VOYAGE L'ASTROLABE. LE VOYAGE DE L ASTROLABE, 12 VOLUMES GRAND IN-8°, 6oO rLANCHES OC CARTES, se compose des parties suivantes : première JEUbieion. Histoire du Voyage, rédigée par M. Dumont d'Urville ; 5 volumes grand in-8, papier grand-raisin superfin; avec plus de ioo Vignettes en bois ou en taille-douce , 5 Cartes grand in-folio , et un Atlas d'au moins 240 Planches lithographiées sur demi-feuille jésus-vélin. Météorologie, Magnétisme, Température de la Mer, etc., Mémoire rédigé par M. Arago, de lAcadémie des Sciences; 1 volume grand in-8. Dfitïicme Btobton. Botanique. Texte par MM. Lesson jeune et A.Richard; 1 volume grand in-8; Atlas de 80 Planches au moins en taille-douce, la plupart coloriées, sur demi-feuille jésus-vélin. «jtrobirme JDiubioit. Zoologie, rédigée par MM. Quoy et Caimard; 5 forts volumes grand in-8, avec Atlas de 200 Planches au moins, gravées en taille-douce, imprimées en couleur, relevées au pinceau; sur demi-feuille jésus-vélin. (SUtatrirmc Uiotetoit. Partie Entomologiqul , rédigée par M. le docteur Boisduval; 1 volume grand in-8, avec 12 Planches en taille-douce, imprimées en couleur et relevées au pinceau, sur demi-feuille jésus-vélin. €tnquifinc Dintaion. Hydrographie. Atlas de 45 Cartes ou Plans, gravés par les soins du gouvernement, suivi d'un volume de texte, rédigé par M. Dumont d'Urville. IMPRIMERIE DE HENRI DUPUY, RUE DE LA MONNAIF., N. II. VOYAGE LA CORVETTE L'ASTROLABE €xé tutê par arl»re î>u Hat , PENDANT LES ANNÉES 1826-1827-1828-1829, SOUS LE COMMANDEMENT DE M. J. DUMONT D'URVILLE capitaine de VAISSEAU. jtJm (Drtiomtanrr îic Sa JÏIajestf. HISTOIRE DU VOYAGE. TOME CINQUIÈME. PARIS J. TASTU, ÉDITEUR, N. 4 BIS i BUE DES BEAUX- ARTS. 1833 VOYAGE L'ASTROLABE. CHAPITRE XXXI SEJOUR A HOBART-TOWW. Depuis quatre heures du matin jusqu'à onze heures, 1827. nous reçûmes de fortes rafales de vent du nord au l t décembre. N. N. E., qui nous firent chasser à deux reprises différentes. La première fois dix-huit brasses , la seconde vingt brasses de câble filé nous arrêtèrent ; enfin , nous tînmes bon avec soixante et quinze brasses de câble à la mer. Après onze heures , l'atmosphère subit une aug- mentation de température remarquable, et les risées nous faisaient surtout éprouver des impressions de chaleur très-extraordinaires. Le thermomètre , qui ne marquait à la surface de l'eau que 1 G°, et qui , à TOME V. 2 VOYAGE 1827. huit heures du matin, ne marquait que 15° à l'air Décembre. }{ Dre ? dès onze heures quarante-cinq minutes était à 24°, 2 à l'air libre et à l'ombre. A midi , le vent passa au N. N. O. et même au N. O. ; les bouffées de vent et de chaleur devinrent encore plus fortes. Le ciel était sans nuages , mais l'atmosphère tout entière semblait occupée par une vapeur embrasée , semblable à celle qui s'exhale de la bouche d'un four. Cette impression de chaleur était à peine sensible dans l'intérieur des chambres. A midi quarante-cinq minutes , le thermo- mètre s'éleva à l'ombre jusqu'à 30°, 2 , et la chaleur devint vraiment insupportable. Cet état de l'atmo- sphère dura jusqu'à trois heures ; puis la température décrut graduellement jusqu'à huit heures du soir, où elle se retrouva , comme le matin , de 1 8° seulement. Pendant tout ce temps , le baromètre resta station- nais entre 28 p et 28 11 2 . On sait que Cook et Péron furent, Tun et l'autre , témoins d'un phénomène semblable dans les mêmes parages. Cook l'observa, le 9 janvier 1777 , où il venait d'appareiller de la baie de l'Aventure , avec un vent très-violent du N. E.; l'élévation presque subite du thermomètre fut de 1 1 ° centigrades , et le maxi- mum d'ascension du mercure fut de 32°, 2. Du reste , la chaleur fut de si courte durée, qu'on l'attribua à des vapeurs brûlantes que la brise chassait devant elle. Le fait observé par Péron, le 1G février 1 802 , a la plus grande analogie avec celui que nous venons de signaler. La chaleur se fit sentir dès trois heures du DE LASTROLA.BE. 3 malin, à la suite de rafales violentes du nord, et dura 1827. jusqu'à onze heures. En moins d'un quart d'heure , le Décembre. thermomètre monta de 14° à 22°, 5 et même à 27°, 5 centigrades. Péron attribua ce phénomène à l'existence des sa- bles brûlans , situés , suivant lui , dans l'intérieur de la Nouvelle-Hollande, et dont la température de- vait se communiquer aux vents qui passaient, dans leur cours , au-dessus de ces sables. Je partage bien plutôt l'opinion des personnes de l'expédition de Baudin, qui crurent que cette élévation subite de température provenait de l'embrasement des forets opéré parles naturels. Dans les journées suivantes, je pus vérifier que , pour faciliter leurs défrichemens , les colons de Van-Diémen avaient livré aux flammes d'immenses étendues de sol couvertes de bois, de broussailles et de hautes herbes. La partie de l'atmo- sphère, située au-dessus de ces espaces embrasés, de- vait s'élever en peu de temps à une température très- supérieure à celle qui lui était habituelle ; et l'on sent qu'il suffira d'une ou plusieurs rafales violentes pour transporter, à de grandes distances , ces masses d'air brûlant. Leur influence même devra continuer à se faire sentir jusqu'à ce qu'un temps suffisant se soit écoulé pour rétablir l'équilibre entre leur tempéra- ture et celle des couches qu'elles traverseront sur leur route. Celte explication acquiert un nouveau degré de vraisemblance , quand on fait attention que dans les trois cas en question ce fait eut lieu avec des vents du 4 VOYAGE 1827. nord et à la suite de violentes rafales de cette partie ; Décembre. double condition nécessaire pour transporter rapide- ment les colonnes d'air échauffé, des terres de la Tas- manie, sur la partie de la mer qui baigne la côte méri- dionale de cette île. J'avais voulu mettre à la voile, dès trois heures après midi , pour quitter îa position hasardeuse où nous nous trouvions ; car nous étions exposés à être poussés par îe vent sur la côte rocailleuse de l'île aux Per- drix. Mais le vent ayant redoublé de force , il m'avait fallu renoncer à cette opération. A quatre heures quarante minutes , une rafale furieuse nous fit chasser, et je conçus quelques inquiétudes. Heureusement quinze brasses de câble filé nous arrêtèrent. Enfin, à six heures , le vent s'étant bien modéré, je mis à la voile ; au moment même où l'ancre fut haute, la brise sauta subitement du S. O. au S. et au S. E., ce qui nous favorisait singulièrement pour donner dans le canal. Grâce à cette circonstance et aux plans du voyage de d'Entrecasleaux , j'eus bientôt doublé l'île aux Perdrix , la corvette fila rapidement sur les eaux tranquilles du grand bassin intérieur, et à huit heu- res elle laissa retomber l'ancre à un mille du petit îlot du Satellite. Là, du moins, /' 'Astrolabe esta l'abri de tout danger, et nous pouvons tous dormir tran- quilles. Sur le morne qui domine la rive septentrionale du goulet de la pointe Riche , nous distinguons un mât de signaux , premier indice de la civilisation euro- péenne en ces cantons. Sans doute, celle vigie corres- DE L'ASTROLABE. 5 pond avec celle d'Hobart-Town , et le gouvernement i« î7 . de la colonie connaît déjà notre arrivée. Trente-cinq Décembre, ans auparavant, d'Entrecasteaux n'avait rencontré dans cette contrée que quelques misérables sauvages , et, dix ans après lui, les compagnons de Baudin avaient trouvé ce sol complètement désert. De toutes parts, et notamment sur File Bruny, de vastes incendies dévorent les herbes desséchées et les broussailles. Comme les indigènes ont quitté définitivement ces parages , nous ne pouvons attri- buer ces embrasemens qu'aux colons qui emploient ce moyen pour déblayer les terres qu'ils veulent défricher. Les vapeurs épaisses qui en résultent nous ont empêchés de saisir bien clairement tous les acci- dens du canal d'Entrecasteaux ; toutefois nous en voyons assez pour apprécier toute son importance. Au mouillage devant l'île aux Perdrix , nous avons observé que, de six heures à midi, le courant a porté assez régulièrement au S. S. O. hors de la baie, avec une vitesse d'un nœud. De midi à deux heures après midi , les eaux ont été étales , et après deux heures sa direction était celle de TE. avec une vitesse de 0", 7. A huit heures quarante minutes du matin , la cha- l8< loupe fut mise à la mer. A dix heures, voyant que la brise fixée au N. E. ne nous permettait point d'ap- pareiller, j'envoyai le grand canot à terre avec les naturalistes et plusieurs officiers pour vaquer à leurs observations. La brise ayant sauté subitement au S. E. vers onze € VOYAGE 1827. heures, je fis relever l'ancre et mis à la voile sous la Décembre. m j S aine et les huniers , afin de poursuivre notre route. Pendant ce temps , le grand canot nous rejoignait à la voile. Au moment où nous donnâmes dans la baie de l'Isthme, le vent varia à l'O. S. O. par rafales vio- lentes et fréquentes. Nous doublâmes la petite île Verte , à un mille au plus au nord , et le cap le Grand à moins de trois encablures , puis nous lais- sâmes peu à peu porter à l'E. Dans le cours de cette navigation , nous ne cessâmes pas d'admirer la beauté de cet immense canal , et les mouillages nom- breux et assurés qu'il contient pour les vaisseaux de tout rang. Quel magnifique coup-d'œil offriront ces rives au voyageur , lorsqu'un jour elles seront cou- vertes de jolies maisons de plaisance et de riches plantations ! C'est à nos neveux quil sera réservé de jouir de ce spectacle , et sous un espace de temps peut-être beaucoup plus rapproché que nous ne l'ima- ginons. A deux heures et demie , ï Astrolabe cinglait avec rapidité devant le beau bassin du Port du N. O., que domine au nord la masse imposante de la montagne de la Table. Là, seulement, nous commençâmes à apercevoir des habitations et des traces de culture. A trois heures quarante-cinq minutes, nous débou- quions dans la rivière Derwent , entre le cap de la sortie et la pointe Pierson; le pilote arriva à bord , et je lui remis la conduite du navire. Le plus difficile était lait , et j'eusse atteint sans peine et sans aide le mouil- DE L'ASTROLABE. 7 lage de Hobart-Town , mais j'étais bien aise de me 1827. reposer et de me décharger pour quelques instans de Décembre. ma responsabilité. Assez long-temps , nous pûmes faire bonne route pour remonter le Derwent ; mais , lorsque nous eûmes dépassé Double-Bay , et comme nous n'étions plus guère qu'à quatre ou cinq milles de la ville , le vent passa à l'O. N. O. et souffla avec une violence extrême. Il fallut courir de pénibles bordées entre les deux rives du fleuve , et chacune d'elles nous avançait à peine d'une centaine de toises. Vers six heures , nous reçûmes la visite du naval- officer, auquel je fis mes déclarations ; peu après le harboar-master , ou maître du port, monta à bord. Cet officier, dont le nom était Kelly, renvoya le pilote et voulut se charger lui-même de conduire la corvette au mouillage. Il tenait d'autant plus à cette fonction, que P Astrolabe était le premier bâtiment de guerre français qui eût paru à Hobart-Town depuis sa fondation, et la nature de notre mission donnait à sa présence un nouvel intérêt. J'avais bientôt senti qu'avec une brise aussi violente que celle qui soufflait dans la rivière, et la marée contre nous, il nous serait impossible d'atteindre, dans la journée, le mouillage de Siillivan-Cove ; j'en fis l'ob- servation à M . Kelly , et je l'invitai à nous faire mouil- ler provisoirement sur le meilleur fond, en ajoutant que ce serait nous exposer gratuitement à quelque avarie fâcheuse, que de vouloir lutter plus long-temps contre le vent et la marée. M. Kelly, entêté comme 8 VOYAGE 1827. le sont beaucoup d'officiers du commerce dans sa Décembre. na tion , et curieux sans doute de développer tout son talent aux yeux des étrangers , s'obstina à conduire immédiatement la corvette au mouillage, assurant que rien ne lui serait plus facile. Comme notre grée- ment et notre voilure étaient en fort bon état , et que je pouvais compter dessus, je laissai M. Kelly maître de la manœuvre. Il couvrit la corvette de toile, et de temps à autre elle donnait une bande très-consi- dérable, son plat-bord de dessous le vent entrait même quelquefois dans l'eau. Toutefois ses efforts furent inutiles ; à onze heures du soir , nous n'avions pas gagné la valeur d'un mille dans le vent, après avoir couru une vingtaine de bordées , et il fallut laisser tomber l'ancre près de la rive occidentale du fleuve , par quatorze brasses fond de vase , et à trois milles au S. E. de la ville. Le pilote Mansfield, ayant appris que notre mission avait pour objet de faire des découvertes et des explo- rations dans la mer du Sud , me demanda si j'avais eu des nouvelles de M. de Lapérouse. Sur ma réponse négative , il m'apprit d'une manière confuse que le capitaine d'un navire anglais avait dernièrement trouvé les restes du vaisseau de M. de Lapérouse, dans une des îles de l'Océan-Pacifique , qu'il en avait rapporté des débris, et même qu'il avait ramené l'un des mate- lots de cette expédition, qui était Prussien d'origine. Il ajoutait que ce capitaine marchand , renvoyé par le gouverneur du Bengale pour aller chercher les autres naufragés, avait louché à Hobart-Town , six mois DE L'ASTROLABE. avant mon arrivée, et que le Prussien en question se 1829. trouvait encore à son bord. Décembre. Ce récit , fait d'une manière peu correcte , ne me parut d'abord qu'un conte fait à plaisir et devant être relégué au rang de tous ceux qui, depuis une quaran- taine d'années , s'étaient succédés sur le compte de M. de Lapérouse. Toutefois le ton d'assurance du pilote m'engagea à questionner M. Kelly sur cet objet. Cet officier, qui avait jadis commandé des navires de commerce, et qui ne manquait pas d'une certaine ins- truction dans son métier , reprit d'une manière plus claire et plus positive le récit du pilote. J'appris alors que M. Dillon, capitaine d'un petit bâtiment du commerce , avait effectivement trouvé à Tikopia des renseignemens assurés sur le naufrage de Lapérouse à Vanikoro, et qu'il avait rapporté une poignée d'épée qu'il supposait avoir appartenu à ce capitaine. A son» arrivée à Calcutta, M. Dillon avait fait son rapport au gouverneur de la colonie , et celui- ci l'avait renvoyé avec un navire armé aux frais de la compagnie des Indes , afin de visiter le lieu même du naufrage et de recueillir les Français qui pouvaient avoir survécu à cette catastrophe. M. Kelly ajoutait qu'il connaissait personnellement M. Dillon , et qu'il avait une pleine et entière confiance en ses déposi- tions. On doit juger avec quel intérêt j'écoutais ces rap- ports. Il était enfin soulevé, le voile qui avait si long- temps couvert la tragique destinée de Lapérouse et de ses compagnons. Un heureux hasard avait mis 10 VOYAGE 1827. inopinément un Anglais obscur sur la voie de cette Décembre, importante découverte, et dans ce moment même il devait, selon toute apparence, se trouver sur le théâ- tre de cette grande infortune. Combien je portais envie à son sort ! Combien je déplorais la fatalité qui , dans le cours de ma campagne , ne m'avait pas permis d'avoir aucune connaissance des découvertes de M. Dillon à Tikopia! Du reste, aucun de mes com- pagnons de voyage n'ajoutait foi à ces rapports , et ils n'en parlaient guère qu'en plaisantant, comme d'un conte tout-à-fait apocryphe. 1 9- Nous reçûmes debonne heure la visite de M . Franck- a land, aide-de-camp du gouverneur. Ce jeune officier, qui parlait fort bien français , venait me présenter les complimens du lieutenant-colonel Arthur, gouver- neur de la colonie , et en même temps ses offres de service, assurant qu'il était disposé à me procurer tous les objets dont je pourrais avoh^besoin. A mon tour, j'envoyai M. Loltin près du gouverneur pour lui présenter mes devoirs et traiter du salut. Cet offi- cier reçut un accueil fort honnête. Je m'étais empressé de questionner M. Franckland sur la mission de M. Dillon. Il me répondit en riant que c'était un fou , un aventurier, que sa prétendue découverte n'était qu'une fable, et qu'il avait eu, à son passage dans la colonie, une affaire très-peu hono- rable , pour laquelle il avait été juridiquement con- damné à un emprisonnement. Cette version avait sin- gulièrement refroidi mes espérances. Mais M. Kelly m'apporta le journal où se trouvait consigné tout au DE L' ASTROLABE. 11 long le rapport de M. Dillon, touchant sa découverte 1827. à Tikopia. C'est ce même rapport qui parut en son Décembre - temps dans les journaux d'Europe, et que M. Dillon a reproduit dans la relation de son voyage *. Après avoir lu attentivement cette relation , et avoir bien pesé son contenu , elle me parut offrir, dans ses détails, un caractère de sincérité qui me conduisit à penser qu'elle ne pouvait pas être dénuée de tout fon- dement. En conséquence , de ce moment , mon parti fut définitivement pris. Je renonçai à mes projets ulté- rieurs sur la Nouvelle-Zélande, et me décidai à con- duire immédiatement l Astrolabe à Vanikoro, qui n'était encore pour nous que Mallicolo , d'après M. Dillon. J'étais convaincu qu'il importait essen- tiellement à la gloire de notre mission , à l'honneur de la marine et même de la nation française, de cons- tater ce qu'il pouvait y avoir de réel dans ces rap- ports, ou même d'en établir la fausseté. Une difficulté s'opposait à mes projets. M. Dillon avait omis à dessein , et sans doute dans la crainte d'être prévenu , la vraie position de Vanikoro et même la direction qu'il avait suivie pour se rendre de Tiko- pia devant cette île. Mais la phrase où il disait que Vanikoro n'était éloigné de Tikopia que de deux jour- nées de route en pirogue sous le vent , me mettait sur la voie. Dans cette partie de l'Océan-Pacifique , les vents régnent habituellement du S. E. au N. E. Vani- koro ne pouvait donc se trouver qu'à quarante ou cin- ' Dillon, I, p. 39 et suiv. 12 VOYAGE 1827. quante lieues du N. O. au S. O. de Tikopia. Dans le Décembre, premier cas , cette île devait appartenir au groupe de Santa-Cruz; dans le second, au groupe de Banks. Ces deux groupes , à peu près aussi inconnus l'un que l'autre , se trouvaient également sur la direction de la route que devait tenir Lapérouse, en se rendant des îles des Amis aux côtes de la Nouvelle-Guinée. Enfin , je pouvais espérer qu'en me rendant d'abord à Tikopia , les habilans de cette île me donneraient les renseignemens nécessaires pour me faire parvenir à Vanikoro. Malgré les rafales qui descendaient de la montagne de la Table avec une impétuosité extraordinaire, M. Kelly a voulu tenter de nous conduire au mouil- lage. A midi, nous avons dérapé; mais, en ce mo- ment même , le mariage de la tourne-vire a manqué deux fois de suite, et nous avons beaucoup perdu sous le vent avant de pouvoir faire route. Enfin , nous avons couru des bordées pour nous élever au vent ; mais, à deux heures, les rafales sont devenues telle- ment furieuses, qu'il a fallu laisser retomber l'ancre dans la rivière, un peu plus bas que l'endroit que nous venions de quitter. Ce vent a duré toute la soirée , et, bon gré mal gré , nous avons dû nous résoudre à passer encore cette nuit hors du mouillage de Hobart- Town. Une circonstance qui rend ce mouillage si difficile à atteindre avec les vents contraires , c'est que les eaux du fleuve descendent toujours , même au mo- ment de la marée montante. Le flot n'a d'autre effet C)E L'ASTROLABE. 13 que de faire hausser leur niveau , mais ne détruit point t8a 7 . la direction du courant. Décembre. Le gouverneur m'a envoyé une invitation pour as- sister demain à une fêle champêtre avec MM. Gai- mard et Sainson. M. Kelly est arrivé à dix heures du matin à bord, 20. et à onze heures nous avons couru de nouveau des bordées pour atteindre Sullivan-Cove. Le vent souf- flait encore à l'O. N. O., par grains, et d'une ma- nière très-irrégulière , de sorte que nous avons eu beaucoup de peine à nous élever jusqu'à la hauteur du bon mouillage. Cependant, à une heure après midi, nous avons mouillé l'ancre de tribord, à un demi- mille au sud delà ville, par un excellent fond de vase de treize brassas. Tandis que M. Jacquinot s'occupait de faire amarrer la corvette , à poste fixe , d'après les directions du pilote; accompagné de MM. Gressien, Faraguet, Gai- mard, Sainson et Bertrand, j'allai rendre visite au gouverneur. Au moment où nous quittions le bord, ÏAstrolabt fit une salve de vingt et un coups de canon, qui lui fut sur-le-champ rendue coup pour coup. M. Arthur nous reçut d'une manière très-polie, et me renowela l'assurance que tous les objets dont j'aurais besoin me seraient aussitôt fournis par les ma- gasins du gmvernement. En sortant du palais , je me rendis , avee, l'agent comptable , chez le commissaire- général , M. Moodie , à qui je fis part de mes besoins , et que je priai surtout d'apporter la plus grande célé- rité dans la remise des articles que j'allais lui deman- 14 VOYAGE 1827. der. Cet officier m'assura de toute sa bonne volonté. Décembre. ^ deux heures je rentrai à bord , et à trois heures je me rendis en canot avec MM. Gaimard et Sainson, au lieu où devait se célébrer la fête champêtre du gouverneur. C'était tout simplement un terrain in- culte au bord du Derwent, à une lieue environ au nord de la ville. Là , sous une feuillée décorée de pavillons, était dressée une longue table, où trente à quarante personnes prirent place , c'est-à-dire à peu près tous les fonctionnaires d'un certain rang dans la colonie , les principaux officiers de la gar- nison, et les personnes de la famille du gouverneur. On servit une espèce d'ambigu qui n'était rien moins que somptueux ou délicat , et on porta quel- ques toasts à la fin du repas. Ce qui contribua à ren- dre la partie moins agréable encore, c'est qu'il faisait un froid piquant; il tomba même quelques gouttes de pluie ; le thermomètre , qui le matin encore mar- quait 18° et 20°, descendit à 10°. Comme la journée s'était annoncée sous de meilleurs auspicts , les con- vives des deux sexes s'étaient presque t«us mis en habillemens d'été. Aussi, tout en répétant que la partie était charmante, very pleasant, les dames gre- lottaient de tout leur corps, et les hommes ejx-mêmes n'étaient nullement à leur aise. Je fus particulière- ment incommodé de cette température, e/ j'y gagnai un refroidissement assez grave , bien qu~ j'eusse eu soin de conserver mes vêtemens de drap. Après le dîner, on fit un tour de promenade au tra- vers des souches de mimosa desséchées et de l'herbe DE L'ASTROLABE. 15 brûlée. Mais ce moyen ayant paru insuffisant pour 1827. échapper au froid, la société se sépara de bonne heure, D| kembre. el chacun s'empressa de gagner un meilleur gîte. On se réunit dans la soirée chez le gouverneur, où le café et le thé furent servis dans un appartement bien chauffé ; ce qui nous parut à tous une chose beaucoup plus comf or table que le repas que nous ve- nions de prendre au grand air. Dans cette société, je remarquai particulièrement, pour l'aménité de leurs formes et leur instruction, le grand-juge, M. Pedder, et le secrétaire du gouvernement, M. Burnett, qui répondirent avec la plus grande complaisance aux diverses questions que je leur adressai sur la colonie et sur la mission de M. Dillon. Sur ce dernier article, je dois convenir que leurs réponses furent loin de fortifier mes espérances. M. Burnett déclara nettement qu'il n'ajoutait au- cune confiance aux récits de M. Dillon, dont la con- duite avait été fort peu honorable, et qui avait été condamne à un emprisonnement de deux mois pour ses abus d'autorité. Encore cette punition eût-elle été plus grave, si l'on n'avait eu égard à la mission du Re- search, nom du navire qu'il commandait. « Du reste, ajouta M. Burnett en souriant , demandez-en des nouvelles à M. Pedder; car Dillon a passé entre ses mains , et il pourra vous en parler plus pertinem- ment que moi. » L'aimable et savant magistrat me donna alors les premières notions des démêlés qui s'élevèrent entre le docteur Tyller et son capitaine. Il est possible que ce naturaliste n'ait pas toujours » 16 VOYAGE 1827. gardé dans ses discours la réserve que semblait lui Décembre, commander le caractère difficile et emporté de son chef; mais il est constant que M. Dillon se livra à des excès d'une grossièreté , d'une brutalité même que rien ne pouvait justifier. C'est le sentiment que je conçus en lisant dans les journaux de la colonie les diverses pièces du procès et le prononcé de la sen- tence. C'est celui que j'ai conservé à mon retour en France, après avojr lu la relation même de M. Dillon. Malgré le soin qu'il a apporté à rejeter tous les torts sur M. Tytler, et à le couvrir d'ignominie; aux yeux d'un juge impartial , son récit ne saurait justifier, ni même faire excuser sa conduite. D'aussi fâcheux précédens donnèrent donc aux au- torités et aux personnes .les plus estimables de la colonie, la plus triste opinion de M. Dillon; il perdit toute espèce de considération, et l'on alla jusqu'à ré- cuser sa probité et sa bonne foi. Il fut regardé comme un aventurier qui avait déjà abusé de la confiance des administrateurs de la compagnie, et le gouverneur lui refusa définitivement un crédit de quatre mille piastres, malgré l'autorisation en bonne forme du gou- vernement de la compagnie , dans la crainte que la colonie ne fût exposée à perdre cette somme. On finit par regarder ses récits sur Tikopia et Vanikoro comme des contes forgés à plaisir, et dans le but uni- que d'extorquer l'argent de la compagnie. Je dois me dispenser de rapporter les nombreuses plaisanteries que j'entendis faire à ce sujet par di- verses personnes d'un véritable mérite. DE L'ASTROLABE. 17 Pour moi, tout en déplorant les écarts du capitaine 1827. Dillon, et regrettant qu'une mission aussi intéres- Décembre, ressante eût été confiée à de pareilles mains , je sus faire la part de la vérité et celle des préventions. Le défaut d'éducation et un caractère naturellement vio- lent pouvaient avoir entraîné M. Dillon au-delà des convenances qu'un capitaine doit toujours observer envers un officier; mais ce n'était pas un motif pour que sa véracité fût soupçonnée, et je persistai dans le projet d'aller moi-même constater sur les lieux ce qu'il y avait de fondé dans les dépositions du marin an- glais. La ville de Hobart-Town m'a paru déjà d'une éten- due remarquable. Ses maisons sont très-espacées, et pi. clviii. n'ont généralement qu'un étage , outre le rez-de- chaussée; mais leur propreté et leur régularité leur donnent un aspect agréable. Les rues ne sont point pavées, ce qui les rend fatigantes à parcourir; quel- ques-unes ont pourtant des trottoirs ; en outre , la poussière qui s'en élève continuellement est très-gê- nante pour les yeux. Le palais du gouvernement oc- cupe une heureuse situation au bord de la baie; cette résidence offrira sous peu d'années de nouveaux agré- mens, si les jeunes arbres dont on l'a entourée pren- nent tout leur développement ; car ceux du pays sont peu propres à servir d'ornement. Au point du jour, nous avons aperçu sur la cime 21. de la montagne de la Table quelques espaces couverts de neige , et le froid a été assez piquant. Toute la journée le vent a soufflé au N. O. et N. N. O. , TOME V. 2 18 VOYAGE 1827. accompagné de violentes rafales et d'un ciel nuageux. Décembre. j' a j vu ce ma t m } e capitaine Welsch, chef de l'ar- senal , marin expérimenté , qui a beaucoup navigué sur les côtes de la Nouvelle-Hollande, et notamment dans le détroit de Torrès. Il a témoigné le plus grand empressement à m 'être agréable , et s'est transporté avec moi dans tous les magasins et ateliers, pour me montrer lui-même les objets dont je pouvais avoir besoin. Prenant en considération la navigation dan- gereuse que V Astrolabe allait entreprendre , et ins- truit par la détresse où nous nous étions trouvés à Tonga-Tabou, je me suis décidé à ajouter deux ancres à jet et une petite chaîne à celles que l'expédition possédait déjà. En effet, je commençais à sentir qu'il eût été ridicule de ma part d'être arrêté par une dé- pense aussi mesquine dans une mission d'une aussi haute importance, tandis que M. de Bougainville venait d'employer cinq mille pounds (cent vingt-cinq mille francs) à Port-Jackson, pour fournir seulement du vin à son équipage. Sur-le-champ nos voiliers furent installés dans un local de l'arsenal, où ils purent travailler à réparer nos voiles; et notre chaloupe, très-fatiguée par les divers assauts qu'elle avait subis, fut tirée 'sur le chantier pour recevoir un radoub complet. Pendant ce temps, tout l'équipage était occupé à réparer le gréement , et les calfats repassaient les cou- tures du navire. En un mot , nous apportions toute l'activité possible à nous préparer pour la longue et pénible campagne que nous allions entamer ; car il DE L'ASTROLABE. 19 était facile de prévoir que ce ne serait plus qu'à Am- iS 27 . boine que nous pourrions compter de nouveau sur les Déceembre. ressources de la civilisation. J'ai déjeuné chez M . Welsch , qui m'a donné d'utiles 2 ?. renseignemens et m'a confié avec beaucoup de com- plaisance ses journaux nautiques, pour en extraire certains passages utiles à la navigation du détroit de Torrès. Mais il n'a pu me dire rien de positif au sujet des découvertes de M. Dillon; sans récuser positive- ment leur exactitude , il paraît n'y ajouter qu'une mé- diocre confiance. Un jeune homme, qui se trouvait à ce repas, et qui a voyagé dans l'intérieur de la Tasmanie , m'a dit que cette grande île nourrissait des kangarous et des opossums de diverses espèces , des wombats, des da- syures et des ornithorynques ; il m'a promis de m'en envoyer à bord. Il m'a appris que le grand lac était à soixante milles de Hobart-Town, et que, pour y aller, il faudrait obtenir les secours du gouvernement, et consacrer au moins huit ou dix jours à cette course. Cette dernière raison m'a fait renoncer à une excur- sion qui m'eût été agréable , ma présence étant néces- saire pour activer les travaux du bord. Après avoir fait une tournée dans les ateliers , j'ai rendu au sollicitor-general, M. Maclelay, la visite qu'il m'avait faite la veille. Ce magistrat estime la po- pulation actuelle de la Tasmanie à vingt mille âmes (en ne comptant que les Anglais ) , et celle de Hobart- Town à cinq ou six mille. Tl m'a promis de recom- mander au capitaine du Persian le paquet que je dois 20 VOYAGE l827> expédier en Europe. Ce navire partira incessamment Décembre, pour Londres , où il se rend directement par la route du cap Horn. Deux mois de sokle ont été payés aujourd'hui à tous les hommes de l'équipage , afin que chacun d'eux puisse se procurer, dans la colonie, le tabac et les autres menus objets dont ils peuvent avoir besoin. Toute la journée , les rafales ont été si violentes , qu'il a été impossible d'envoyer la chaloupe à l'eau , ni de faire des observations. Des tourbillons de pous- sière s'élèvent des rues de la ville et remplissent l'at- mosphère. a3# C'était aujourd'hui dimanche , jour rigoureusement consacré par les Anglais au repos , ce qui a empêché nos propres ouvriers de travailler. Je l'ai passé tout entier à bord pour travailler à ma correspondance. , J4# Enfin, le vent a passé à l'est, ce qui a ramené le beau temps pour la journée et nous a délivrés de ces tourmentes fatigantes dont nous étions assaillis depuis notre arrivée à Van-Diemen. J'ai reçu la visite du capitaine Welsch et du docteur Ross , éditeur et rédacteur de la gazette d'Hobart- Town , qui m'a donné la plupart des derniers numéros de son journal; par là, j'ai pu me mettre prompte- ment au courant des nouvelles du jour. Il m'a demandé une notice sur le voyage de l'Astrolabe , et j'ai prié M. Gaimard de donner ces renseignemens ; c'est le moyen de faire parvenir promptement et d'une ma- nière sûre des nouvelles de l'expédition en France; cent jours suffisent communément pour tenir Londres DE L'ASTROLABE. 21 au courant de ce qui se passe dans cette colonie. l82 ?- Une nouvelle que m'a donnée M. Ross a vivement Decembre - excité toute mon attention. Le bruit court que M. Gel- librand vient de recevoir, par un navire arrivé d'hier de la Nouvelle-Zélande, une lettre de M. Dillon, datée de la baie des Iles, où il lui annonce qu'il est obligé de renoncer à son voyage pour s'en retourner à Calcutta. M. Welsch, voyant tout l'intérêt que j'at- tachais à vérifier la source de ce bruit , a eu la com- plaisance de me conduire chez M. Gellibrand qui avait été l'avocat de M. Dillon, dans son procès contre le docteur Tytler, et qui se trouvait encore son fondé de pouvoir à Hobart-Tovvn. M. Gellibrand m'accueillit avec la plus grande politesse et eut la complaisance de me communiquer toute la partie de la lettre en ques- tion, relative à la mission du Research. Elle était en effet écrite de la baie des Iles , en date du 1 8 juillet. M. Dillon mandait en substance qu'à Sydney il n'a- vait pu se procurer le naturaliste qu'il se proposait d'y embarquer ; il avait été surpris et consterné de voir qu'à Hobart-Town on n'avait point remplacé l'eau consommée. Il s'étendait en doléances sur la conduite de M. Blake, son ancien second, et de l'équipage en général; il terminait enfin en déclarant que la saison trop avancée et la mousson contraire ne lui permet- taient plus de se rendre à Tikopia, et qu'il se voyait contraint de reprendre immédiatement la route du Bengale. Bien que j'eusse moi-même une faible opinion des talens de M. Dillon, d'après les données que j'avais 22 VOYAGE JS27. pu recueillir clans la colonie, cette dernière assertion Décembre, ^e sa part me parut si absurde , que je conçus des doutes sur l'origine delà lettre. En effet, quiconque a navigué dans cette portion de l'Océan-Pacifique, sait qu'il n'existe aucune sorte de mousson qui puisse empêcher un navire de se rendre de la Nouvelle-Zé- lande à Tikopia. Je demandai donc à M. Gellibrand si cette lettre était réellement de M. Dillon; il me ré- pondit que le corps de l'écriture n'était point de lui, attendu qu'il savait à peine écrire , mais que la signa- ture était bien la sienne, et qu'il ne doutait nullement de l'authenticité des nouvelles qu'elle contenait. Là- dessus, le capitaine Welsch , qui ne s'était pas encore formellement prononcé sur le mérite de ce navigateur, dit en plaisantant que M. Dillon était en effet trop ignorant pour avoir forgé les récits qu'il avait publiés touchant ses découvertes à Tikopia, et que, plus que tout autre, ce motif le portait à y ajouter quelque confiance- M. Gellibrand, qui avait eu plus que per- sonne dans la colonie les moyens d'étudier le carac- tère de M. Dillon, n'hésitait pas à croire ses déposi- tions fondées en vérité, à cela près de quelques exagérations dont il était permis de douter. Le lecteur doit juger dans quelle position singulière me plaçaient alternativement des opinions aussi con- tradictoires. Tantôt plein d'espérance, je me voyais déjà sur le théâtre d'une grande infortune , et appelé à donner aux mânes de nos malheureux compatriotes les derniers témoignages des regrets de la France entière. Tantôt déchu de ces hautes destinées, il me DE L'ASTROLABE. 23 fallait regarder les récits de M. Dillon comme autant 1827. de billevesées , et courir le risque de renoncer à un o' écemlw travail glorieux pour me livrer à des recherches aussi stériles que périlleuses. Ajoutons que tous mes com- pagnons de voyage avaient, sans exception, adopté la dernière de ces opinions , et qu'ils ne parlaient guère de Tikopia et de Vanikoro qu'en plaisantant. Tout en gémissant sur la triste issue de la mission du Research, je m'en consolai bientôt en songeant que nous serions les premiers à visiter les rives de Vani- koro ; cette considération m'engagea à redoubler d'ac- tivité pour presser l'époque de notre départ. M. Jacquinot et moi nous avons dîné chez M. Ped- der, et j'ai passé une soirée fort agréable dans la con- versation de ce magistrat , qui est un des Anglais les plus aimables et les plus instruits que j'aie connus. Cependant , il paraît voir avec peine que je persiste à quitter de brillantes reconnaissances pour visiter Va- nikoro: caries dernières nouvelles reçues de M. Dil- Ion le confirment dans l'opinion que son premier récit n'était qu'un tissu de mensonges. Un feu a long-temps brillé sur le sommet de la Table, et l'on m'a appris qu'il avait été allumé par une société de bourgeois qui avait fait une promenade à la cime de cette montagne. Sur le désir que j'ai témoigné d'en faire autant, on m'a prévenu que cette excursion était fort pénible , attendu que la dernière partie du chemin devait s'exécuter sur un terrain ro- cailleux , très-escarpé et parfois dangereux à cause des éboulemens. e. 24 VOYAGE 1827. La chaloupe, envoyée à l'eau dans la matinée, à 25 décembre, quelques milles de Hobart-Town , n'est revenue qu'à une heure après midi et n'a pu faire que quatre ton- neaux d'une eau très-sale , tant le courant qui alimente l'aiguade est devenu maigre. Cette considération m'a déterminé à faire prendre l'eau dans la ville même , comme les navires anglais qui sont sur la rade. Nous avons voulu envoyer nos ouvriers travailler dans les ateliers ; mais les Anglais s'y sont formelle- ment opposés. C'est aujourd'hui Noël, ou Chris tmas en leur langue , fête solennelle chez eux. Les per- sonnes d'un certain rang la célèbrent en famille , et les hommes du peuple par des orgies et des excès de tout genre. Du reste, il est strictement défendu de tra- vailler dans ce grand jour. L'urgence extrême de nos besoins n'a pu servir d'excuse suffisante. Ce n'est pas la première fois que je remarque combien les pré- tendus réformistes sont plus superstitieux et plus in- tolérans que les catholiques eux-mêmes dans ces sortes de prohibitions. Quelques matelots, qui avaient reçu la permission de se promener en ville, ont aussi fêté en même temps Noël et Bacchus. Il s'en est suivi des rixes, des in- jures et des voies de fait entre les individus des deux nations. Ces fâcheux excès m'ont forcé à tenir de plus près à bord nos indociles marins. 26. Le grand canot , en deux voyages , a apporté à bord tous les vivres de remplacement, les deux ancres à jet et la petite chaîne. Dès le matin, la chaloupe a été envoyée à l'eau; cette opération est pénible , en ce DE L'ASTROLABE. 25 qu'il faut rouler très-loin les tierçons pour les remplir. 1827. En outre , la canaille anglaise , encore plongée dans o^embre. l'ivresse , vient chercher querelle à nos matelots , qui ne sont que trop disposés à lui riposter. J'ai dîné chez le gouverneur; il y avait peu de monde au repas, mais la réunion qui l'a suivi a été fort nombreuse , et l'on à long-temps dansé. M. de Sainson avait apporté ses nombreux dessins, et ils ont été l'objet de l'admiration générale. Toute la journée , le vent a soufflé avec violence de l'O. N. O. à l'O. S. O., et il s'est calmé dans la nuit. Tout le biscuit de campagne a été embarqué , sa- 27. voir onze mille sept-cent-soixante livres. J'ai dîné , avec MM. Gressien , Guilbert , Faraguet , Dudemaine et Sainson, à la table des officiers de la garnison. Le repas a été fort agréable et beaucoup mieux servi que tous ceux que j'avais déjà partagés dans la colonie. MM. Gaimard, Lesson et Bertrand se plaignent vivement de douleurs d'entrailles. A dix heures du matin , je me suis transporté à 2 s. bord du Persian, pour remettre moi-même au capi- taine Plunkett une caisse en fer-blanc, pesant trente livres environ et contenant le courrier de V Astrolabe avec toutes les pièces relatives à l'expédition. Par cette occasion , j'adresse au ministre le rapport des opérations du voyage, depuis le départ de Port-Jack- son jusqu'à Hobart-Town , des doubles des dessins de MM. Sainson, Paris et Quoy; les descriptions zoolo- giques de ce dernier et nos expériences du thermomé- 26 VOYAGE 1827. trographe; enfin , les calques de huit nouvelles cartes , Décembre. t ou tes terminées dans le trajet d'Amboine à Van-Die- men. Je prie le ministre de remettre à l'Académie des Sciences une partie de ces matériaux , et de conser- ver les autres jusqu'à notre retour. Enfin, j'appelle de nouveau les faveurs du Roi sur mes compagnons , et je ne dissimule point au ministre les dangers aux- quels nous allons nous trouver exposés dans cette nouvelle partie du voyage. Du moins , grâce aux pré- cautions que je viens de prendre , quand bien même l'Astrolabe et ceux qui la montent viendraient à périr, une grande partie de nos observations et de nos ré- coltes serait sauvée, et il y aurait déjà de quoi con- sacrer suffisamment, et d'une manière honorable, le souvenir de notre expédition. M. Burnett, chez qui je dînais aujourd'hui, m'a montré un petit phalanger rat et un dasyure charmant à tâches blanchâtres , l'un et l'autre très-doux et très- familiers. L'indisposition de M. Gaimard prenant un carac- tère plus grave , il a été obligé de descendre en ville pour s'y faire traiter. J'ai moi-même été assailli du même mal dans la soirée ; j'ai beaucoup souffert dans la nuit, mais le lendemain les douleurs ont diminué , 29. et le soir je n'éprouvais plus qu'un accablement ex- traordinaire. A la recommandation de M . Welsch , je consens à l'embarquement d'un nommé Harry , pauvre indi- gène, élevé dans une famille européenne. C'est un homme de vingt ans, robuste, assez bien conformé, DE L'ASTROLABE. 27 d'un teint très-foncé, sans être noir, ayant tous les 1827. caractères de sa race, sauf la malpropreté. Harry Décembre. parle un peu anglais , mais il m'a paru avoir peu d'in- telligence et encore moins d'amour du travail , ce qui me fait penser que le séjour du bord ne lui conviendra guère. Bien que je fusse encore très-faible , je me suis senti 30. sensiblement mieux. A une heure, je me suis transporté sur l'autre rive du Derwent , en face de la ville , et je me suis promené trois ou quatre heures dans la campagne , en recueil- lant des plantes , des insectes , et tirant quelques oi- seaux. L'herbe est généralement brûlée par le soleil , et les arbres mutilés par l'action du feu ; ces causes , jointes au défaut d'eau douce , donnent à l'aspect géné- ral du pays ce ton de sécheresse et d'aridité qui par- tout frappe le voyageur dans la Nouvelle-Hollande. Du reste , j'observai quelques jolies métairies , et les plantations qui prennent un rapide développement sur les bords du Derwent. J'ai reconnu que la réparation complète de la cha- 3i. loupe nécessiterait un trop long relard , et j'ai décidé que cette réparation se bornerait à un des bords seu- lement. Décidé à gravir la montagne de la Table, j'ai arrêté avec MM. Franckland et Thomas, trésorier de la colonie , les movens d'exécuter cette course que nous avons fixée à mercredi, 2 janvier. Comme je me proposais de mesurer la hauteur de cette montagne , j'ai visité les deux baromètres qui me 28 VOYAGE 1827. Décembre. 1828. 1 janvier. Pi. clii. restaient; mais l'un d'eux s'est trouvé complètement hors d'état de servir, la cuvette du mercure étant cou- verte d'une croûte épaisse et noire qui empêchait de lire la graduation. Il m'a fallu renoncer à ce genre d'observation. Un navire à trois mâts est arrivé ce soir sur la rade et a mouillé près de nous. Deux beaux navires à trois mâts ont encore mouillé sur rade ce matin. Le capitaine de l'un d'eux m'a communiqué le Neiv-South-Wales Advertiser du 5 dé- cembre , où se trouve un article relatif au capitaine Dillon. C'est une lettre par laquelle il annonce son heureux retour à la baie des Iles, le 5 novembre, après avoir visité les îles Vanikoro. Il ajoute qu'il rapporte du naufrage de Lapérouse divers objets qu'il spécifie, et termine enfin en disant que les nombreuses maladies dont l'équipage a été atteint, jointes au dé- faut de vivres , l'ont obligé de quitter les îles et de tou- cher à la Nouvelle-Zélande à son retour. Cette nouvelle inattendue me parait si contradic- toire avec la lettre précédente de M. Dillon, que je retombe dans mon anxiété primitive , c'est-à-dire , que je ne peux y ajouter foi , ni la croire tout-à-fait dé- pourvue de fondement. Du reste, chacun dans la colonie la regarde comme entièrement fausse , et les officiers de V Astrolabe partagent cette opinion. Ce- pendant j'en fais part au ministre de la marine , dans une lettre supplémentaire que je remets à bord du Persian qui n'est pas encore parti. Après mon dîner, j'ai fait un petit tour de prome- DE L'ASTROLABE. 29 nade le long du torrent qui coule près du fort Mul- l8a8 - grave ; ce dernier n'est qu'une batterie barbette , montée de cinq ou six canons en fort mauvais état. De ce côté , il y a des sites assez agréables , et qui proba- blement, dans un petit nombre d'années, offriront de jolies maisons de campagne et de belles fabriques. Quoique souffrant encore d'un violent catarrhe, je 2 - me détermine à exécuter la course que j'avais pro- jetée pour aujourd'hui. Dès trois heures quarante- cinq minutes , je quitte le bord , accompagné de MM. Dudemaine et Lesson et des matelots Grasse et Jean. Au bout de la jetée, nous avons trouvé M. Franckland qui nous attendait avec de bons che- vaux; M. Dudemaine et moi nous en avons monté chacun un; M. Lesson a préféré faire la route à pied. Nous avons promptement parcouru l'espace qui sépare l'habitation de M. Thomas de la ville , et sur la route deux jeunes gens , qui doivent nous servir de guides , se sont joints à nous. Dans toute son étendue, qui est de quatre milles environ , le terrain offre une agréable variété de coteaux , de plaines et de forêts , où la civilisation commence à marquer ses progrès par des défrichemens opérés sur les endroits les plus fertiles. L'habitation de M. Thomas, assise à la croupe même de la montagne de la Table , se compose d'une jolie petite maison avec un jardin et quelques champs, le tout situé dans une délicieuse position. En un mot, c'estceque les Anglais nomment un charmant cottage. PL CLX. 30 VOYAGE 1828. Nous avons trouvé M. Thomas et son fils disposés à janvier, se joindre à nous. Cependant, nous ne nous sommes remis en route qu'après nous être munis d'un bon déjeuner. A six heures dix minutes , nous avons commencé à gravir la montagne , qui se compose de quatre ter- rasses très-distinctes que couronne le piton terminal. Celui-ci est le plus escarpé, et sa hauteur m'a paru égaler celle des quatre autres plans réunis. La première terrasse est semée de pierres blan- châtres , couvertes d'empreintes assez curieuses , qui m'ont paru presque toutes produites par la présence de lycopodes , de fougères , ou de fucacées à frondes très-décomposées. Sur ce plan, et sur les trois qui lui succèdent, la grande végétation se réduit en grande partie aux eucalyptus, acacias , podocarpus et casua- rinas, qui ne donnent qu'une ombre très-maigre et tout-à-fait incapable d'arrêter l'effet des rayons so- laires. Les arbrisseaux et les arbres se rapportent pour la plupart à des espèces qui habitent aussi la Nouvelle-Galles du Sud. Au pied seulement de la montagne centrale, ou à trois cents toises d'élévation, commencent à pa- raître quelques espèces propres à cette station , et leur nombre augmente à mesure qu'on s'avance vers le sommet. Cependant , la plupart appartiennent en- core à la Flore de Port-Jackson ou des Montagnes- Bleues. A chaque instant, je m'étonnais de la disette singulière d'oiseaux et d'insectes, eu comparaison de ce que j'avais observé aux environs de Port-Western, DE L'ASTROLABE 31 M. Lesson s'étant trouvé mal , nous fûmes obligés 1828. de le laisser à peu près à mi-chemin. Moi-même , au Janvier, commencement de la course, j'avais éprouvé un violent malaise ; encore tout impressionné de mes récentes indispositions , j'avais été terrassé par la chaleur et la raideur de la montée, et je me vis au moment d'a- bandonner mon projet. Pourtant je me raidis contre la fatigue , et je réussis à suivre nos guides qui mar- chaient d'un pas leste et délibéré. Un petit sentier, à demi-battu, facilita notre marche jusqu'au pied du dernier piton. Désormais, il nous fallut cheminer tout au travers des rochers et des buissons , en nous aidant souvent des mains pour nous soutenir. A cent toises du sommet, la pente devient très-escarpée ; sou- vent il nous fallait escalader d'énormes blocs de ro- chers peu adhérens au sol ; souvent leurs fragmens s'échappaient de nos mains et roulaient vers le pied du mont avec un grand fracas. Cette partie du pic de- vient très- difficile et dangereuse à gravir, et il est nécessaire de veiller attentivement sur l'endroit où l'on pose le pied. Enfin , après de grands efforts , à dix heures , nous parvînmes à la cime qui offre un vaste plateau d'un demi-mille environ de diamètre, très-uni dans toute son étendue , et complètement dépourvu d'arbres et même d'arbrisseaux ; car les plantes ligneuses qui , partout ailleurs, atteignent jusqu'à trois et quatre pieds , ne dépassent point à cette hauteur huit ou dix pouces. Du reste, la surface de ce plateau est cou- verte d'un charmant tapis de verdure , formé par des 32 VOYAGE 1828. touffes compactes de plantes naines qui, dans la janvier, plaine , croissent plus grandes et solitaires. Nul doute que les vents fougueux qui régnent habituellement sur la cime de ce mont ne forcent ces végétaux à affecter ces formes exiguës et rabougries. Déjà, quel- ques années auparavant , j'avais observé un fait sem- blable sur le sommet du mont. Ghastellux aux îles Malouines. Du reste, je recueillis plusieurs espèces qui me parurent tout-à-fait particulières à celte station , et dont quelques-unes m'ont paru encore inconnues. L'horizon était assez dégagé, et nous jouîmes d'une admirable vue. On suit avec plaisir le cours majes- tueux du Derwent jusqu'au-delà d'Elisabeth-Town ; le long canal de d'Entrecasteaux et la vaste baie des Tempêtes se développent dans toute leur étendue , avec leurs criques , leurs détroits , leurs îles et leurs nombreux promontoires. De ce côté, la vue s'arrête sur la surface uniforme des flots antarctiques, tandis que, du côté opposé, elle s'égare sur cette immense série de plaines, de montagnes, de savanes et de fo- rêts qui occupent l'intérieur de la Tasmanie. J'admirai long-temps ce magnifique tableau, encore brut, encore tel que la nature le présenta pour la pre- mière fois aux compagnons de d'Entrecasteaux. Pour- tant ces contrées étaient habitées par l'espèce humaine depuis nombre de siècles , et ses générations succes- sives avaient paru et disparu sur ce sol, sans y laisser la moindre trace de leur passage. Sous ce rapport , je songeais combien l'homme, à l'état de nature, était DE L'ASTROLABE. 33 voisin de l'animal réduit à son unique instinct. A cet 1S2S. état , sa destinée n'est-elle pas même inférieure à celle J a,,vi(1 d'une foule d'animaux puissans , comme lui jetés au hasard sur la surface du globe, mais pourvus du moins de moyens plus sûrs de suffire à leurs appétits et à leurs passions. Le lion, le tigre, l'éléphant, le rhinocéros , etc., fiers et paisibles habitans des forêts ou des déserts de l'Asie et de l'Afrique , n'ont-ils pas une existence plus douce et plus heureuse que le chélil Australien, le misérable Pécherais ou l'ignoble Paria, également soumis à la condition la plus précaire ou la plus dégradée? Un coup de pierrier, tiré sous mes pieds , donna une nouvelle direction à mes idées. Je fixai quelque temps mes regards sur les édifices , les jardins et les navires de Hobart-Town, sur la cité naissante de New-Town, et sur quelques métairies disséminées çà et là autour de ces deux places. Vingt-quatre ans seulement s'étaient écoulés depuis que les Anglais s'étaient établis dans ces lieux ; déjà la civilisation européenne , avec ses arts et son industrie , avaitimprimé son cachet sur cette extrémité du monde, naguère sauvage et presque inconnue. Dans un siècle, la main de l'homme aura tellement modifié sa surface entière, que le voyageur, transporté à Van-Diemen, se croira dans quelque coin de l'Ecosse ou de l'Irlande. Il est certain que sous le rapport des arts, du luxe et des commodités de la vie , Hobart-Town offre déjà beaucoup plus de ressources que plusieurs de nos chefs-lieux de déparlemens. Admirables fruits du TOME V.' 3 34 VOYAGE 1828. commerce et de la navigation! Une correspondance janvier, active et régulière unit Hobart-Town avec Londres , la métropole du monde commerçant. Les cinq mille lieues qui séparent ces deux places n'offrent d'au- tre idée de distance que celle d'un retard habituel de cent cinq jours. J'avais eu soin de faire apporter un solide pâté et deux bouteilles d'eau-de-vie , auxquels nous fîmes amplement honneur. Notre appétit était vivement excité par la fatigue de la course et par l'air frais et piquant que nous respirions à cette élévation. Mes compagnons anglais qui , croyant avoir suffisamment déjeuné , s'étaient d'abord moqués de ma précaution , y applaudirent sincèrement et ne furent pas des der- niers à en profiter. A midi précis , nous quittâmes la cime du mont et commençâmes à descendre. Celte opération est d'a- bord très-difficile et exige encore plus de précautions qu'il n'en a fallu pour monter; autrement on s'expo- serait à être entraîné avec quelque fragment de rocher l'espace d'une centaine de toises et à être moulu dans la chute. Personne de nous n'éprouva d'accident fâcheux, et nous reprîmes M. Lesson à l'endroit où nous l'avions laissé. Mais presque au même instant , nous nous aperçûmes que nous avions perdu Jean ; il s'était écarté dans la forêt pour tirer sur quelques oiseaux et s'y était sans doute égaré. Après nous être arrêtés long-temps et l'avoir appelé bien des fois inu- tilement , nous nous décidâmes à poursuivre notre DE L'ASTROLABE. 3$ route, sauf à renvoyer ensuite un des hommes de 1S2S. M. Thomas à sa recherche. Janvier A cinq heures, nous arrivâmes enfin chez M. Tho- mas , et nous eûmes la satisfaction de voir arriver Jean presque en même temps que nous. Nous étions exténués de fatigue et de chaleur ; mais du thé et du café, mêlés en abondance avec du lait très-chaud, nous restaurèrent parfaitement. A sept heures et demie , nous remontâmes à cheval , et une heure après, j'étais de retour à bord, très-satisfait des résul- tats de notre excursion. Je regrettais seulement que l'accident arrivé à nos baromètres m'eût privé de mesurer exactement la hauteur de la montagne de la Table, que l'Anglais Englefield trouva être de trois mille neuf cent soixante-quatre pieds anglais (trois mille quatre cent soixante-neuf pieds français), d'a- près une mesure barométrique. Nous ferons remarquer que les habitans de la co- lonie ont substitué le nom de ïFellington à celui de la Table que lui avait donné Flinders. Une protéacée magnifique , nommée par les naturels TVarratau , habite la partie la plus élevée de la montagne , et les Anglais qui font cette course , ne manquent jamais d'orner leurs chapeaux de ses belles fleurs rouges ; c'est même , à leurs yeux , une des plus grandes curio- sités de cette montagne , car cette plante , disent-ils , ne se trouve nulle part ailleurs. Il me semble pour- tant qu'elle croît aussi à la Nouvelle-Galles du Sud, car, si je ne me suis pas trompé, ce serait tout simplement le Telopœa speciosissima. Au reste , 3* 3. Le célèbre Tasman fut le premier Européen qui vit cette grande île australe, dans la journée du 24 novembre 1642; et il mouilla ses deux navires dans une baie située sur la côte orientale , et qu'il nomma baie de Frederick-Henry. Valentyn traça une esquisse grossière de cette portion de la côte; on remarqua des indices de population , sans voir aucun des babitans. Tasman ne fit qu'apparaître sur cette terre, à laquelle il laissa le nom de Van-Diemen, en l'honneur du gouverneur-général des possessions de la compagnie des Indes-Hollandaises. « On ne sait , disait déjà cet habile navigateur, si cette terre de Die- men, située au S. O. de la Nouvelle-Hollande, la touche ou non. » Après Tasman , aucun Européen n'aborda sur ces plages jusqu'à l'infortuné Marion , qui vint aussi mouiller avec ses vaisseaux sur cette même baie de Frederick-Henry, au mois de mars 1772. Les com- 42 VOYAGE munications avec les sauvages furent d'abord paisi- bles , quoique ceux-ci ne parussent nullement sensi- bles aux avances et même aux présens de leurs hôtes ; mais Marion s'étant hasardé à recevoir un tison en- flammé que vint lui offrir un des naturels pour allu- mer un petit bûcher, celte action devint une véritable déclaration de guerre. Les naturels firent une dé- charge de pierres et de lances qui blessèrent Marion et l'un de ses officiers. Les Français ripostèrent par une fusillade qui tua un sauvage et en blessa plusieurs autres ; les naturels épouvantés cédèrent le champ de bataille aux étrangers. On chercha vainement de l'eau et des arbres propres à faire des mâts , et l'on remit à la voile après une relâche de six jours seulement. Les compagnons de Marion recueillirent des observations fort exactes et pleines d'intérêt pour le temps sur la nature du sol , sur ses productions et sur la forme et les traits de ses habitans. Dès cette époque, on re- connut que la peau de ces hommes était seulement rougeâtre; mais la crasse et la fumée dont ils sont habituellement enduits , les faisaient paraître aussi noirs que les Cafres de Mozambique. On remarqua aussi que leur poitrine était entaillée comme celle de ces mêmes Cafres. L'année suivante , et dans le même mois , le capi- taine Furneaux, compagnon de Cook, dans son se- cond voyage , vint jeter l'ancre sur la baie de l'Adven- ture, enfoncement situé sur la côte occidentale de la grande baie des Tempêtes. Dans une relâche de cinq jours, il fit de l'eau et du bois, recueillit quelques DE L'ASTKOLABE. 43 notes curieuses sur l'aspect elles productions du pays, observa de nombreux vestiges de la présence des na- turels, mais ceux-ci se tinrent constamment cachés aux yeux des Anglais. Ensuite Furneaux reconnut d'assez près presque toute l'étendue de la côte orien- tale de Van-Diemen ; mais la carte qu'il en dressa est très-incorrecte et bien au-dessous de celles que l'on doit à Cook. Cook lui-même , dans son troisième voyage , vint mouiller sur la baie de l' Adventure , le 7 janvier 1777, et y séjourna vingt-trois jours. Il leva le plan de cette baie, et traça d'une manière bien plus correcte que Furneaux les accidens des terres environnantes. Des observations fort curieuses et très-détaillées furent recueillies par le chirurgien Anderson sur les produc- tions naturelles du pays, ses habitans , leurs mœurs et leurs coutumes, car cette fois les naturels communi- quèrent à diverses reprises et sans défiance avec les Anglais. Ce naturaliste fut frappé de la ressemblance qui existait entre les sauvages de cette contrée et les naturels de Tanna et de Mallicolo. La relation de ce voyage est accompagnée de très-bonnes gravures , représentant un homme , une femme et un enfant de cette terre. Onze ans plus tard , le 21 août 1788, Bligh toucha sur cette même baie de l'Adventure , où il passa douze jours. On vit les naturels, mais on eut peu de rela- tions avec eux. Nelson, jardinier de l'expédition, planta des arbres fruitiers et sema des plantes potagères en divers endroits. Rien de tout cela ne prospéra. 44 VOYAGE En 1788 et 1789, le capitaine Hunter se contenta de reconnaître à la voile quelques parties de cette terre. La baie aux Huîtres sur l'île Maria fut décou- verte en 1789 par Cox, qui y mouilla et vil les natu- rels. Vancouver, en 1791 , ne fit qu'entrevoir ses côtes. D'Entrecasteaux, en janvier 1793, parut sur la partie méridionale de Van-Diemen's-Land, et con- sacra près de quarante jours à reconnaître avec soin toute cette étendue de côte. Il parcourut en entier le canal magnifique qui reçut son nom , et les officiers de l'expédition s'avancèrent dans le Derwent jusqu'à l'endroit où son cours se détourne pour se diriger vers l'ouest. Les travaux de ce navigateur n'ont pres- que rien laissé à faire à ses successeurs pour ce qui regarde cet important canal ; et les naturalistes , no- tamment M. Labillardière , firent connaître en détail les productions de cette contrée. L'année suivante, l'Anglais Hayes remonta fort avant la rivière, à laquelle d'Entrecasteaux avait donné le nom de Rivière du Nord , et que Hayes ap- pela Derwent. Ce dernier nom a prévalu , par la rai- son fort simple que les compatriotes de Hayes ont seuls profité des découvertes du navigateur français. Mais on ignorait encore si la terre de Van-Diemen faisait partie de la Nouvelle-Hollande ou était une île distincte. Le chirurgien Bass eut l'honneur de résou- dre cette importante question de géographie. Sur la fin de 1797 , il eut le courage de s'avancer, dans une simple chaloupe de baleinier, jusqu'à Port-Western. DE L'ASTROLABE. 45 Ainsi fut découvert le détroit de Bass , et constaté que la terre de Van-Diemen était séparée du reste de l'Australie. Sur-le-champ , cette découverte fut vérifiée par le lieutenant Flinders qui, sur la goélette Francis , re- leva les diverses parties de ce détroit avec beaucoup d'exactitude. Puis , au mois d'octobre 1798, cet offi- cier s'étant rembarqué avec Bass sur le sloop le Nor- folk , ils opérèrent en commun la circumnavigation complète et détaillée de Van-Diemen. Dans ce voyage, fut tracée pour la première fois la configuration exacte de cette grande île. En 1802, le capitaine Baudin fit aussi explorer avec soin les côtes orientale et septentrionale de cette île. Les résultats de son expédition ont ajouté de nombreux et utiles documens aux reconnaissances de Flinders, et les recherches de's naturalistes épuisè- rent presque la matière sur le littoral de celte contrée. L'apparition des Français sur ces plages lointaines fit craindre au gouvernement anglais que leurs ri- vaux n'eussent l'intention d'y fonder un établissement semblable à celui de Port-Jackson. Pour empêcher l'exécution d'un semblable projet, il prit lui-même l'initiative. En juin 1803, une colonie, formée d'un détachement de soldats du corps de New-South-Wa- les , de quelques officiers civils et d'un petit nombre de convicts , vint s'établir sur les bords du Derwent, sous les ordres du capitaine John Bowen. On eut d'abord à lutter contre de nombreux obstacles et con- tre la rigueur de la saison ; le premier établissement 4P» VOYAGE eut lieu sur la rive gauche de la rivière, dans un endroit nommé Risdon, à dix-huit milles de l'embou- chure du Derwent. L'année suivante , au mois de février , le lieutenant- colonel Collins vint prendre le commandement de la colonie , et la renforcer d'un nombre considérable de colons , envoyés directement de l'Angleterre. Ce nombre allait à trois cent soixante-sept prisonniers du sexe masculin et douze femmes libres. Collins transféra le siège de l'établissement sur la rive oppo- sée du fleuve, à l'endroit où s'élève maintenant la ville de Hobart-Town. Cette dernière situation fut préférée , à cause du beau ruisseau qui traverse l'en- ceinte actuelle de la ville. Les colons éprouvèrent d'abord de grandes priva- tions. L'île ne pouvait leur fournir aucune des res- sources auxquelles ils étaient accoutumés, et ils étaient obligés de réserver les bestiaux pour les faire reproduire , ce qui les privait de viande fraîche. Heu- reusement , cette disette se trouvait en quelque sorte suppléée parla quantité d'emus, de kangarous et d'au- tre gibier dont l'île était alors abondamment pourvue. Les indigènes voulurent se présenter amicalement devant leurs hôtes , mais le lieutenant Jeffreys , qui commandait le détachement en l'absence de Bowen , s'étant malheureusement trompé sur la nature dé leurs intentions , les reçut à coups de canon et de fusil , et plusieurs de ces malheureux sauvages fu- rent tués ou blessés. De ce moment , les insulaires conçurent contre les Anglais la haine la plus invétérée, DE L'ASTROLABE. 47 el ne cessèrent de leur en donner des preuves toutes les fois qu'ils en trouvèrent l'occasion. Il y a lieu de croire que les mauvais traitemens qu'ils essuyaient souvent de la part des vagabonds de la colonie , bush- rangers, contribuèrent à entretenir ces dis- positions hostiles. Un autre établissement fut fondé en octobre 1 804 à Porl-Dalrymple , sur la partie septentrionale de l'ile, sous le commandement du lieutenant-colonel Patterson. Les premiers moutons furent apportés dans l'île, en 1807, de l'Inde et de l'ile Norfolk. Le bétail de Hobart-Town , qui provenait du Bengale , était d'une qualité inférieure à celui du port Dalrymple. Par les soins , les talens et l'infatigable activité du lieutenant-colonel Collins , la colonie fit de rapides progrès , et la ville de Hobart-Town se peupla promp- tement de maisons régulières et proprement construi- tes. Cet estimable gouverneur mourut subitement, le 24 mars 1810, et , dans l'espace de trois ans , la colonie fut administrée provisoirement tour à tour par le lieutenant Edward Lord , le capitaine W. Mur- ray et le lieutenant-colonel Andrew Geils. Le colonel Davy fut le second gouverneur en titre de Van-Diemen's-Land. Il y arriva le 4 février 1813, et en partit le 9 février 1817. Ce fut le colonel Wil- liam Sorrel qui lui succéda , et qui dirigea la colonie jusqu'au 14 mai 1 824 , où il repartit pour l'Angleterre, emportant avec lui l'estime et l'affection de tous ceux qui l'avaient connu. Sorrel fut à la colonie de Van- 48 VOYAGE Diemen ce que Macquarie avait été pour la Nouvelle- Galles du Sud; et la mémoire de ces deux hommes de bien restera long-temps gravée dans le cœur des colons de l'Australie et de la Tasmanie. Le colonel Georges Arthur succéda à Sorrel ; mais il s'en faut bien qu'il se soit concilié comme lui les suffrages des colons. La raideur de son caractère et sa morgue militaire lui ont souvent inspiré des actes de despotisme qui ont excité de vives plaintes et d'a- mères récriminations. Long-temps la colonie de Van-Diemen ne fut qu'une dépendance du gouvernement de la Nouvelle-Galles du Sud ; en conséquence les chefs ne prenaient que le titre de lieutenant-gouverneur, et ne pouvaient rien faire d'important sans l'autorisation du gouverneur- général. Mais le 3 décembre 1825, une proclamation , émanée de la métropole, déclara que Van-Diemen et les îles adjacentes formeraient désormais un gouver- nement indépendant. De ce moment, le colonel Ar- thur prit le titre d'excellence. Cependant, il doit, prendre les ordres du gouverneur-général, tant que celui-ci se trouve sur le sol de Van-Diemen. Cette mesure devint fort utile à la colonie, en la délivrant des entraves qui retardaient souvent l'administration des affaires et la décision des tribunaux , entraves qui s'opposaient surtout au développement du commerce. En outre, le grand nombre de colons libres qui sont venus s'établir dans cette île depuis quelques années , a donné une grande impulsion à sa prospérité , et les plantations se sont considérablement accrues. DE L'ASTROLABE. 49 La population actuelle de la colonie ( à la fin de 1 827 ) doit s élever à environ vingt mille âmes , dont la moitié sont des convicls; mais cette population s'accroît ra- pidement. Cet accroissement , dans le cours de Tannée 1 826 , n'a pas été de moins de mille ou douze cents personnes , dont six cent deux prisonniers , savoir cinq cent trois hommes et quatre-vingt-dix-neuf fem- mes. Dans le cours de cette même année, la valeur des importations qui n'avait été que de 76,406 livres sterling augmenta de 23,341 livres sterling. Dans l'exercice de ses fonctions , le gouverneur est assisté par un conseil exécutif et par un conseil légis- latif. Le premier se compose de quatre membres, savoir le chef de la justice , le secrétaire de la colonie, le trésorier et le chef de la police; le gouverneur en est de droit le président. Celui-ci doit prendre lavis du conseil pour toutes les affaires de quelque impor- tance; mais il peut passer outre s'il le juge à propos; seulement, en ce cas, il est obligé de rendre compte par écrit de ses motifs au gouvernement de la métro- pole. D'après cela, il est évident que les fonctions du conseil se bornent à une espèce de contrôle impuissant sur les actes du gouverneur. Le conseil législatif consiste en sept membres, dont trois appartiennent aussi au conseil exécutif, savoir le chef de la justice , le secrétaire de la colonie et le chef de la police ; les autres , en 1 827 , étaient M. Ha- milton , magistrat de police à New-Norfolk ; Ansley , magistrat de police à Jéricho; Archer, grand pro- priétaire, et Curr, secrétaire de la compagnie de TOME V. 4 âO VOY/VGE Van-Diemen's-Land. A ce conseil est réservé le droit d'établir des impôts et de passer des lois. Leurs séances sont secrètes , et personne n'en connaît l'ob- jet, jusqu'au moment où la gazette en publie le ré- sultat. La composition du conseil , presque entièrement formé de fonctionnaires salariés, et sa manière de pro- céder à huis-clos , ne tardèrent pas à exciter un mé- contentement général. Les principaux habitans , au mois de mars 1827, prièrent le shérif, M. Feriday, de convoquer une réunion générale des colons , afin de demander au Roi et aux Chambres le jugement par jurys et la législation par représentation. L'assemblée eut lieu , et une adresse , tendant à ce but , fut signée par presque toutes les personnes libres de la ville et du voisinage. La pétition fut envoyée en Angleterre par le navire le Hugh-Crawford , et lors du passage de l'Astro- labe on en attendait avec impatience les résultats. Cette affaire était devenue l'objet de toutes les con- versations des habitans , et les journaux prenaient une part fort active au succès de cette démarche. L'ile Van-Diemen, séparée de la Nouvelle-Hol- lande par le détroit de Bass , est comprise entre le 41 e et le 44 e degré de latitude méridionale , et entre le 143 e et le 146 e de longitude à l'est du méridien de Paris. Sa forme générale est celle d'un triangle pres- que équilatéral , dont le sommet très-émoussé regarde le pôle antarctique , et dont la base un peu concave s'étend le long du détroit. Sa longueur et sa largeur DE L'ASTROLABE. ol moyennes sont de cent cinquante milles , et sa surface est d'au moins douze mille milles carrés. Avant la découverte de cette île par les Européens , les naturels n'admettaient probablement pas d'autres divisions que les étendues de territoire que les diverses tribus avaient jugé à propos de s'arroger, comme sur la côte orientale de la Nouvelle-Hollande. Ces divisions, et même les noms des tribus, nous seront probable- ment toujours inconnus. Aujourd'hui, les conquérans ou nouveaux proprié- taires du sol , les Anglais , ont divisé d'abord la sur- face entière de Van-Diemen's-Land en deux grandes portions ; l'une, qu'ils ont nommée comté de Bucking- ham , occupe la partie méridionale de l'ile , et l'autre , appelée comté de Cornwall , comprend toute la partie septentrionale. La rivière Macquarie , dans la partie de son cours voisine de sa source , parait être la li- mite de ces deux comtés. Dans l'état actuel , l'un et l'autre n'occupent guère que la portion centrale de l'île, où se trouvent çà et là quelques établissemens ; les régions plus voisines des deux côtes sont encore inha- bitées ou abandonnées aux peuplades indigènes qui s'y sont réfugiées pour y continuer leur manière de vivre accoutumée. La capitale de la colonie entière , et de Buckingham en particulier, le siège du gouvernement , est Hobart- Town , située sur la rive droite du Derwent , à dix milles de son embouchure , et dans une plaine agréa- ble , au pied du mont de la Table. Cette ville contient environ mille maisons, et six ou sept mille habitans. 4* 52 VOYAGE Mais le grand nombre des enfans , et la quantité d'é- trangers qui viennent s'y établir, donnent lieu de croire que celte population sera doublée sous un petit nombre d'années. Sa longueur est d'un mille environ du nord au sud , et sa largeur d'un demi-mille. Les rues sont coupées à angle droit , larges , bien alignées, et les principales sont mac-adamisées. Les maisons sont généralement en bois , isolées l'une de l'autre, et accompagnées chacune d'un petit jardin qui leur fait face. Mais presque tous les nouveaux édifices de quelque importance sont en briques ou en pierre; quelques-uns ont deux étages. La pierre est d'une bonne qualité, d'un bel aspect, mais fort chère à faire tailler. Aussi plusieurs maisons sont construites en pierre brute, et recrépies en plâtre. Les loyers sont fort chers. Une petite maison , composée de quatre pièces, avec une cuisine par DE L'ASTROLABE. 63 derrière, se loue jusqu'à soixante et quatre-vingts li- vres sterling; des logemens plus considérables, ou des magasins, montent jusqu'à deux et trois cents li- vres sterling, suivant leur situation plus ou moins favorable. Le ruisseau qui traverse Hobart-Town fait tour- pi. clxix ner un grand nombre de moulins , et suffirait encore et CLXX - aux besoins des habitans, quand bien même ils de- viendraient vingt fois plus nombreux qu'ils ne le sont. Le havre est commode et très-sûr. Une belle jetée, construite sur sa droite , et sur laquelle s'élèvent di- pi. cli. vers magasins et édifices publics, rend très-faciles les communications de la rade avec la ville. Sur la pointe de gauche s'élève un petit fort en terre , nommé batterie M ulgrave, qui ne contient qu'une demi-dou- zaine de canons en mauvais état , dont l'unique ser- vice est de faire de temps en temps quelques saluts. Au fond de la baie , sont Tarsenal , les magasins du gouvernement et les bureaux du commissariat. Au- dessus s'élève le palais du gouverneur, vaste édifice entouré de belles pelouses , de jardins et de bosquets qui s'étendent jusqu'au bord de la mer. Un peu plus loin sont l'église avec son clocher, le palais de justice pi. clvii. et la prison. Enfin , sur une éminence , en haut de la rue Macquarie , et en dehors de la ville actuelle , sont situées les casernes. De cette position, on jouit d'une pi. clvii bis. vue complète de la ville, du havre, de la rivière, et même de la rive opposée. En outre , on doit noter encore les maisons de ré- clusion et de correction , l'hôpital, les bureaux de la 54 VOYAGE police , de la poste et de la compagnie de Van-Die- nien's-Land ; la chapelle catholique , diverses écoles ou maisons d'éducation; enfin divers établissemens particuliers plus ou moins importans. Au sud de la ville, jusqu'à l'embouchure de la ri- vière, s'étend le district de Sandy-Bay ou Queenboro; il contient quelques habitations éparses çà et là dans la campagne, mais il n'y a aucun établissement remar- quable. Seulement, sur le mont Nelson, on a placé un poste de signaux et un télégraphe qui commu- nique avec le fort Mulgrave, et donne sur-le-champ connaissance, au gouverneur, des mouvemens des navires en vue, dès qu'il s'en présente devant le cap sud-ouest. A Sandy-Bay, petite anse située à quatre milles de la ville , dans une position agréable , on trouve quel- ques jolies métairies : cependant la qualité du sol , qui est sablonneux , est très-médiocre , et dans l'inté- rieur le pays n'offre qu'une suite de hauteurs cou- vertes de bois et peu susceptibles de culture. Le long de la rivière , et à un mille et demi de la ville , en partant du quartier appelé Lumber-Yard , on arrive dans un endroit nommé Loretto , où le gou- verneur avait eu l'intention d'élever un palais , parce qu'on y trouve d'excellente pierre à bâtir. Déjà plu- sieurs blocs avaient été taillés et préparés , mais le projet a été ajourné , à cause des frais considérables qu'il eut entraînés. En sortant de la ville, par Elizabeth Street, on se trouve sur la grande route qui se dirige au nord DE L'ASTROLABE 65 et conduit à New-Norfolk et à Launceston ; de chaque côté de cette route, durant un certain espace, s'élè- vent plusieurs habitations agréables et bien bâties. Quand on a marché l'espace de deux milles envi- ron , en tournant à droite , on est charmé par l'as- pect d'un des sites les plus ravissans de toute l'île. C'est là New-Town , qui n'est encore aujourd'hui 1>! - CL1X qu'un village composé d'un petit nombre de maisons et GLXIIL régulières, de métairies, de jardins et de pâturages rians, mais qui ne tardera pas à devenir une jolie ville. De New-Town on a la plus belle vue du cours du Derwent; les montagnes hautes et déchirées, qui dominent l'autre rive, forment un contraste frappant avec les cultures qui environnent ce hameau. Après avoir dépassé la belle auberge appelée Rose Inn , le voyageur n'a rien à remarquer, jusqu'au bac d'Austin , que la beauté de la route et les circuits du Derwent qui viennent de temps en temps frapper ses regards. Sur la droite de la route, et à huit milles trois quarts de Hobart-Town, se trouve Ferry-House, bonne et grande auberge , pourvue de toutes les com- modités possibles. Là se trouve aussi le bac sur le- quel on traverse d'ordinaire le Derwent pour s'a- vancer vers le nord de l'île. Mais , pour le moment , nous allons quitter celle route pour donner une idée du pays , aux environs de New-Norfolk. A treize milles du bac , en suivant les agréables dé- tours de la rivière , on arrive à Elizabeth Town , chef- lieu du distritt de New-Norfolk. Dans ce trajet, du côté de l'ouest , la vue s'arrête sur une contrée 66 VOYAGE sauvage, mais elle se promène avec plaisir sur les jolies habitations de la rive opposée, qui forment ré- tablissement de Herdsman's Gove. Le long de la route on voit quelques jolies maisons et les fours à chaux du gouvernement, un beau moulin à eau appar- tenant à M. Terry, et l'habitation de M. Lascelles. A mesure qu'on s'approche de la ville , le lit du Der- went se rétrécit , et la scène prend un aspect sauvage et romantique. Les flancs des montagnes sont suspen- dus sur les eaux du fleuve, et la route, qui est très- étroite, est quelquefois taillée dans le roc vif. Elizabeth Town , qui ne présentait qu'une seule maison, il n'y a pas plus de sept ou huit ans , est déjà un beau village composé d'une quarantaine de petites métairies , où l'on remarque la maison de campagne du gouverneur, située dans une position délicieuse. pi. clxv. On y trouve en outre une des meilleures auberges du pays. Au milieu de ce village s'élève une jolie église en Pi. clxvi. briques , où l'on célèbre deux fois le service le di- manche. Le Derwent est navigable , jusqu'en cet endroit , pour les bateaux de quatorze et quinze tonneaux. Il y en a toujours en route pour les relations du com- merce. Le prix du fret est d'un schelling par quintal pour toute espèce de fardeaux , et de quatre pences pour chaque boisseau de grain de toute nature. Au- dessus d'Elizabeth Town , la force du courant et les nombreux rochers qui barrent le lit du fleuve cessent de rendre sa navigation praticable. En continuant de remonter la rivière, on voit DE L'ASTROLAlîE. 57 encore cinq ou six jolies métairies entourées de belles cultures; on trouve un petit torrent, nommé le Plenty, qui se décharge dans le Derwent, puis on ar- rive sur le bel établissement de M. Humphrey. Les terres labourables sont sur le bord du Derwent, et les montagnes de l'ouest offrent de beaux pâturages à de nombreux troupeaux. C'est là que leStyx vient s'unir au Derwent. A quelques milles plus loin , sur les bords de la ri- vière, sont encore quelques autres habitations. Mais comme ce terrain devient très-montueux , bientôt il n'offre plus de pâturages pour les troupeaux , et ne peut plus être cultivé. A l'ouest , une énorme chaîne de montagnes escarpées , déchirées et terminées par des sommets blanchâtres, sépare ces contrées inté- rieures des bords du havre Macquarie. Les con- damnés , relégués sur les bords de ce bassin , ont souvent essayé de franchir cette barrière pour s'é- chapper vers l'intérieur; mais en général ils sont morts de fatigue, ou ont été contraints de revenir sur leurs pas pour se rendre à l'autorité. Aussi toute cette étendue de pays , qui porte le nom de Wes- tern Mountains , est-elle encore fort imparfaitement connue. Revenons maintenant à Elizabeth Town , et passons le pont flottant devant Bush Inn ; après avoir traversé le district de New-Norfolk où se trouvent plusieurs jolies métairies, et entre autres celles de MM. Barker, Robinson, Cawthorne, Heywood, etc., nous par- viendrons sur des hauteurs d'où l'on a une vue fort 58 VOYAGE étendue du pays. Dans l'ouest , à l'extrémité des monts Western , s'élève un piton sourcilleux qui do- mine considérablement tout le reste de la chaîne. Son sommet étant presque toujours couvert de neige, il a reçu le nom de Frenchman's Cap (bonnet du Français) par allusion au bonnet blanc qui couvre presque toujours le chef d'un cuisinier français. Sous les pieds du voyageur s'étendent les fertiles pâturages des districts de Sorrel et de Macquarie. Le feu gou- verneur Sorrel possédait une belle propriété dans ce canton. A la base d'un des pitons nombreux qui s'élèvent sur cette partie de l'île et sur les bords du Clyde , sont éparses quelques cabanes en bois et en gazon , qui marquent l'emplacement de la future ville Macquarie. Tout le terrain qui l'environne est un sol d'alluvion d'une excellente qualité. Sur la droite, avant de tra- verser le Clyde, est la belle habitation du docteur Bromley ; son jardin , qui s'étend jusqu'aux bords du torrent, est un des plus beaux et des plus fertiles de l'île. Après avoir dépassé le Clyde, on se trouve dans un beau pays découvert , monlueux et tapissé d'immenses pâturages, très-propres à la nourriture des troupeaux et des bestiaux. On y remarque les propriétés de MM. Langloh, Parker, Owen, Lord, etc. A trois milles de Lawrennie est l'habitation de M. Marzette. Enfin , plus au N. N. O. , et sur les bords de l'Ouse et du Shannon , sont les terres de MM. Austin , Ross, Treffit, Patterson et autres. Mais dans ce nombre, DE L'ASTROLABE. 59 très-peu sont habitées parleurs propriétaires, et cette partie du pays est encore peu connue. Si vous remontez le cours du Clyde, en laissant Abyssinie sur la droite , et Gross-Marsh sur la gauche , vous rejoindrez la route de Launceston. Un peu dans l'est de Cross-Marsh est la propriété de M. Burns, entourée de hautes collines dépouillées de bois et cou- vertes d'excellens pâturages. Après avoir repassé le Clyde , à un mille de cet endroit , le pays offre une plaine unie de dix ou douze milles d'étendue, d'un aspect assez triste. En sortant de ces plaines , nom- mées Emu Bottoms , on traverse des bois pour arri- ver à l'emplacement destiné à la ville de Bothwell. L'habitation de M. Reid , la métairie de M. Scott, quelques cabanes pour les soldats et une jolie maison- nette pour l'offîcier-commandant , forment aujour- d'hui la cité de Bothwell. A un mille de distance , est un excellent moulin a eau. A trois milles sur la gauche, est le bel établissement du capitaine Word , environ- née par plusieurs jolies maisonnettes , habitées par d'honnêtes familles écossaises, amenées à ses frais dans ce pays. Les hauteurs d'Abyssinie ont été long-temps le re- paire d'une tribu de naturels qui ravageaient le pays. Les lieux nommés Hunting Grounds offrent beaucoup d'attraits aux chasseurs du kangarou. La rivière Jor- dan poursuit son cours au travers de ravins immen- ses , hérissés de rochers et parsemés de nombreux précipices. Plus loin, le Jordan s'égare dans les plaines fertiles 60 VOYAGE de Cross-Marsh , où se trouvent les belles habitations de MM. Espie, Kemp et Lord. Près du vaste enclos de celui-ci , vous retombez dans la grande route de Hobart-Town à Launceslon , à trente-un milles de la première de ces villes et à quatre-vingt-treize milles de l'autre. En revenant au sud , on verra les districts florissans de Pitt Water, Coal River, où sont déjà de nom- breuses habitations; celui de Green Ponds, occupé par de petites métairies d'un chétif aspect. Après avoir franchi le sommet escarpé de Constitution Hill , et dé- passé la belle habitation du docteur Espie , on arrive dans les fertiles plaines de Bagdad, qu'exploitent déjà de nombreux colons. Le Strathallan, petit torrent qui se jette dans le Derwent , sépare les plaines de Bagdad de celles de Brighton. Le dernier lieu parut propre à devenir le chef-lieu du gouvernement. Ce projet, qui reçut un commencement d'exécution, fut ensuite abandonné, et tout ce qui en reste est un petit édifice en briques et quelques huttes pour loger un poste militaire. Du reste, plusieurs habitations sont disséminées dans la campagne , et l'on remarque celles de madame Whi- tehead et de M. Gage, à onze milles de Hobart-Town. Le district nommé Clarence - Plains occupe un terrain découvert et peu productif sur la rive orientale du Derwent. Il fut primitivement partagé entre la plu- part des colons qui furent transportés de l'île Norfolk à Van-Diemen's-Land. Sur le bord de la rivière , on doit remarquer les établissemens de Geilston et Ris- DE L'ASTROLABE. 61 don, appartenant au colonel Geils, et qui, dès l'an- née 1816 , rapportaient assez de blé pour suffire à la consommation des officiers , des colons et des soldats pour une année entière. Près de Coal River est l'importante propriété de M. Williams, dans l'un des plus beaux sites de l'île, et. célèbre par son excellent beurre. En traversant Coal River, on passe sur le district de Sussex ou Lower Pitt Water , où se trouvent de nombreuses propriétés très-productives. Dans le nombre, on doit citer celles de MM. Gordon, La- keland , Bethume , G lover , etc. Sorrel Town , capitale du Sussex , offre déjà une trentaine de jolies maisons , une belle église en pierre de taille, une prison , une école et une petite caserne. De petits sloops entretiennent une communication régulière entre cette place et Hobart-Town pour les besoins du commerce. A peu de distance de cet endroit , sur un haut pro- montoire qui saille dans la mer, sont les restes d'une maison que le lieutenant Jefferys avait voulu bâtir sur un plan démesuré. Oriellon , situé dans le même dis- trict, à vingt milles de Hobart-Town, est un terrain fertile et uni, où sont les habitations de MM. Owen et Lord , et qui nourrit d'immenses troupeaux de brebis. A quatre ou cinq milles de cet endroit , est la ville de Richmond , composée d'un beau palais de justice en pierre de taille, d'une bonne prison, d'un marché et de quelques maisonnettes. Aux environs , on compte 62 VOYAGE une centaine de métairies, dont plusieurs sont d'une belle tenue. En remontant Coal River , qui prend sa source dans les montagnes de la côte orientale de l'île , on se trouve dans les plaines de Jérusalem, en grande partie occu- pées par de petits concessionnaires. Puis, si nous tra- versons de nouveau les districts de Bagdad et de Cross- Marsh , nous arrivons sur un territoire, nommé Lo- vely Banks, appartenant à M. Hudson, d'un aspect agréable , modérément boisé et fertile en bons pâtu- rages. De là à Hobart-Town , on compte trente six milles et demi. A cinq milles et demi plus loin , est une belle habi- tation , appartenant à M. Edward Lord , contenant six milles acres de terre , onze cents brebis , trois cents têtes de bétail, etc. De là à Jéricho, dans un espace de six milles , la route est montueuse. A deux milles de Jéricho , on passe sur une montagne , nommée Spring Hill , d'où l'on découvre une vue magnifique vers la partie occidentale de l'île, savoir les vallées situées à vos pieds et les montagnes immenses qui les environnent. Le mont de la Table, qui a beaucoup de ressemblance avec celui du cap de Bonne-Espérance, domine toute la scène et fixe surtout votre attention. Quant à la ville de Jéricho elle-même , on n'y trouve encore qu'une prison de peu d'apparence, un poste de soldats logés dans des huttes, et l'habitation en bois de l'officier-commandant ; plus , trois ou quatre propriétés particulières. A peu de distance, derrière une rangée de co- DE L'ASTROLABE. 63 teaux, est située l'agréable habitation de M. Anstey, dans la partie la plus fraîche et la plus élevée de toutes celles qui sont cultivées dans File. Des milliers de brebis paissent l'herbe des vallées et des coteaux en- vironnans. A cinq railles , sur la droite de Jéricho, le Jordan prend sa source dans une grande lagune de trois cents acres d'étendue, nommée Lemon's Lagune. De cet endroit à Hobart-Town , on compte quarante-sept milles , et dans toute cette étendue , la route est mac- adamisée. Au-delà , la nouvelle route suit une chaîne de monticules , d'un aspect très-triste. Mais l'ancienne, après avoir traversé un pays bien dégagé , passe par la ville d'Oatlands, où l'on ne trouve encore que quelques cabanes en terre pour les soldats et les convicts. A onze milles de Oatlands , après avoir traversé quelques pitons rocailleux et l'immense plaine de York Plains, on doit s'arrêter à l'auberge de White Heart Inn, à Tin Dish Holes; autrement il faut pous- ser quinze milles plus loin jusqu'à Ross Bridge ; ce dernier espace est occupé par une plaine bien dégagée , où se trouvent l'habitation de M. Harrison , près d'An- till Ponds, et celle de M. Kimberlv, dans la vallée nommée Sait Pan Plains. Ce nom lui vient de deux grands marais qui s'y trouvent, et déposent en été beaucoup de sel. A trois milles à l'est de la route , on voit un monti- cule, nommé Harrietta, de cent pieds d'élévation en- viron , terminé par un plateau uni et découvert de 64 VOYAGE quinze ou vingt acres de surface. Vu d'une certaine distance, il ressemble à une vaste fortification. Les eaux d'Anlill Ponds , après un cours sinueux de cinq ou six milles , vont s'unir au torrent de Black- man. La route passe sur cette rivière à Blackman's Bridge, sur un pont de cent pieds de long; dans cet endroit éloigné de soixante-sept milles de Hobart- Town , on ne voit que deux ou trois malsons isolées. Mais, à quelques milles plus loin, sont la propriété et le grand moulin à eau de M. Lackey , les domaines de MM. Eddie, Badley, et plus haut la grande maison de M. Curr Clarke, où madame Clarke a établi une pension pour les jeunes demoiselles. Dans ce même district, et près du ruisseau de Penny-Royal Creek , sont encore les habitations de MM. Yorke, Sutherland, une distillerie fondée par d'honnêtes familles écossaises , enfin un beau moulin à eau, appartenant à M. Gatenby, avec des ateliers de charron et de forgeron. La terre est généralement fort bonne dans ce canton. Si nous reprenons la route de Launceston à Black- man's Bridge, nous passons devant les habitations de MM. Kermode, Parrymore et Horton, et, après une course de sept milles , nous arrivons à l'auberge de Man of Ross à Ross Bridge. Cet endroit est desliné à devenir le siège d'une ville ; il y a de l'eau en abon- dance et quelques carrières de bonne pierre à bâtir. Il y a un lieu préparé pour les courses de chevaux. Enfin, on y traverse le Macquarie sur un pont de deux ou trois cents pieds de longueur; et ce fleuve est DE L'ASTROLABE. 65 la limite des comtés de Buckingham et deCornwali. De Ross Bridge à Campbell Town , la roule tra- verse une plaine riche et fertile , où l'on remarque une ferme considérable du gouvernement , et la belle ha- bitation de M. Horne. La ville même de Campbell Town , située au confluent d'Elizabeth River avec le Macquarie, ne se compose actuellement que d'une maison neuve en briques qui sert d'auberge ; mais les diverses habitations de bons cultivateurs qui l'environ- nent lui donnent l'apparence d'un bourg. Des rives du Macquarie jusqu'aux montagnes de l'Est le pays est fertile et présente une suite de bons pâturages. Ces plaines portent le nom de Saint-Paul et Break-o'-Day. A six milles de Campbell Town , vous laissez sur votre gauche la belle habitation et les nombreuses clôtures de M. Willis; un mille plus loin, vous laissez aussi à gauche les marais de ïlvland, vaste réservoir d'eau fort utile aux troupeaux en été. Puis vous quittez un pays dégagé pour entrer dans la triste foret d'Epping , qui n'a pas moins de huit milles d'étendue. Ensuite , on se trouve dans des plaines magnifiques que traverse le cours sinueux du South Esk ; ce fleuve prend sa source sur les flancs du sourcilleux Ben Lomond , dont la masse domine la chaîne entière des montagnes voisines. On passe successivement devant les propriétés de MM. Gibson, Thomas, Youl; on traverse sur un bac , établi depuis plusieurs années , le South Esk, près de l'habitation de M. Nolan, et à cent douze milles de Hobart-Town. TOME V. 5 G6 VOYAGE Sur la rive septentrionale , quelques cabanes et une ou deux maisonnettes indiquent l'emplacement, d'une ville, nommée Perth , qui sera un jour fort agréable. A deux milles au nord de ce passage, sont les fertiles plaines de Bredalbane, et à quelques milles plus loin , dans un lieu nommé Cocked hat Hill , on rencontre plusieurs petites métairies qui appartiennent à divers individus d'une réputation fort suspecte sous le rap- port de la probité. De là à Launceston, la roule, dans un espace de six milles , est assez bonne et passe de- vant la ferme de M. Smith et la jolie habitation de M. Walker. A peu de distance , dans l'est de cette route, le North Esk se précipite avec violence, dans l'espace d'un mille, sur une chaîne de quinze ou vingt énormes rochers , dont chacun a une vingtaine de pieds de hauteur. Cette série de cascades , entremê- lées d'arbres qui sont comme suspendus sur leur étendue , offre un coup-d'œil très-pittoresque. Launceston , chef-lieu du comté de Cornwall , éloi- gné de cent vingt-trois milles de Hobart-Town , fut fondé en 1804 par les ordres du gouverneur King. Quoique moins considérable que Hobart-Town , puis- qu'elle ne compte guère que deux milles habitans , sa position est cependant préférable à cause de l'excel- lente qualité du sol qui l'environne. Cette ville est assise au confluent du North Esk et du Tamar. Quoique éloignée de la mer de près de quarante-trois milles, la marée y monte de quinze pieds , et des navires de trois cent cinquante tonneaux peuvent laisser tomber l'ancre à une encablure de la DE L'ASTROLABE. 67 jetée. Mais de nombreux bancs rendent la navigation de cette rivière pénible à de grands bâtimens , et de petits navires sont continuellement employés aux rela- tions du commerce entre cette place et Sydney ; la quantité des exportations en blé seulement s'élève à cent mille boisseaux. Quelques-uns de ces bâtimens ont déjà porté du blé de cette partie de la Tasmanie à Maurice, au cap de Bonne-Espérance et au Brésil, avec diverses chances de profit. En édifices publics , on ne peut noter que l'église , un grand magasin neuf et les casernes qui reçoivent une compagnie du régiment qui forme la garnison de l'île ; enfin un collège , fondé en 1 826 par souscrip- tion. Les personnes qui ont souscrit pour cinquante livres sterling ont le droit d'y placer leurs iils pour v être nourris et instruits , movcnnant une rétribution annuelle de trente livres sterling. Les rues sont régulièrement tracées et se coupent à angles droits, mais sont presque impraticables en temps de pluie. Les maisons sont basses, la plupart construites en bois et n'ayant que le rez-de-chaussée. Un petit nombre seulement, plus neuves et construites en pierre, offrent une apparence plus respectable. De Launceslon à George Town, en suivant le cours du Tamar , on voit sur ses rives quelques petites mé- tairies ; mais si l'on en excepte les propriétés de MM. George et Charles Barnard , il n'y a pas en tout trois cents acres de terre en culture. Les montagnes s'approchent beaucoup plus de la rive occidentale du fleuve que du côté de l'est; de ce dernier côté, on 5* 68 VOYAGE voit le mont Direction et les sommets intermédiaires , de l'autre les monts Asbestos et Pleasant Hills. A vingt milles de l'embouchure , sur le bord occi- dental, sont les moulins nommés Supply Mills, éle- vés à grands frais par M. Charlton sur le ruisseau Supply. Ils peuvent, moudre quatre cents boisseaux de grain par jour. George Town est situé à trois milles de l'entrée du port Dalrymple. qui forme l'embouchure du Tamar, et sur sa rive orientale. Le gouvernement a dépensé beaucoup d'argent pour cet établissement, auquel on avait attribué d'abord une haute importance. Mais comme le sol des environs est extrêmement nu et rebelle à toute espèce de culture, peu de personnes ont voulu s'y fixer, et George Town n'est pour ainsi dire qu'un établissement militaire. Il y a un nombre considérable de condamnés qui sont gardés par un détachement de vétérans. On y avait aussi établi , il y a quelques années , une maison de travail pour les fem- mes , mais on n'y renferme que celles qui se sont ren- dues coupables de récidive. Du coté de la rivière opposé à la ville, est l'habi- tation du capitaine Townsend. Sur la rive orientale , et à la bouche même du fleuve, est la maison du pi- lote, qui sert en même temps de poste de signaux. A quinze milles à l'est du Tamar, coule la rivière Piper, dont l'entrée est obstruée par un banc. Sur ses bords on trouve quelques morceaux d'un bon terrain, mais personne ne s'y est encore établi. Du côté du cap Portland, entre Ringaroome River DE L'ASTROLABE. 69 et la baie de Fives , le pays ne consiste qu'en landes arides et pierreuses , qui ne paraissent offrir aucun genre d'utilité. Jusqu'à trente milles de son embouchure, les bords du Ringaroome annoncent une meilleure qualité du sol ; mais, comme son niveau est plus bas que celui de la rivière , il est à craindre qu'en hiver tout cet espace ne soit submergé. A l'ouest du Tamar, trois rivières, nommées pre- mière, deuxième et troisième rivière Western, vien- nent décharger leurs eaux à la mer. Sur leurs bords, on trouve de beaux pâturages où les bergers condui- sent leurs troupeaux. Sur la pointe nord-ouest de Van-Diemen , la compagnie de Van-Diemen's-Land a pris possession d'une concession de deux cent mille acres de terre , sous la direction d'Edward Curr, et elle s'occupe d'y former un très-grand établissement. La péninsule seule de Circulai' Head , dont cette com- pagnie a fait l'acquisition , contient près de huit mille acres de terre , dont la moitié offre d cxcellens pâtu- rages. Pour faire connaître au lecteur le reste du terri- toire aujourd'hui occupé dans l'île de Van-Diemen, nous allons le ramener de Launceston à Hobart- Town par une autre route que celle que nous venons de suivre. En sortant de Launceston , par la partie de l'est , après avoir dépassé un monticule , on arrive bientôt à de grands marécages dont les bords sont aujourd'hui lapissés de trèfle blanc. Un officier du régiment qui 70 VOYAGE se trouvait autrefois dans l'île, avait coutume d'en mettre de la graine dans sa poche , et d'en semer çà et là sur la route en se promenant à cheval ; un moyen aussi simple a suffi pour introduire en ces lieux un fourrage aussi utile. Dans ce canton, vous pouvez remarquer les beaux pâturages de MM. Dry, Hobler et Cookson , sur les bords du North Esk , et la distil- lerie d'eau-de-vie de grains , bâtie par M. Tower. On entre ensuite dans les plaines Patterson , for- mées par un terreau fertile , noirâtre et argileux , où l'on trouve les propriétés de MM. Hill, Rose, Mac- Leod , Sutherland , Lett , Owen , Bartley et Sin- clair, etc. Dans toute celte étendue de pays, il n'y a pas dix acres de mauvaise terre. En se dirigeant au sud-est pour se rapprocher du South Esk , la belle propriété du capitaine Barclay offre un aspect tout aussi fertile ; sur les bords même de cette rivière , rien n'est plus riant que les riches plantations de M. Cox. Aussi a-t-il déjà entouré de palissades près de douze cents acres de terre! ... Sur les bords du Nile, ou plus communément Cox's Creek , sont les domaines du capitaine Ostler, du docteur Gameron et de M. Massey. En remontant le South Esk , jusqu'à six milles environ de Ben Lo- mond, on verra la propriété de M. Bateman. Comme la terre est partout d'une excellente qualité, elle est déjà occupée par divers colons. Après avoir repassé le South Esk, à Perth, on verra les possessions de MM. Bonney, Walker et Ril- chee, et le vaste établissement de M. Archer, le plus DE L'ASTROLABE. 71 considérable de tous ceux de la colonie. La maison est située sur une hauteur d'où l'on a la vue de la ri- vière Lake, des plaines Norfolk et de tout le pays jusqu'à la chaîne des Western Mountains. Près de cet endroit, on peut passer le Lake River à gué , ji Mountgarret's Ford , et l'on se trouve dans les plaines de Norfolk , sur la rive occidentale du Lake River. Tout le terrain, compris entre le South Esk et le Lake River, sur les bords de ce dernier, est d'une excel- lente qualité , el appartient à M. Archer. Il y a en ou- tre une quantité de petites métairies occupées par des jeunes gens nés dans l'île , ou par des personnes qui y résident depuis longues années , mais qui parais- sent peu empressées de seconder, par leurs soins , l'heureuse qualité du sol qu'ils habitent. A l'extrémité des plaines de Norfolk, sont la ferme el l'établissement d'agriculture de Van-Diemen's- Land et New-South-Wales , composés de deux mille acres de terre. Comme les montagnes de l'ouest se rapprochent beaucoup de la rivière en cet endroit, la terre de bonne qualité n'y est plus aussi étendue que plus loin au nord , et le grand nombre de troncs d'ar- bres brûlés que l'on voit eà et là en rend l'aspect triste. En continuant de remonter le Lake River, on voit successivement les habitations de MM. J. Archer, Brumley, Lawrence et Garns. On passe la rivière à gué près de la dernière, et l'on trouve les propriétés de MM.Young, Fletcher, O'Conner, Parker, etc. 72 VOYAGE Plus loin , le pays devient montagneux jusqu'aux lacs où la rivière prend sa source , et qui servent d'asile à une foule d'oiseaux de toute espèce , comme cygnes noirs , canards sauvages , bécassines , cailles , etc. A la jonction de la rivière Lake avec le Macquarie , est l'habitation de M. Corney ; à la suite viennent celles de MM. Simpson, Von-Bibra, et les terres de MM. Young, Fletcher, Watson , Stoddarl , Dixon, etc. Des limites de M. Simpson à Ross Bridge, la route traverse un très-beau pays dans l'étendue de seize milles , le long du Macquarie , et ce district ren- ferme plusieurs jolies métairies dont les possesseurs cultivent du blé seulement pour leur consommation , attendu qu'ils sont trop éloignés des deux extrémités de File pour l'envoyer vendre. Nous avons déjà décrit l'espace compris entre Ross Bridge et Hobart-Town. Nous dirons donc un mot de rétablissement formé à Oyster Bay ou Little Swan Port sur la rive orientale de File. Son éloignement du chef-lieu par eau, et la difficulté du chemin par terre, ont empêché ses progrès durant plusieurs années, et M. Meredith a été long-temps seul habitant de ces lieux. Mais deux fermiers et leurs familles sont allés dernièrement y établir des laiteries; quelques autres ont commencé à y louer de la terre. Il y en a plusieurs milliers d'acres d'assez bonne qualité et bien arrosée ; en outre on peut y établir d'utiles pê- cheries. Entre Oyster Bay et Frédéric Hendrick's Bay, on trouve File Maria, dont le sol est détestable, et par DE L'ASTROLABE. 73 conséquent de peu de valeur. Cette place a été long- temps le siège d'un établissement pénitentiaire , et Ton y envoie encore ceux qui sont condamnés dans l'île. On ne sait pas trop à quoi ces gens sont employés. Le havre Macquarie , situé sur la côte occidentale de l'île, contient un autre établissement pénitentiaire, où sont envoyés les sujets les plus incorrigibles, et leur traitement est plus rigoureux que partout ailleurs. Plusieurs sont condamnés pour la vie, et quelques- uns ne peuvent travailler qu'enchaînés. La plupart de ces hommes sont occupés à abattre du bois et à le dé- biter, d'autres construisent des canots et de petits navires pour le gouvernement. Leur nourriture con- siste en une faible ration de bœuf salé et de biscuit. Chaque jour, quand leur travail est terminé, ils sont ramenés sur une petite île nommée Sarah , au milieu du havre , et renfermés dans une forte prison durant toute la nuit. Un détachement, commandé par un ca- pitaine , est chargé de les surveiller. Le pays qui environne le havre Macquarie passe pour être affreux et incapable de recevoir aucune espèce de culture. Plusieurs condamnés aiment mieux, dit-on , subir la mort que d'y être transportés pour la vie , et l'on a vu parmi eux des individus commettre des meurtres tout exprès pour cire délivrés de la mi- sérable existence à laquelle ils sont réduits. Jusqu'à ce jour on connaît très-peu de chose de la côte occidentale; cependant il est des personnes qui croient qu'entre la chaîne des Western Mounlains et la côte, on trouve encore de bons terrains, en re- 74 VOYAGE montant vers le nord, jusqu'à l'établissement de la compagnie de Van-Diemen's-Land. Il en est de même de la chaîne orientale ; une fois qu'on l'a franchie , on trouve de grandes étendues de pays bien arrosées et faciles à exploiter. Peu de con- cessions ont été faites de ce côté , et les bergers y conduisent leurs troupeaux en attendant que ces ter- rains aient reçu une destination. D'après ce que nous venons de dire , on voit qu'à peu de chose près tous les établissemens formés jus- qu'à ce jour dans File de Van-Diemen sont renfermés dans une longue vallée qui règne depuis le port Dal- rymple jusqu'à Hobart-Town. D'une part elle est bornée par les montagnes de l'est, et de l'autre par les montagnes de l'ouest : cette vallée n'occupe guère qu'un tiers de l'île ; en outre, elle est parsemée de pitons et de hauteurs qui l'empêchent d'être cultivée dans toute son étendue. Aussi cette île ne sera-t-elle jamais susceptible d'atteindre à la population qu'on serait tenté de lui accorder, au premier coup-d'œil, en raison de sa superficie. Il y a plusieurs montagnes élevées sur Van-Die- men's-Land ; la principale a d'abord reçu le nom de montagne de la Table , à cause de sa ressemblance avec celle qui domine la baie du cap de Bonne-Espé- rance : mais, depuis quelques années, le nom de mon- tagne Wellinghton a prévalu. Elle s'élève immédiate- ment au-dessus de Hobart-Town , et sa hauteur, me- surée avec un baromètre par sir Henri Engleiield, s'est trouvée être de trois mille neuf cent soixante-quatre DE L'ASTROLABE. 75 pieds anglais. Son sommet est couvert de neige du- rant les trois quarts de l'année , et elle est sujette à des bourrasques semblables à celles qui ont rendu si célèbre la montagne d'Afrique du même nom. Quoi- que la tempête ne soit pas annoncée par des nuages condensés sur son sommet, comme au Cap, cependant l'aspect menaçant du ciel suffît pour avertir les habi- tans. Ces tourmentes sont heureusement bornées aux environs de la montagne et durent rarement plus de trois heures ; mais , pendant ce temps , rien n'en peut surpasser la violence. En 1810, un navire, destiné pour Hobart-Town, mouilla de nuit dans le canal de d'Entrecasteaux à cause du calme. Le lendemain ma- lin , on travailla à déraper , dans l'espoir que la brise de mer s'élèverait avant que l'ancre fût haute; mais l'équipage n'eut pas plutôt terminé cette opération et appareillé les voiles , qu'on fut surpris par une de ces rafales de la montagne. Aussitôt le navire engagea; et il eût chaviré ou perdu sa mâture , si l'on n'eût à l'instant largué les drisses et écoutes. Les voiles carguées, le navire se releva; et, comme il se trou- vait dans un havre étroit et bien fermé, il put sans danger laisser souffler le coup de vent. Cette tour- mente ne dura pas plus de deux heures; mais, pen- dant ce temps, les eaux du havre furent horriblement agitées, et elles s'élevaient en poussière fine et par tourbillons. La fureur du vent fut telle, que les matelots étaient obligés de se cramponner aux cordes de toutes leurs forces pour éviter d'être emportés hors du navire, 76 VOYAGE Dans la partie occidentale de l'île règne une chaîne de hautes montagnes, nommée Western Mountains, dont l'élévation est d'environ trois mille cinq cents pieds : elles sont situées à soixante milles au N. O. de Hobart-Town , à l'extrémité d'une plaine verdoyante. Sur leur sommet se trouve un grand lac, où l'on conjecture que le Derwent prend sa source, aussi bien que les rivières qui coulent dans le havre Mac- quarie. A trente milles au S. E. de Launceston sont les deux pitons appelés Ben Lomond ou Butts et le pic de Tasman , l'un et l'autre d'une hauteur moyenne. Au N. O. de Launceston s'étend une chaîne de hautes collines , nommées Asbestos Hills , parce qu'on y trouve beaucoup d'asbcste. A seize milles au N. E. de Hobart-Town , et à l'extrémité septentrionale du district du Lake River , s'élève une haute montagne en forme de pain de sucre, nommée mont Mangalore. Il y a encore plusieurs autres hauteurs dans l'île qui méritent à peine le nom de montagnes. Du reste, à l'exception de la partie située au S. et au S. O, de Hobart-Town, qui offre un sol nu et dépouillé, le reste du pays , quoique parsemé de pitons et de col- lines , avec des plaines et des vallées , ne peut pas être considéré comme rocailleux. Les parties les plus montagneuses ne sont point dépourvues de végéta- tion , et sont en général couvertes de pâturages en- tremêlés de bois qui leur donnent un aspect agréable. Dans le grand nombre des rivières et des torrens qui sillonnent la surface de cette île , deux seulement DE L'ASTROLABE. 77 sont remarquables par leur largeur et leur étendue , le Derwent et le Tamar. L'embouchure du Tamar ne peut compter que du cap Direction et de la pointe Pierson, attendu que les eaux de la baie des Tempêtes et du canal de d'En- trecasteaux appartiennent presque entièrement à l'Océan. De là son cours est dirigé au N. N. O. , dans l'étendue de vingt ou vingt-quatre milles , en laissant Double-Bay sur la droite et la ville d'Hobart-Town sur la gauche ; puis il reçoit les eaux de Herdsman's Covc, se détourne vers l'O. et même vers l'O. S. O. , et continue d'être navigable , pour des bateaux de vingt ou vingt-cinq tonneaux, jusqu'aux chutes de New-Norfolk. Son cours devient ensuite très-sinueux ; il traverse les riches plaines de Macquarie, et, sui- vant l'opinion la plus commune , il prend sa source sous les flancs des montagnes de l'ouest. Ce fleuve abonde en poissons de diverses espèces. Les baleines remontent jusqu'à la ville, et, du rivage, les habitans peuvent souvent contempler les moyens que rhomme emploie pour se rendre maître de ces monstres marins. Durant tout le cours du fleuve, on peut jouir d'un coup-d'œil admirable , souvent romantique et pitto- resque. D'énormes rochers suspendus presque à pic, de jolis bocages toujours verts, de riantes prairies et de vastes pâturages , enfin de nombreuses et agréa- bles métairies , entourées de belles plantations , fixent tour à tour les regards du voyageur. Des vaisseaux de tout rang peuvent trouver partout un excellent 78 VOYAGE mouillage, jusqu'à douze milles au-dessus de Hobart- Town. En un mot, les beautés diverses, et les nom- breuses ressources qu'offrent les rives du Derwent, promettent toutes sortes d'avantages aux personnes qui s'établissent sur cette partie de l'île. Le torrent du Kangarou coule au pied d'une suite de hauteurs , à droite de Coal River , et vient se jeter dans cette rivière après un cours de six milles environ, dirigé vers le sud. Coal River prend sa source près des collines nommées Three Hills , dans les plaines de Jérusalem , et se dirigeant au sud , il serpente au travers d'une riche et fertile contrée de douze milles de longueur, auquel cette rivière donne son nom, puis il traverse un beau pays , désigné sous le nom de Sweet Water Hills, et se décharge enfin dans un vaste bassin d'eau salée ou bras de mer , nommé Pitt Water. Le Tamar est une rivière de médiocre étendue, mais d'une haute importance, à cause de la beauté des terres qui la bordent aux environs de Launceston. Le Port-Dalrymple forme son embouchure, son lit est obstrué de nombreux rochers et de bancs de sable qui rendent sa navigation fort pénible pour de grands navires. Dans une grande étendue , ses bords sont en général nus et dépouillés ; mais à huit ou dix milles de Launceston , le terrain prend un aspect tout diffé- rent , le sol s'améliore , et aux environs de cette ville il est de la meilleure qualité. Près de son embouchure , la largeur de cette rivière est de un à trois milles , et elle conserve de six cents à DE L'ASTROLABE. 79 mille toises de largeur jusqu'à vingt milles de distance, formant çà et là de petites baies avec de bons mouil- lages. A trente milles de la mer , sont les bancs nom- més Nelson's Shoals et les buttes appelées Pleasant Hills; c'est ici qu'en hiver les eaux cessent d'être salées. Les buttes de Pleasant Hills sont situées sur la rive droite et offrent un aspect délicieux. Naguère , les naturels habitaient souvent ces lieux , à cause des kangarous et des autres espèces de gibier qui y abon- daient. C'est à Launceston que les eaux réunies du North Esk et du South Esk forment le Tamar. La première de ces deux rivières prend sa source au pied de Ben Lomond, et serpente au travers d'un riche et beau pays , dans une étendue de vingt milles environ. Mais son lit n'est navigable que pour des barques et des canots, et seulement à une petite distance delà ville; à sept milles de Launceston, dans un lieu nommé Corra Lin , les hommes et les bestiaux peuvent le tra- verser à gué sur un lit de galets. Le South Esk , qui prend aussi quelquefois le nom de Cataract, prend naissance au pied de Tasman's Peak dans le S. E. du comté de Cornwall; de là pre- nant d'abord son cours à l'ouest , dans un beau pays découvert , il se dirige ensuite au nord au travers des plaines de Norfolk, et vient tomber dans le Tamar à un mille à l'ouest de Launceston. Là il forme une cascade d'environ quarante pieds de hauteur, entre deux mornes élevés et escarpés , et ses eaux coulent dans une vallée étroite d'un mille de longueur sur un 80 VOYAGE lit de larges rochers. Le cours entier de cette rivière est d'environ soixante milles. A vingt milles de Port-Dalrymple , un torrent mé- diocre , nommé le Supply , prend sa source près des monts Asbestos, et vient tomber dans le Tamar près de Black Swan Point, après avoir traversé un pays de peu de valeur. Deux autres rivières nommées, la première First Western River , et la deuxième Second Western Ri- ver, coulent, Pune à neuf, et l'autre à vingt milles à l'ouest de Port-Dalrymple. Chacune d'elles traverse de vastes plaines bien boisées , et leurs embouchures forment, des havres traversés par une barre. Le Lake River prend sa source à quelques milles à l'ouest des marais Antill Ponds, au commencement du vaste district de Sait Pan Plains. Après avoir suivi un cours de vingt milles à peu près en ligne droite au nord , il vient tomber dans le South Esk presqu'au milieu des plaines de Norfolk. C'est un beau courant de soixante pieds de large , formant par intervalles des marais assez grands ou des petits lacs auxquels il doit son nom. Comme toutes les autres rivières de l'île, il abonde en poissons et en poules d'eau. Au fond du havre Macquarie coulent deux rivières qui , d'après la direction de leur cours , doivent pren- dre leur source dans le grand lac des montagnes de l'ouest. La contrée voisine se refuse à toute espèce de culture, mais on peut s'y procurer du charbon de terre et du bois d'excellente qualité. A Port Davey , deux rivières assez considérables DE L'ASTROLABE. 81 viennent se jeter à la mer , et leurs eaux , dit-on , des- cendent avec impétuosité des plateaux des montagnes de l'ouest. Une petite rivière, nommée Huon River, qui prend naissance sur le revers méridional de la montagne de la Table , vient se jeter dans le canal de d'Entrecas- leaux, devant la petite île Huon. La rivière Jordan est un torrent médiocre qui doit son origine aux débordemens des eaux d'un lac fort étendu et couvert de joncs , nommé Lemon's Lagoon. Le Jordan n'est pas large , mais dans son cours il traverse les délicieuses plaines de Jéricho ; à la sor- tie d'une suite de marécages , il s'unit à un autre torrent, nommé le Strathallan Creek , dans la plaine de Bagdad, et vient enfin tomber dans le Derwent à Herdman's Cove. La carte de Cross indique encore quelques autres rivières d'une étendue assez considérable, telles que le Clyde , le Shannon , l'Ouse, l'Arthur, mais l'on n'en connaît guère autre chose que leur direction. Les trois premières se jèlent dans le Derwent au centre de l'île , et la dernière vient se jeter à la mer , près du mont Norfolk , sur la côte occidentale de l'île , par 41°25'lat. S. Parmi les lacs ou marais nombreux que l'on trouve dans cette contrée , le plus remarquable serait celui que M. Evans place sur le sommet des montagnes de l'ouest, et qui aurait été découvert, en décembre 1817, par le jeune Beaumonl. Cette vaste pièce d'eau n'aurait pas moins de cinquante milles de circuit; sa forme est TOME v. 6 82 VOYAGE angulaire, ses bords sont médiocrement boisés, et de l'une des rivés on ne voit qu'à peine la rive oppo- sée. En toutes saisons, à croire ce qu'on dit, ses eaux déborderaient en abondance par diverses issues, ce qui déjà est fort étonnant; mais en temps de pluie, ses débordemens deviendraient terribles. C'est à celte cause qu'il faudrait attribuer l'irrégularité des marées dans le Derwent, car on suppose que cette rivière doit sa source à ce grand réservoir. Nous sommes forcé de faire observer que nous ne trouvons aucune trace de ce lac dans la carte de Cross, et qu'au con- traire elle indique un lac Beaumont vers le milieu de l'île, lac où le Clyde prendrait naissance. Nous invi- tons les futurs explorateurs de la Tasmanie à décider cette importante question. A neuf ou dix milles à l'est de Hobart-Town , est un autre lac fort étendu, nommé Pitt Waler , qui com- munique par un chenal étroit avec la baie du Nord. Son étendue est d'au moins six milles de long , sur trois de large, et, en certains endroits, il a assez de fond pour recevoir des navires de cent tonneaux. Le Coal River vient se jeter sur la partie septentrionale de ce bassin -, ses marées sont de quatre ou cinq pieds , et l'on y trouve en abondance diverses sortes de pois- sons, surtout des huîtres aussi belles qu'en aucune partie du monde. En certaines places , ses bords sont couverts de crête marine , qui croît sur des arbres de cinq ou six pieds de hauteur, dont les troncs ont près d'un pied de circonférence. Deux ou trois petites îles sont disséminées sur la surface de ce bassin. DE L'ASTROLABE. 83 Le lac qui porte le nom de Lemon's Lagoon se trouve à trente-cinq milles environ au N. E. de Ho- bart-Town , et à cinq milles à droite de la route que Ton suit communément pour aller de cette place à Launceston. Sa forme est circulaire, son étendue est de plus de sept milles de circuit , et il est environné de hautes collines. Il a très-peu de profondeur , excepté dans la saison pluvieuse , où, en outre de ses propres eaux, il reçoit toutes celles des torrens qui descendent des hauteurs voisines. Du reste, deux ou trois cou- rans d'eau s'en échappent constamment , et l'un d eux devient la rivière Jordan. Ce lac abonde en gibier de toute espèce, et le pays d'alentour nourrit beaucoup d'emus et de kangarous. A quarante milles de Hobart-Town , entre deux collines à l'extrémité des plaines de Jéricho , au milieu de beaux pâturages , se trouve une suite de marais , nommés Macquarie Springs. A cinquante-cinq milles de la même ville , sur la grande route de Port Dalrym- ple , on rencontre une autre chaîne de marais , vulgai- rement appelés Sorrel Springs. Ceux qui ont été nommés Antill's Ponds sont si- tués au pied d'une chaîne de coteaux , dans la par- tie méridionale du district de Sait Pan Plains , vers le centre de l'île. Dans ces plaines , on trouve plu- sieurs lagons, dont trois ont leurs eaux tellement imprégnées de sel, que chaque année on y récolte plusieurs tonneaux de cette substance. Ces lacs sont éloignés de plus de trente milles de la côte la plus voisine , comme de tout courant d'eau salée. On 6' 84 VOYAGE doit remarquer que ces marais sont presque à sec en été. La carte de Cross indique en outre les lacs Arthur, Fergus , Echo, sur lesquels on ne possède aucuns renseignemens plus détaillés. On voit qu'en général l'ile de Van-Diemen est abondamment pourvue d'eaux douces, soit par les nombreux courans qui la traver- sent , soit par les vastes réservoirs disséminés sur toute son étendue. Quel parti les arts et l'agriculture ne pourraient-ils pas tirer de ce précieux avantage ! La description des côtes , canaux , ports et mouil- lages étant du ressort particulier de l'hydrographie, nous ne traiterons ce sujet que superficiellement. Mais nous ne pouvons nous empêcher de faire observer qu'aucune île au monde n'a été favorisée par la nature d'autant d'excellens mouillages que la Tasmanic. En effet , indépendamment du canal tl'Entrecasteaux et de la baie des Tempêtes qui offrent une foule de ha- vres et d'abris meilleurs les uns que les autres , on y trouve encore la baie des Huîtres, sur l'île Maria le port Montbazin , et le havre nommé Great Swan Port dans la baie Fleurieu, le port Dalrymple, le havre Macquarie , dont l'entrée est étroite et difficile, mais dont le bassin est immense , le port Davey et des mouillages utiles sur les îles Waterhouse et Hunier. Les promontoires les plus remarquables sont, dans la partie septentrionale, le cap Grimm au N. O., la pointe circulaire à peu de distance dans l'E. de ce cap, le cap Portland au N. E. ; dans la partie méri- dionale de l'île, on remarque les caps Pillar, Raoul, DE L'ASTROLABE. 85 la pointe Tasman , et les caps S. et S. O. Tous ces caps, et particulièrement ceux du S., sont formés par des mornes élevés et escarpés; quelques-uns sont même composés de colonnes de basalte , comme les caps Pillar et Raoul. Le cap Portland seul est plus bas, et finit par une plage sablonneuse, dominée par des coteaux peu boisés. Toutes les îles qui accompagnent Van-Diemen's- Land sont très-rapprochées de terre. A l'exception des îles Bruny , Maria, Schoulen, et de celles qui se trouvent dans le détroit de Bass , qui sont de dimen- sions assez considérables; toutes les autres, comme Maatzuykers , Mewstone , Pedra-Branca , Friars , Maurouard , Saint-Georges , ne sont que des îlots ou des rocbers dépouillés et escarpés. En général, les côtes de cette grande île sont fort saines , et les écueils les plus dangereux ne s'étendent pas à plus de deux ou trois milles au large. En tout temps, et surtout pendant les trois mois d'hiver , les vents du S. O. soufflent par celte latitude avec une violence extrême, ce qui rend alors la côte occiden- tale fort dangereuse. Communément on regarde comme un présage assuré de beau temps , de voir le vent varier au S. E. et à l'E. Dans le règne végétal, on trouve peu de différence entre les arbres qui peuplent les forêts de la Nouvelle- Hollande et ceux de la terre de Van-Diemen. Cepen- dant cette dernière contrée ne produit ni le cèdre (cedrela toonaj , ni le mahogany (eucalyptus ro- ùustaj, ni le rose-wood (trichilia glandulosa) ; mais 86 VOYAGE ces espèces sont avantageusement remplacées par une espèce nommée black-wood et par le pin d'Huon (da- crydiam Sp. ) dont le bois est d'une durée remar- quable. Ce dernier croit en abondance sur les bords des rivières nouvellement découvertes , et particuliè- rement au fond du havre Macquarie. Son bois a une forte odeur de résine qui a l'avantage de détruire les insectes •, il n'est pas propre à la construction des navires , mais on l'emploie à faire d'excellentes em- barcations. Le stringy-bark , espèce d'eucalyptus , est un des arbres les plus utiles de l'île ; il croît dans les terrains bas et marécageux , et atteint de quarante à soixante et dix pieds de hauteur. Son bois , d'un grain dur et droit, est principalement propre à la charpente des maisons et à faire des palissades , etc. L'écorce, qui sert à faire des cabanes pour les scieurs et les fendeurs de bois , se sépare facilement du tronc par énormes plaques. Le blue gum f eucalyptus piperita Smith ) est plus abondant que le précédent. C'est un bois pesant d'un grain très-uni et qui atteint une taille immense. On se sert souvent avec succès des jeunes sujets pour faire des mâts de petits navires , et la plupart des canots de la colonie ont été construits avec ce bois. Il est aussi employé dans la construction des maisons , mais il faut qu'il soit bien sec ; alors il est compacte et de bonne durée. Le pepper mint , ainsi nommé parce que sa feuille a l'odeur de la menthe poivrée , croît par toute l'île. DE L'ASTROLABE. 87 Cet arbre est de peu d'utilité et ne sert guère qu'à faire des tables ; mais dans ces forêts il élève quelque- fois sa cime élancée à une hauteur étonnante au-des- sus de toutes les autres espèces. Les black watlle et silver wattle , espèces d'aca- cias , seraient aussi propres à divers usages , mais ils ne sont pas recherchés à cause de leur peu d'épaisseur. Cependant leurs belles grappes de fleurs jaunes of- frent au printemps un charmant coup-d'œil. Le pin de la baie de l'Adventure ( ' podocarpus as- pleniifoliiis Labillardière)se trouve au fond de la baie de ce nom. Ce serait un bon bois de construction , mais il est fort rare. Le light wood (ceratopelalam gummiferam), qui croit sur le bord des criques et des marais , devient plus touffu au sommet que tous les arbres de la même taille. Son bois , à la fois dur et léger, convient par- faitement pour les auges des moulins. Le cherry tree (exocarpus cupi essjformis) est un arbrisseau qui croît sur les coteaux rocailleux et dans les terrains arides ; il ne sert guère que comme bois à brûler. On en fait cependant des montures de fusil , mais elles sont de peu de durée. L'honeysuckle ( banksia integrifolia ) croit en di- vers lieux avec le casuarina et Fexocarpus. Ces trois espèces servent quelquefois à fabriquer des objets de fantaisie , mais leur bois est peu estimé. Le tea tree (metaleuca lineariifolia) croit par touffes dans les stations humides , sur les bords des rivières et des torrens. Ses feuilles , prises en infusion 88 VOYAGE avec un peu de sucre , former' t un breuvage agréable et qui peut fort bien remplacer le thé. Les naturels choisissent les jets les plus longs et les plus droits de cet arbrisseau pour en faire leurs lances. Le currijong des naturels [hibiscus helerophyllas ) s'y rencontre quelquefois, et son écorce intérieure peut être employée à faire des cordages. Le warratau ( telopea speciosissima)habile les sommités de la mon- tagne de la Table , et forme un bel arbrisseau d'orne- ment. Les arbres de la Tasmanie, les mimosas seuls ex- ceptés, sont loin d'offrir un aspect gracieux; leur ombrage est maigre, et leurs cimes, loin d'être touffues, sont difformes. Pas un d'eux n'approche pour l'agré- ment du coup-d'œil du plus médiocre de nos chênes ou de nos ormes. Parmi les plus grandes espèces, deux ou trois se dépouillent naturellement de leur écorce, qui retombe en lanières de quarante ou cin- quante pieds de longueur de la cime vers le tronc ; et il en résulte l'aspect le plus triste et le plus désagréable qu'on puisse imaginer. Les plantes annuelles ou herbacées sont représen- tées à peu près par les espèces que l'on trouve à la Nouvelle-Galles du Sud, mêlées avec un certain nombre qui paraissent propres à Van-Diemen's-Land. Elles sont en général plus communes et plus vigou- reuses dans cette dernière contrée , ce qui tient h un climat plus frais et a un terrain moins desséché. Parmi les fruits indigènes , il n'en est pas un qu'on puisse citer. Pas un ne mérite d'être préféré aux mu- DE L'ASTROLABE. 89 res sauvages qui croissent sur les ronces en Europe. Mais on cultive dans les jardins avec le plus grand succès les pommes , les poires , les prunes , les mûres, les framboises , les groseilles, les fraises, les gadèles, etc. D'un autre côté, les oranges, les citrons, les goïaves, les grenades, et diverses autres espèces, y viennent plus difficilement qu'à Port-Jackson , ce qui tient à la différence de température. Les légumes et les plantes potagères y sont d'une très-bonne qua- lité ; l'on y récolte toutes les espèces que l'on cultive en Angleterre. Les animaux propres au pays sont des kangarous de trois ou quatre espèces, deux espèces d'opossum, l'écureuil, le phalanger, le kangarou-rat, le wom- bat, deux dasyures, le phascolome et l'échidné. Le chien sauvage ne s'y trouve pas comme à la Nouvelle- Hollande , mais le grand dasyure ( ihylacinus cyno- ccphalus ) parvient quelquefois à six pieds et demi de longueur du bout du nez à l'extrémité de la queue. Cet animal fait de grands ravages parmi les trou- peaux; mais il est timide et fuit constamment à l'ap- proche de l'homme , à moins qu'il ne soit surpris. Les oiseaux appartiennent aussi aux mêmes espèces que celles de la Nouvelle-Hollande. Les plus remar- quables sont l'emu , les cacatoès , les perroquets , les cailles , les philédons , les corbeaux , les pies , les pi- geons et les colombes qui forment un excellent mets, et diverses espèces aquatiques , comme le cygne noir , deux ou trois espèces de canard, la bécassine, le plon- geon , le pluvier , la poule d'eau, etc. 90 VOYAGE Les serpens se montrent assez fréquemment , de septembre à mars, dans les terrains très-humides ou marécageux , mais ils sont moins dangereux qu'à la Nouvelle-Galles du Sud. Toutefois le redou- table serpent noir ( blak snake ) existe aussi dans cette île. Les autres reptiles se bornent à une petite espèce de lézard très-innocente. Les insectes ne sont ni nombreux ni variés dans leurs espèces , à l'exception des fourmis , des mous- tiques, et d'une mouche verte assez commune. Il y a aussi des scorpions et des mille-pieds , mais ils sont rares. Les côtes , les havres et les rivières offrent en abondance divers poissons d'une bonne qualité. On en pêche dans le Derwent trois espèces nommées vulgairement la morue de roche, la tête plate et la perche, mais aucune n'est très-estimée pour sa sa- veur. Les requins et les marsouins remontent cette rivière jusqu'aux environs de la ville , et l'on a souvent tué dans Sullivan-Cove de grandes baleines noires ; cette espèce abonde sur les côtes , mais celle qui four- nit le sperma-céti est rare. Les rochers maritimes sont couverts de moules , et l'on trouve en certains endroits de très-bonnes huîtres. Les phoques, jadis assez fréquens sur les côtes de Van-Diemen's-Land, ont été tellement pourchassés qu'ils sont aujourd'hui Ires-rares. Les richesses minéralogiques de cette île sont en- core aujourd'hui peu connues ; cependant on assure qu'il s'y trouve des mines de cuivre, de fer, d'alun DE L'ASTROLABE. 9t et d'ardoise , mais aucune n'a encore été exploitée. La pierre à chaux y est peu abondante ; on trouve de bonne pierre de taille dans la partie méridionale , mais celle du nord est moins favorisée sous ce rapport. Le charbon de terre existe en plusieurs endroits, et l'on en a découvert plusieurs veines ; mais il est probable qu'elles ne seront exploitées qu'à l'époque où le bois commencera à devenir rare et cher dans la ville. On croit qu'il en existe une mine très-riche, à un mille de la ville , dans la propriété de M. Emmit. Les naturels de cette île paraissent décidément ap- partenir à la race qui peuple en général toute la sur- lace de l'Australie , bien que certains voyageurs aient annoncé qu'ils en différaient à tel point qu'ils les con- sidéraient comme de véritables nègres. On ne peut disconvenir que leur teint ne soit plus foncé et leurs cheveux naturellement plus crépus que chez leurs voi- sins de l'Australie. Du reste , même stature , même pi. cliii. conformation, mêmes traits du visage, et mêmes ha- bitudes , à quelques nuances près. Réunis en petites tribus , ils vivent principalement de chasse et de pèche; les moules, les huîtres, les lepas , les homards et les crabes leur offrent aussi de précieuses ressources. On a avancé qu'ils ne recon- naissaient aucune espèce de chef, mais les Anglais ont cru remarquer le contraire ; chaque tribu aurait à sa tête un homme auquel tous les autres rendraient hommage et obéissance. Ils ont des huttes dont la charpente est formée par trois pièces de bois fichées en terre et réunies au som- 92 VOYAGE met par une corde. Deux des côtés de cette espèce de pyramide triangulaire sont garnis d'une sorte de treil- lis; puis le tout est recouvert d'une couverture de chaume. Leurs embarcations sont des espèces de catimara- rans, dont la base est formée par deux troncs d'arbre de trente pieds de long, maintenus parallèlement à la distance de cinq à six pieds l'un de l'autre, au moyen de quatre ou cinq traverses assujetties aux deux extré- mités par des lanières d'écorce. Le milieu est aussi garni de traverses , et toute cette partie est en outre remplie par un treillage assez serré. Chacun de ces bateaux plats, ou plutôt de ces radeaux, peut por- ter dix personnes ; les naturels avec leurs pagaies sa- vent les manoeuvrer avec autant de sûreté que de ra- pidité. Ils s'en servent quand ils veulent traverser des lacs, des rivières et des bras de mer pour passer sur des îles , puis ils les abandonnent à la plage quand ils n'en ont plus besoin. Ils sont fort adroits à diriger leurs lances, mais ils ignorent l'usage du bâton à lancer si utile aux natu- rels de Port-Jackson. Leur vêtement en hiver con- siste en peaux de kangarous cousues ensemble, qui forment une espèce de manteau très-chaud. En été, les hommes sont nus , mais les femmes ne quittent pas ce vêtement qui s'attache sur les épaules et autour du corps avec une corde. Ces peuples ne pratiquent ni la coutume de faire sauter les deux dents de devant chez les hommes , ni celle de se couper la première phalange du petit doigt DE L'ASTROLABE. 93 chez les femmes, comme le faisaient généralement les indigènes de la Nouvelle-Galles du Sud. Bien qu'ils disposent de leurs femmes en faveur des Européens, on n'a point appris que l'infanticide fût en usage chez eux, non plus qu'aucune autre coutume cruelle ou barbare de ce genre. Suivant le lieutenant Jeffrevs, les femmes sont beau- coup plus agréables que celles de Port-Jackson, leurs membres sont mieux proportionnés et leurs traits plus gracieux. Elles tiennent aussi leur corps plus propre, et empêchent leurs cheveux de devenir trop longs, en ayant soin de les couper de temps en temps avec deux morceaux de cristal de roche. Elles sont en gé- néral douces , soumises et affectionnées. Comme elles sont traitées avec dureté et tyrannie par leurs maris , il est souvent arrivé qu'elles ont quitté leurs tribus pour s'attacher aux marins anglais qui fréquentent leurs côtes pour la pèche de la baleine ou des pho- ques. Quelque pénible que soit encore leur existence avec ces hommes grossiers, ces malheureuses femmes la trouvent douce en comparaison de celle qui leur est réservée dans leur propre pays. Les femmes qui se sont ainsi attachées à des Euro- péens ont ensuite une grande crainte de retomber entre les mains de leurs compatriotes qui ne manque- raient pas de les maltraiter cruellement, et souvent de faire périr par le feu les enfans qu'elles auraient eus des étrangers. Le lieutenant Jeffreys raconte ainsi ce qui arriva un jour à une de ces malheureuses Tasma- niennes. 94 VOYAGE « Une de ces femmes , qui s'était attachée durant plusieurs années à un marin d'une famille honnête , mais d'un caractère léger et aventureux , s'étant un jour écartée, avec son enfant au sein, de la société de pêcheurs avec qui elle vivait, tomba par hasard au milieu d'une troupe de naturels. Ceux-ci se jetèrent sur elle, la menacèrent de la maltraiter, arrachèrent son enfant de ses bras et le jetèrent dans un grand brasier. Cet affreux spectacle anima la pauvre femme d'un courage surnaturel. Avec la rapidité de l'éclair, elle s'élança à travers la horde de barbares qui l'envi- ronnaient, arracha sur-le-champ son enfant du milieu des flammes, et s'enfuit dans les bois de la rive oppo- sée en l'emportant dans ses bras. Les sauvages la pour- suivirent , mais la frayeur jointe à la tendresse ma- ternelle lui donna des ailes , elle échappa à ses op- presseurs, et favorisée par les ombres de la nuit, elle réussit à se cacher ainsi que son enfant derrière le tronc épais d'un arbre abattu. Les naturels la cher- chèrent long-temps, mais n'ayant pu la trouver , ils retournèrent près de leur feu et finirent bientôt par se coucher et s'endormir. La pauvre femme s'en étant aperçue, et voyant qu'elle pouvait se retirer sans crainte, quitta tout doucement sa cachette, et prenant la fuite, avant le jour elle atteignit la ville de Launces- ton, éloignée de dix milles environ. Là, elle trouva un asile agréable chez un gentleman et sa dame qui avaient déjà eu la complaisance de se charger de la fille aînée de cette femme. Cette dernière , qui est au- jourd'hui une belle fille de onze ans environ , avait DE L'ASTROLABE. 95 eu pour père un Anglais de Van-Diemen's-Land. On lui a donné le nom de miss Dalrymple , et, comme tous les enfans qui résultent du commerce des natu- rels avec les Européens, elle est fort jolie; son teint est légèrement cuivré, ses joues sont rosées ; ses yeux, grands et noirs, ont le blanc légèrement azuré, et les paupières longues et bien dessinées ; ses dents sont excessivement blanches et ses membres admirable- ment bien formés. Sa pauvre mère, par suite de l'aven- ture que Ton vient de conter, souffrit grièvement de la fatigue , ainsi que des blessures qu'elle s'était faites en se précipitant dans le feu pour sauver son enfant; l'enfant lui-même avait été si maltraité, qu'il s'ensuivit une inflammation qui le mit à deux doigts du tom- beau. » Il arrive souvent que les pécheurs, occupés de leur tâche , sont obligés de laisser pour quelques jours leurs compagnes derrière eux. En ces occasions , ces tendres créatures adressent une espèce de chant à leur divinité imaginaire , pour attirer sur leurs maris ou sur leurs protecteurs la bénédiction divine, et sur- tout pour leur procurer un retour heureux et prompt. « Ce chant, dit M. Jeffreys, est accompagné d'un genre d'action assez agréable, et récité avec des in- tonnations qui ne manquent point de grâce : la pu- reté de leur voix , la douceur des notes, leur cadence assez juste, et leur précision parfaite, forment une espèce d'harmonie que l'oreille la plus délicate ne saurait entendre sans plaisir. » Nous répéterons ici que ces sauvages évitent toute 96 VOYAGE communication avec les Anglais. Les faibles tribus qui existent encore dans l'île se sont réfugiées dans les parties les plus montueuses et les plus inaccessi- bles , d'où elles sortent quelquefois pour tomber sur les troupeaux des colons et sur les colons eux-mêmes. Toutes les fois que ceux-ci en trouvent l'occasion , ils tirent une vengeance cruelle de ces agressions. De cet état de choses , il résulte naturellement que depuis l'établissement des Anglais dans ce pays , le nombre des indigènes a rapidement décru , et comme ils sont contenus par les limites de l'île, qui leur inter- disent de fuir le contact des Européens, il est pro- bable qu'avant quarante ou cinquante ans, toute cette race aura complètement disparu. La civilisation est incompatible avec l'état sauvage , et partout où la pre- mière étend son empire , l'homme de la nature doit se résigner à suivre ses lois ou à voir périr sa race. Tout annonce que le Tasmanien, et plus tard l'Austra- lien , incapables de jamais être civilisés , finiront par disparaître tout-à-fait, comme ont fait les Guanches, les Caraïbes , les Mohawks , et généralement toutes les peuplades sauvages dont les Européens ont en- vahi le territoire. DE L'ASTROLABE. 97 CHAPITRE XXXIII. TRAVERSEE DE HOIÎART-TOWN A VAN1KORO. Toute la nuit nous gouvernâmes au sud pour is est d e sa position , puis de laisser porter à l'ouest jusqu'à ce que je l'eusse rencontrée. Cette manœuvre fut suivie d'un succès complet. A midi nous avions atteint le parallèle de 22° 34' lat. S., et le méridien de 169° 15' longit. E. , et ne découvrant rien dans toute la partie du N. E. , j'avais laissé porter au N. O. ; mais à midi et demi M. Lot- tin et le jeune Cannac aperçurent dans l'ouest , au travers d'une brume assez épaisse, une petite île dis- tante de cinq ou six lieues au plus. Nous nous diri- geâmes dessus , mais une bande d'eau tout-à-fait déco- lorée qui se prolongeait de l'est à l'ouest, sous le vent à nous et à deux ou trois encablures au plus , me força long-temps à manœuvrer tantôt d'un bord , tantôt de l'autre pour l'éviter. Bien que ces eaux eussent tout- à-fait l'apparence de couvrir un bas-fond, je ne croyais point qu'il y eût de danger : mais il ventait alors avec force, il eût été imprudent d'exposer la corvette, et inutile d'envoyer un canot pour sonder, attendu que nous eussions dérivé dans ces eaux troubles avant qu'on eût pu le mettre à la mer. Poussés par une belle brise de S. E. , nous appro- chions rapidement de l'île , et nous examinions d'un œil indécis et curieux un nuage fort épais, slationnaire sur la cime de ce rocher isolé. Sa couleur, sa forme et ses acciclens semblaient annoncer qu'il était le produit d'une fumée sans cesse renouvelée. En effet, sur les trois heures après-midi, comme .nous ne passions guère qu'à une lieue de cet îlot , nous ne pûmes dou- DE L'ASTROLABE. 103 ter davantage que ce fût un petit volcan en activité. Le centre offrait l'aspect d'un cratère à demi éboulé, et des tourbillons de fumée s'en exhalaient sans cesse, ainsi que des flancs de la partie occidentale qui se dessine sous la forme d'un morne arrondi et peu élevé. Les tourbillons, transparens et bleuâtres à leur base, semblaient enflammés dans celte partie et formaient ensuite une longue colonne d'une teinte obscure que la brise du S. E. chassait parallèlement au niveau de l'Océan. De grands espaces étaient entièrement cou- verts de soufre; leur teinte dorée contrastait avec la couleur triste et sombre des pierres du reste de l'île qui ne parait être qu'un amas de scories et de laves refroidies. 1828. Janvier. Ce roc enflammé n'a pas plus de deux milles de circuit, sa hauteur doit être de soixante ou quatre- vingts toises. C'est peut-être le plus petit des volcans isolés que l'on connaisse sur la surface du globe. 104 VOYAGE 1 8 2 8, Nos observations faites dans les circonstances les janvier. pj us favorables ont fixé la position de ce volcan par 22° 23' lat. S. et 168° 52' long. E. Cette position, qui diffère considérablement de celle de Gilbert et d'Ar- rowsmith, s'accorde parfaitement avec celle du capi- taine Fearn. D'un autre côté, il serait étonnant que nous n'eussions pu apercevoir l'île Hunter de ce der- nier navigateur qu'il indique à trente-cinq milles à l'E. du rocher Malhew, attendu qu'à midi nous en étions nous-mêmes à près de vingt-quatre milles à l'E. , et à six heures quinze minutes du soir à plus de vingt-cinq milles à l'O. Dans l'une ou l'autre po- sition , nous aurions dû apercevoir l'île que Fearn mentionne , puisqu'il affirme qu'elle est visible à onze lieues de distance. Probablement il y aura eu confu- sion, l'île Mathew aura été doublée à tort; dans tous les cas c'est un point de géographie qui ne sera défi- nitivement résolu que par le navigateur qui aura par- couru avec soin ce parallèle dans l'espace de deux ou trois degrés de longitude. Après avoir fixé la position de ce rocher remar- quable auquel j'ai laissé le nom de volcan Mathew, je continuai ma route à l'O. pour vérifier s'il devait conserver ce nom, car il eût dû prendre celui de Hun- ter, si j'eusse découvert la seconde île de Fearn. Les eaux décolorées ont de nouveau reparu ; comme elles croisaient directement notre route , il a fallu cette fois en risquer l'aventure. Tandis que nous les traversions, rien ne pouvait nous faire soupçonner qu'elles fussent occasionées par un haut fond, et il ventait trop pour DE L'ASTROLABE. 10a sonder. Il est probable que cette teinte sale était en- 1828. core produite par la présence d'animalcules micros- Ja " vier - copiques '. A six heures un quart du soir, nous n'avions vu aucun signe de terre dans l'O.; cependant nous ne pourrions pas garantir qu'il n'en existât pas, attendu qu'une brume assez épaisse aurait pu nous en dérober l'aspect. Quoiqu'il en soit, dans la crainte de me lais- ser trop affaler sous le vent , je remis le cap au N. pour prolonger au vent toute la chaîne des terres du Saint-Esprit. J'étais d'ailleurs jaloux de reconnaître l'île Erronan, pour rattacher encore une fois mes opérations à celles de l'année précédente et aux tra- vaux de M. d'Enlrecasteaux. Une jolie brise d'E. S. E continue de nous pousser 27. au N. N. O. Nous traversons fréquemment d'im- menses lits de bacillaires qui décolorent entièrement les eaux de la mer. Du reste, nous avons joui d'un beau temps, d'un horizon très-pur , et nous n'avons rien remarqué qui annonçât la présence de terres ou de dangers dans ces parages. A sept heures du matin , la cime d'Erronan s'est »&. montrée dans TO. N. O. , à la distance de sept ou huit lieues. Les observations de la journée par les montres n os 38 et 83 corrigées par les différences secondes donnent une longitude de 160° 47' E. qui ne diffère que de deux minutes en plus de celle qui fut obtenue l'année dernière pour le même point. ' l'oyez note 7. 106 VOYAGE i8a8. Désormais, durant plusieurs jours consécutifs, janvier. no tre marche est régulièrement retardée par les cal- mes , les brises variables et les grains accompagnés de chaleurs accablantes. Les lits de bacillaires nous causent aussi parfois des momens d'inquiétude par leur surprenante ressemblance avec les effets pro- duits par des bancs ou des rochers à fleur d'eau. a 9 . Dans la soirée, nous avons perdu de vue Erronan dans le S. , à douze ou quinze lieues de distance. 4 février. Le soleil passe près du zénith à midi , et le thermo- mètre se maintient régulièrement à 28 et à 29° à l'ombre, le jour comme la nuit. Aussi nous éprouvons des chaleurs insupportables , surtout lorsque les brises font place aux calmes. ». Le 8, à trois heures quarante-cinq minutes après midi, la vigie des barres signala la petite île Mitre dans le N., à toute distance. A cinq heures et demie, on l'aperçut de dessus le pont, et au déclin du jour elle se montrait sous la forme d'un rocher médiocrement élevé. La nuit fut très-sombre, et j'eus soin de me maintenir au vent de l'île et à une distance conve- nable. 9 . Dès quatre heures du matin , je laissai porter sur Mitre. A cinq heures quarante-cinq minutes , nous étions précisément sur le méridien et à trois milles au S. de cet îlot, et à six heures cinquante-quatre mi- nutes sur son parallèle à l'ouest et à la même distance. Mitre n'est qu'un rocher d'un mille au plus d'étendue, médiocrement boisé , escarpé et de soixante à quatre- vingts toises d'élévation. Il se compose de deux mon- DE L'ASTROLABE. 107 drains égaux , qui d'un peu loin paraissent séparés , suivis dans le N. d'un rocher presque détaché, et deux fois moins élevé, mais délié, cylindrique et percé par le milieu, ce qui lui donne un aspect tout-à-fait bizarre. Tout à l'entour de Mitre, la mer paraît être fort saine. i8a&. Février, Nous fîmes ensuite route à l'O. i / i S. O. ; l'île Cherry se montra alors dans le N. O. , à grande dis- tance, sous la forme d'un petit îlot aplati. A midi, nous passions précisément sous son méridien , et à vingt-cinq milles d eloignement. Dès neuf heures quarante-cinq minutes, j'avais mis le cap au S. O. pour rallier le parallèle de Tikopia. On cessa de voir Mitre de dessus le pont à une heure sept, minutes, à vingt-cinq milles de distance; et, à quatre heures quarante-sept minutes , la vigie placée sur les barres de cacatois commença à distinguer Tikopia , pointant sur l'horizon sous la forme d'un petit piton très-aigu , bien que nous en fussions encore éloignés de près de cinquante-deux milles. On l'aperçut de 108 VOYAGE 1828. Février. 10. dessus le pont à six heures vingt minutes, puis la nuit nous en déroba l'aspect. La nuit fut belle, et nous en passâmes une grande partie en panne. A quatre heures du malin , nous remîmes le cap à l'O. S. O., en augmentant de voiles; mais la brise était si faible que nous n'approchions de Tikopia qu'avec une lenteur désolante. A midi, nous en étions encore à douze milles. En approchant, nous recon- nûmes qu'elle n'avait pas plus de trois ou quatre milles de circuit ; elle offre dans le N. un pic assez pointu , couvert d'une riche végétation et dont la hauteur peut aller à cent cinquante toises, tandis qu'au S. Ë. elle se termine par un rocher isolé , vertical , cylindrique, de Pi . clxxii. trente ou quarante toises de hauteur , dépouillé sur ses flancs, mais couronné au sommet par une touffe d'ar- brisseaux. Toute la bande orientale de Tikopia paraît inaccessible , de ce côté ses flancs étant toujours bat- tus par les flots de la mer. A travers les forêts qui couvrent l'île , on distingue un grand nombre de co- cotiers. Par son aspect et sa position, cet îlot solitaire, tapissé de verdure, et jeté comme au hasard sur la DE L'ASTROLABE. 109 surface des flots, semble un bouquet d'arbres qui 1828. selève au milieu d'une immense prairie. Février. A la vue de Tikopia , l'impatiente curiosité dont j'étais animé depuis la première nouvelle des décou- vertes de Dillon , prit un caractère encore plus pro- noncé. Là, seulement , j'allais connaître de la bouche des naturels si les rapports de ce navigateur étaient fondés ou bien s'ils n'étaient que des histoires forgées à plaisir. j\'aurais-je donc renoncé aux honorables tra- vaux qui m'attendaient sur les îles de la Nouvelle-Zé- lande, que pour ajouter foi aux rêves d'un aventu- turier!... Aussi je maudissais de bon cœur le calme désespérant qui ne nous permettait guère de marcher qu'à pas de tortue, et fixés sur la lunette mes yeux avides interrogeaient les rives de Tikopia , pour dé- couvrir quelque indice favorable à mes soupçons. Enfin vers deux heures la vigie annonce trois piro- gues qui se dirigent vers nous. Chacun se précipite sur les bastingages et hâte de ses vœux l'instant qui va mettre un terme à nos doutes. Les pirogues appro- chent, chacune d'elles est montée par cinq ou six na- turels. Dans celle qui marche en tète, on remarque un Européen en bonnet de laine, chemise rouge et pantalon de prunelle blanche. Il monte sur-le-champ pi. clxxvii. à bord, et répond à mes questions qu'il est le Prussien Martin Bushart qui vient d'accompagner le capitaine Dillon dans son voyage aux îles Mallicolo. Puis il me présente un certificat daté de la baie des Iles , le 1 8 décembre 1 828. Ainsi plus de doute , les faits avancés par Dillon sont exacts : c'est à Vanikoro que Lapé- 110 VOYAGE iSa8. rouse a fait naufrage , et M. Dillon nous a devancés Février, dans les recherches que nous nous proposions de faire. J'invite Bushart à descendre dans ma chambre, et voici en substance le résultat de l'entretien que j'eus avec lui. Après une longue indécision causée par ses que- relles avec ses officiers , M. Dillon s'était enfin décidé à se rendre aux îles Mallicolo. En passant à Tikopia, il avait pris à son bord plusieurs habitans de cette île pour lui servir de guides et d'interprètes dans les îles voisines. M. Dillon n'avait pu mouiller ni à Païou ni à Vanou ; ce n'avait été qu'avec beaucoup de diffi- cultés, et en courant de grands dangers, qu'il avait pu conduire son navire dans un endroit nommé Ocili, situé à dix ou douze milles du lieu du naufrage. Je compris même qu'il avait fallu placer des balises pour guider la marche des bâtimens au travers des coraux, attendu que le canal était souvent très - resserré. M. Dillon avait séjourné près d'un mois sur Malli- colo , et s'y était effectivement procuré les divers ob- jets mentionnés dans sa lettre de la Nouvelle-Zélande. Mais il ne restait aucun Français dans l'île ; le dernier était mort un an auparavant, et les naturels avaient indiqué son tombeau aux étrangers. Les insulaires s'étaient montrés paisibles envers leurs hôtes , mais l'air de l'île était fort malsain , et l'équipage avait été attaqué d'une fièvre opiniâtre dont il avait cruellement souffert. Bushart était revenu, du consentement de M. Dil- lon , de la baie des Iles à Tikopia , sur le schooner le DE L'ASTROLABE. 111 Governor-Macqaarie , destiné ultérieurement pour 1828. les îles Rolouma et Tonga-Tabou. Cet homme con- Févrieri sentit sur-le-champ à m'accompagner k Mallicolo et partout où j'irais ensuite, pourvu que je lui permisse d'emmener sa femme qui était une native de la Nou- velle-Zélande, et son bagage. Ce dernier article ne souffrait aucune difficulté , mais je répugnais singuliè- rement à recevoir sur la corvetle une jeune femme dont la présence pouvait exciter des désordres dans l'équipage. Cependant, pour ne pas me priver de l'assis- tance d'un guide aussi utile, je promis à Bushart de recevoir sa femme avec lui, et de la faire respecter à bord de l'Astrolabe autant qu'il pourrait le désirer. Dès-lors cela me parut une affaire terminée. Pendant ce temps , les naturels de Tikopia ven- daient à bord le peu de cocos et de poisson qu'ils avaient apportés. Bushart m avant affirmé que ce peu- ple était d'un excellent naturel , et que nos hommes ne courraient aucun risque au milieu d'eux, je fis sur- le-champ armer la baleinière que je remis sous les or- dres de M. Guilbert pour conduire à terre MM. Gai- mard, Lesson et Sainson. J'étais bien aise que ces trois personnes pussent profiler du peu de niomens que je voulais passer devant Tikopia , dans l'intérêt de l'histoire naturelle et du dessin. Bushart s'embar- qua avec eux , et promit de revenir sur la baleinière avec sa femme, car je désirais poursuivre immédia- tement ma route vers Vanikoro. L'Astrolabe resta à peu près en calme plat à trois ou quatre milles au sud-est de Tikopia , mais le cou- 112 VOYAGE 1S2S. Février. ranl l'entraînait sensiblement dans l'ouest. Nous avons été entourés de naturels jusqu'au soleil couchant. Ces hommes naturellement doux , joyeux et familiers , m'ont paru appartenir à la même race que les habitans de Tonga et Rotouma ; ils parlent à peu près la même langue, et ont des habitudes semblables. Ils sont en général grands , bien faits , tatoués sur la poitrine et pi. clxxvii, le visage , et portent des cheveux longs et plats aux- clxxxix q Ue ] s l'usage de la chaux donne une teinte blafarde. Aucun d'eux n'avait apporté d'armes. Ce qui m'a paru le plus remarquable , c'est que l'usage de l'arek est arrivé jusqu'à eux; comme les Malais, ils le mâchent avec la feuille du piper et un peu de chaux , ce qui leur gâte horriblement les dents. Tikopia serait donc, vers l'orient, la limite jusqu'aujourd'hui connue de cet usage bizarre. et CLXXXV. Les habitans de ce petit coin de terre ont une con- naissance très-exacte des diverses îles qui les envi- DE LASTROLA.BE. 113 ronnent jusqu'à une distance considérable. Dans lest, 1828. ils m'ont fort bien désigné Rotouma, Fataka(ile Mitre), Février. inhabitée, Anouda (île Cherry), peuplée par des hommes de leur race; au nord-nord-ouest, Taumako, habité par un peuple de la même race , et distant de deux jours de marche. A l'ouest et à l'ouest-nord- ouest Vanikoro (véritable nom du Mallicolo de Dil- lon), Païou, Vanou etOcili, occupés par des noirs non anthropophages , qu'ils nomment collectivement Hdgi, ce qui offre un rapport assez singulier avec le nom donné par les habitans de Tonga aux peuples de l'archipel Viti. A l'ouest-sud-ouest , ils ont indiqué Na- tiou et d'autres îles occupées par la même race; enfin dans le sud ils ont cité les îles Warouka (sans doute îles Bàhks de Bligh), habitées par des noirs canni- bales, ce qu'ils ont exprimé par des gestes très-signi- ficatifs accompagnés des signes les plus manifestes d'horreur et d'effroi pour cette nation : on m'a montré un naturel de Rotouma , entraîné par le vent dans sa pirogue jusque sur Tikopia , où il a trouvé un asile et où il s'est vu obligé de rester. Trois Anglais, déserteurs du baleinier &? Harriet, et fixés depuis neuf mois sur Tikopia, m'ont fait le plus grand éloge du caractère et des dispositions de cette petite peuplade. Us ont nié le meurtre du troi- sième enfant mâle, avancé par M. Dillon dans un de ses rapports, et m'ont assuré qu'il n'existait aucun mouillage sous le vent de l'île. Deux de ces Euro- péens , nommés Hambilton et Williams , m'ont de- mandé à embarquer à bord de V Astrolabe. J'y ai con- TOME V. 8 11 i VOYAGE 1828. senti d'autant plus volontiers qu'ils parlaient, surtout Février. j e premier, passablement la langue du pays. Ces hommes m'ont avoué par la suite que la principale raison qui leur faisait quitter Tikopia était l'absti- nence forcée de viande à laquelle ils étaient réduits, attendu que les naturels n'ont pas d'autres alimens que les fruits , les racines , le poisson et les coquil- lages. Naguère ils avaient eu des cochons, mais ayant remarqué que ces animaux faisaient un grand tort à leurs plantations, un beau jour ils les égorgèrent tous, et depuis cette époque ils n'ont plus voulu en nourrir dans leur île '. A sept heures du soir la baleinière a été de retour à bord. Les Français ont été parfaitement reçus à leur pi. clxxiii. arrivée par les naturels qui les ont conduits dans une de leurs cases publiques , et leur ont offert des rafraî- Pi. clxxiv. chissemens. Bushart a annoncé son départ h sa femme et aux chefs qui en ont paru fort contrariés, notam- ment la femme dont le dépit était visible : cependant Bushart a déclaré aux officiers qu'il passerait encore cette nuit à terre, et que le jour suivant, de bon matin, il se rendrait à bord. Bien que ces J\1M. ne paraissent aucunement douter de sa bonne volonté , ce retard de sa part me semble d'un mauvais augure, et je commence à craindre que de nouvelles réflexions ne l'aient décidé à rester dans son île. Certes je n'ai aucun droit de contraindre cet homme dans ses ac- tions, mais je lui sais mauvais gré de n'avoir pas été plus sincère avec moi. > Voyez noie S. DE L'ASTROLABE. 115 Les officiers ont appris de Bushart que M. Dillon is 2 s. avait aussi passé à Tonga-Tabou , où son navire avait Février. failli être enlevé par les naturels. Ce navigateur avait eu connaissance de notre échouage et de nos combats contre les insulaires ; il avait vu Simonet et Reboul , et il avait même racheté le fusil à piston et la gibe- cière enlevés à M. Dudemaine par son ami Moe-Agui. Toute la nuit le calme a persisté entremêlé de fai- ïr . blés risées d'E. Plusieurs feux brillaient h terre. Au point du jour nous n'étions pas à plus de quatre cents toises de la plage occidentale de Tikopia , mais le cou- rant continue de nous faire dériver dans l'ouest. Aucune pirogue ne s'est dirigée vers nous avant sept heures du matin ; mais dans l'espace d'une heure, à partir de ce moment, il en esl arrivé douze ou quinze montées chacune par quatre ou cinq hommes. Des quatre arih's, ou premiers chefs de l'île, trois vinrent me faire leur visite, et chacun d'eux m'offrit un présent consistant en trois ou quatre noix de coco, autant de bananes vertes et de mauvaise qualité , et un ou deux poissons volans. C'était une preuve de leur extrême pauvreté; j'eus soin de répondre à leur politesse comme si leurs présens eussent été d'un plus grand prix. Un de ces hommes, que je pris au premier abord pour un insulaire, s'approcha de moi avec timidité, et me présenta un pli soigneusement enveloppé de pa- pier ; en retour je lui donnai un collier et un couteau qui le comblèrent de joie. Ce pli contenait une lettre de M. Dillon, qui me faisait simplement part de l'ob- 8* 116 VOYAGE 1828. jet de son voyage, et m'annonçait qu'il allait se diriger Février. sur Pi[ e Piit, et ensuite sur Sanla-Ouz. Comme il évitait de me donner aucun renseignement particulier sur Vanikoro , quelques-uns de mes compagnons en prirent occasion de dire que M. Dillon ne m'avait laissé cette lettre que pour me donner le moyen de lui porter secours en cas où il lui serait arrivé quelque malheur dans ses recherches. L'Anglais Hamhilton , que je questionnai au sujet de l'homme à qui M. Dillon avait confié sa lettre , m'apprit qu'il n'était point natif de Tikopia , et des questions subséquentes me firent connaître que c'était le lascar Joe qui avait vendu à M. Dillon la poignée d'épée , et qui le premier lui avait donné des rensei- gnemens positifs sur le lieu du naufrage, et les traces qui en restaient dans le pays. Je fis appeler Joe, et le questionnai lui-même. Il avait tellement peur que je ne voulusse l'emmener, qu'il nia d'abord qu'il fût le lascar de ce nom , et se refusa à me donner toute espèce de renseignement. Cependant quand je lui eus bien fait comprendre que mon intention était de le laisser complètement maître de ses actions , il s'enhardit peu à peu , et finit par avouer qu'il était allé lui-même , plusieurs années au- paravant, aux îles Vanikoro, où il avait vu plusieurs objets provenant des vaisseaux ; qu'on lui dit alors que deux blancs , très-âgés , vivaient encore , mais qu'il ne les avait jamais vus. Du reste, d'accord en cela avec les naturels de Tikopia, il assure que l'air y est très-malsain à cause DE L'ASTROLABE. H 7 du froid et des fièvres qui y régnent habituellement. 1828. Mate-moefenoua (la terre tue) , répondaient-ils tous, Février, sans exception , aux prières et aux offres que je leur faisais pour les engager à m'accompagner, en secouant la tête de frayeur, en frissonnant et faisant le signe d'un homme mort. Dans un voyage qu'ils firent sur ces iles, les Tikopiens eurent dix de leurs hommes enlevés par la fièvre, et l'équipage de M. Dillon pa- rait avoir cruellement souffert de cette maladie. Le lascar Joe, natif de Calcutta , a vécu quatre ans aux îles Viti, dont il amena une femme à Tikopia; il a successivement visité les iles Laguemba, Koro, Takon-Robe, Imbao, Mouala, Kandabon, Vatou- Lele , et il a résidé trois ou quatre mois dans chacune, excepté à Vouhia où il a passé vingt-un mois. Que de choses curieuses cet homme a vues !... Que de rap- ports pleins d'intérêt il pourrait faire s^l avait reçu la moindre éducation!... Mais Joe ne savait ni lire ni écrire , et il a tellement contracté toutes les habitudes des Polynésiens , qu'au premier coup-d'œil il est pres- que impossible de le distinguer d'avec eux , d'autant plus que son corps est couvert d'un tatouage sembla- ble au leur. Mais, en y regardant de plus près, sa figure offre un type différent, la coupe en est plus ovale pl et moins arrondie; ses traits aussi annoncent une clxxxix. race plus intelligente. Joe employa toute son éloquence pour me dissua- der d'aller à Vanikoro , assurant que nous y trouve- rions tous la mort si nous descendions à terre. Du reste, il paraissait disposé à nous accompagner partout 118 VOYAGE 1828. ailleurs. Mais cela ne faisait nullement mon compte, Février. et j e n ' ava j s précisément besoin de ses services que pour Vanikoro; partout ailleurs il me devenait beau- coup plus gênant qu'utile. Huit heures et demie venaient de sonner, Bushart n'arrivait pas , et je ne voyais même aucune pirogue cheminer de notre côté. Je m'informai des raisons qui pouvaient le retenir ; les Anglais du Harriet me ré- pondirent que les chefs qui se trouvaient à bord lui avaient dit que Bilo ( nom vulgaire donné par les na- turels à Bushart , de Bill son nom de baptême en an- glais ) ne viendrait pas , attendu qu'il était malade ; mais les Anglais ne me laissèrent pas ignorer que la véritable raison était que son chef direct, le second ariki de Tikopia, s'opposait à son départ, pour ne pas voir sortir de l'île les effets et les armes que cet Euro- péen possédait. Je fus indigné à l'idée que les naturels pouvaient retenir malgré lui Bushart sur leur île, et je résolus de lui rendre la liberté par un acte d'autorité. Après avoir signifié d'un ton sévère aux chefs qu'aucun d'eux ne retournerait à Tikopia , avant que Bilo se fût lui-même présenté à bord, j'expédiai sur-le-champ la yole sous les ordres de M. Guilbert, avec la mission de ramener Bushart. Bien que la crainte se montrât sur leurs traits, les chefs déférèrent sans peine à ma volonté, et, pour mieux me prouver leur bonne foi, ils consentirent à renvoyer leurs pirogues à terre, en restant eux-mêmes à bord au nombre de vingt-cinq ou trente naturels. DE L'ASTROLABE. 110 Une brise très-faible du N. E. régnait et ne suffisait 1828. pas pour me soutenir contre le courant qui m'éloi- Février. gnait peu à peu de l'ile. J'ai mis ce retard à profit, en observant plus attentivement nos hôtes, et en adres- sant de nouvelles questions sur leur compte aux An- glais. L'île entière de Tikopia ne contient que quatre ou cinq cents habitons distribués sous l'autorité de quatre chefs, dont le premier porte le titre ïïAriki Tabou; les prérogatives de leur charge consistent particuliè- rement dans les droits du Tabou et dans les tributs sur la pèche que le peuple leur paie. En outre il y a un prêtre, qui vint à bord et me lit un présent sem- blable à celui des chefs. Les hommes du peuple n'abordent ces chefs qu'ac- croupis , et ils sont obligés de se prosterner devant eux. Les chefs eux-mêmes, en se présentant devant moi, parurent fort émus ; ils me prirent la main droite et appliquèrent leur nez sur le dos de cette main. Les habitans de Vanikoro donnèrent aux naufragés le nom de Mara , et dès qu'ils surent qne nous étions de la même nation , ceux de Tikopia nous donnèrent le même nom, jusqu'à ce qu'ils connussent celui de Frank/. Lu des arikis, et c'était celui de Bushart, souffrit cruellement du mal de mer; fait assez remar- quable chez des hommes habitués à passer leur vie dans l'eau î . . . Les naturels nous avaient apporté ce matin quel- ques poissons volans ; mais à la vue d'une murène que M. Quoy avait déposée sur le cabestan, ils s'écarte- 120 VOYAGE 1828. rent avec une sorte de terreur religieuse ; les Anglais Fcvner. n0 us apprirent que ce poisson était un des Atouas , dieux de l'ile , et que les insulaires lui portaient le res- pect le plus profond. Ceci me rappelle que les habitans de Ualan avaient une vénération semblable pour les anguilles auxquelles ils accordent le titre de To?i, qui est celui de la classe la plus élevée chez eux. Une su- perstition semblable se retrouve chez les Islandais au sujet des anguilles. Si le bétel et l'arek sont en usage chez ce peuple , le kava l'est également. Nouvelle preuve que Tikopia serait effectivement placé aux limites des mœurs ma- laises et polynésiennes. Les fruits de ¥ Artocarpus in- cisus y portent des graines , ce que je n'ai jamais vu dans les îles Taïti et Tonga. La nourriture habituelle des insulaires consiste en fruits à pain, grosses bana- nes, ignames , cocos et un peu de poisson. On m'a as- suré aujourd'hui qu'il n'y avait que deux ou trois co- chons sur toute l'île et une vingtaine de poules. Hier, dans leur promenade , les officiers tuèrent quatre ca- nards sauvages, et en virent quelques-uns qu'ils ont cru domestiques. Ce serait le premier endroit où les sauvages auraient pris soin de cette espèce de vo- laille ï. Le retard prolongé de la yole commençait à m'im- patienter beaucoup , lorsqu'à une heure après midi le Prussien Bushart arriva, dans une pirogue, avec sa > En lisant la relation de M. Dillon , j'ai reconnu que ces canards étaient sans doute ceux que ce navigateur laissa sur Tikopia. DE L'ASTROLABE. 121 femme, jeune Zélandaise de dix-huit ans et d'assez 1828. bonne mine. Bushart monta à bord , et d'un air tout Février, bouleversé me dit qu'il avait changé d'avis et qu'il désirait rester sur Tikopia; que, si cependant je l'exi- geais, il me suivrait, mais que cela le contrarierait fort. Je me contentai de lui demander si, en cela, il n'était pas violenté par les naturels. M'ayant bien assuré qu'il ne suivait que sa propre impulsion, je le laissai abso- lument libre de ses actions. Sa femme paraissait re- douter encore plus que lui que je ne voulusse le rete- nir par force, et aux cris d'effroi qu'elle poussait d'a- bord succédèrent des cris de joie lorsqu'elle vit que son mari pouvait quitter le navire. Tous les naturels at- tendaient aussi avec anxiété le résultat de cette entre- vue, et leur satisfaction fut évidente de pouvoir con- server leur ami Bilo avec eux. M. Guilbert, qui arriva quelques minutes après Bushart, me raconta que cet homme avait paru très- effrayé en apprenant que la yole avait l'ordre de le ra- mener à bord, qu'il n'avait pas voulu s'embarquer dans le canot, et qu'il ne s'était même décidé à revenir sur la corvette que lorsqu'on lui avait dit que j'étais décidé à retenir les chefs, jusqu'au moment où il au- rait lui-même fait acte d'apparition. Ainsi se termina cette négociation. Si d'un côté j'éprouvai quelque regret de perdre l'aide d'un guide et d'un interprète aussi utile, je m'en consolai en son- geant que cela m'évitait de recevoir à bord une femme dont la présence pouvait avoir beaucoup d'inconvé- niens; et je résolus de m'en tenir aux deux Anglais qui 122 VOYAGE 1828. m'avaient demandé passage sur la corvette. De ce mo- FevTier. ment , j'aurais bien voulu poursuivre sur-le-champ ma route sur Vanikoro, mais il restait à bord près de vingt- cinq naturels que je ne me souciais point du tout d'em- mener avec moi , et. les pirogues n'étaient point reve- nues. Tout en pestant, il fallut attendre jusqu'à deux heures et demie. Encore n'arriva-t-il que cinq pirogues, et chacune d'elles ne pouvait recevoir que trois ou quatre hommes en sus de ceux qui la montaient. Aussi, quand elles furent toutes parties, il resta encore cinq na- turels appartenant sans doute à la classe la plus obscure et aux derniers rangs de la société ; car, malgré leurs prières et leurs supplications, personne ne voulut s'en charger. Aucune pirogue n'était en vue et le courant nous avait déjà entraînés de huit milles sous le vent de l'île. Bon gré mal gré, il fallut me décider à faire voile , emmenant ces hommes avec moi. Ces pauvres malheureux voulaient d'abord se jeter à la mer pour rejoindre leur île, et ils demandaient quel- ques morceaux de bois , faisant signe que cela leur suf- firait pour se soutenir sur l'eau. Mais il y aurait eu de la cruauté de ma part à céder à leurs désirs; la dis- tance à laquelle nous étions déjà de Tikopia , surtout la force des vagues, ne leur aurait jamais permis d'at- teindre la terre, et ils auraient infailliblement péri à la suite d'une lutte longue et pénible. Je chargeai Ham- bilton de leur expliquer que je consentais à me charger d'eux et que je les nourrirais jusqu'à Vanikoro , où ils pourraient débarquer et se procurer les moyens de re- venir chez eux, puisqu'il existait des communications DE L'ASTROLABE. 123 assez régulières entre les deux peuples. Cette assu- ts^s. rance bannit leur inquiétude , leur gaieté ne tarda pas Février, à renaître, et ils me contèrent que deux de leurs com- patriotes étant établis à Vanikoro , ils auraient recours à leur assistance et pourraient m'ètre fort utiles. Nous n'avons pu faire route qu'avec une extrême lenteur dans l'O. N. O. C'était la direction précise où les naturels m'avaient indiqué Vanikoro. Jusqu'à la nuit , Tikopia se montrait derrière nous , sous la forme d'un petit piton, et me rappelait tout-à-fait l'aspect de Ténédos dans l'Archipel grec. Dans la soirée , nous avons reçu quelques ondées. Puis nous avons eu une petite brise d'E. N. E. qui nous a permis de poursuivre notre route toute la nuit. Malgré toutes les questions que j'ai adressées aux naturels de Tikopia, il est singulier que je n'aie pu m'assurer si Vanikoro est composé d'une ou de plu- sieurs îles. Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est qu'il n'y a qu'une seule île dont Païou , Vanou et Ocili seraient seulement divers districts. Du reste, demain ou après-demain nous serons fixés à cet égard. Le lascar Joe assure que les habitans de Vanikoro ont beaucoup de cochons et de volailles qu'ils nous céde- ront volontiers pour des haches et des colliers. Cet espoir nous sourit agréablement après la longue diète que nous venons de subir. Les habitans de Vanikoro connaissent parfaitement Sanla-Cruz qu'ils désignent sous le nom de Nitendi ou Indenhi. Nos Tikopiens ont couché dans le grand canot. Toute la nuit ils n'ont cessé d'indiquer exactement le 124 VOYAGE 1S28. gisement de Vanikoro, lorsqu'on leur demandait de Février. q Ue i cot( £ c | e l'horizon il était situé. Certaines étoiles leur servaient à reconnaître leur position. 12. Au jour nous vîmes encore très-distinctement Ti- kopia, dans Test, comme un petit navire sur la sur- face de la mer, et nous la perdîmes de vue de dessus le pont, à sept heures dix minutes, à une distance de plus de quarante milles. Je gouvernai ensuite plus au nord , afin de prendre connaissance de Taumako , île remarquable par la mention que Quiros en fit pour la première fois , que quelques géographes modernes ont cru retrouver dans Rotouma , et dont les habitans de Tikopia venaient de me certifier l'existence dans leur voisinage. Nous n'aperçûmes rien du tout dans la partie du nord; mais au coucher du soleil, dans la partie de l'horizon éclairée par le disque de cet astre , des barres de perroquet, nous avons pu distinguer dans l'O. 5° S., les sommités de Vanikoro sous la forme de trois mondrains aplatis et isolés comme au- tant d'îles distinctes. Nous en étions alors à soixante milles de distance. A cet aspect nos coeurs furent agités par un mou- vement indéfinissable d'espérance et de regrets , de douleur et de satisfaction. Enfin nous avions sous les yeux le point mystérieux qui avait caché si long- temps à la France , à l'Europe entière les débris d'une noble et généreuse entreprise ; nous allions fouler ce funeste sol , interroger ses plages , et questionner ses habitans. Mais quel allait être le résultat de nos ef- forts? Nous serait-il possible seulement de payer notre DE L'ASTROLABE. 125 tribut de larmes à la mémoire de nos malheureux 1828. compatriotes ? Telles étaient les tristes réflexions qui révner - nous laissèrent plongés dans une morne rêverie Toute la journée nos Tikopiens ont été fort joyeux, et ils paraissaient s'occuper entre eux de ce qu'ils allaient faire à Vanikoro. Ils m'ont expliqué, par l'or- gane de Hambilton , qu'ils iraient se promener durant le jour à terre , mais qu'ils reviendraient passer la nuit à bord de la corvette, attendu qu'ils mourraient s'ils dormaient à terre. Parmi ces cinq individus , Hambilton m'en fit remarquer un qui se disait na- tif de Houvea , île située à deux journées de Tonga- Tabou. Il se trouvait avec trois de ses compatriotes dans une petite pirogue , quand la brise l'entraîna sous le vent de son île. Ces malheureux furent obligés de rester trente jours à la mer, n'ayant que dix cocos pour toute ressource. Ils étaient à l'extrémité quand ils abordèrent kTikopia , où ils furent accueillis avec hospitalité, et où ils s'établirent. Celui qui se trouvait à bord de l'astrolabe avait reçu de ses nouveaux compatriotes le nom de Brini-Warou. Nous passâmes une partie de la nuit en panne. A 13. quatre heures nous fîmes voile à l'ouest. Le ciel se couvrit , et nous eûmes quelques grains. A six heures Vanikoro se remontra encore à une grande distance. Toute la journée nous fîmes route pour en approcher, mais la brise fut constamment si faible et si incer- taine, qu'à six heures du soir nous en étions encore à plus de vingt milles. Mais ses terres s'étaient bien élevées au-dessus de l'horizon ; elles se présentaient 126 VOYAGE 1828. alors sous la forme de trois îles, dont la plus éloignée Fevner. et j a pj us ^i ev ^ e eut ^té en partie masquée par celles qui se trouvaient sur le premier plan. i4. Nous avons encore passé la nuit, partie aux petits bords, partie en panne. Puis à quatre heures nous avons gouverné àl'O. «/ 4 N. O. , vers le milieu de l'île, avec une petite brise du nord. A sept heures quarante minutes nous fîmes une station durant la- quelle on fila cent brasses de ligne sans trouver fond. Alors nous n'étions plus qu'à cinq milles de terre , et nous en distinguions facilement les détails. Partout régnait une côte élevée , couverte d'épaisses forêts , et en apparence d'un accès peu facile. Les deux pointes du N. E. et du S. E. semblaient accompagnées de ré- cifs dangereux. Leur intervalle, il est vrai, promet- tait un espace libre , et sur une des pointes du fond on apercevait des touffes de cocotiers du milieu des- quelles s'élevaient des colonnes de fumée ; mais nous ne pouvions distinguer si cet enfoncement formait un havre praticable ; dans tous les cas il devait être peu avantageux comme étant entièrement ouvert aux vents et aux houles habituelles de l'E. Avant de me décider pour ce mouillage , il me parut préférable d'explorer les autres parties de l'île, notamment celles de des- sous le vent , où la corvette serait beaucoup mieux abritée. En conséquence, je laissai porter à l'O. l /i S. O. et àl'O. S. O. pour prolonger le récif du sud, sur le- quel je voyais des rochers et des îlots de sable peu élevés. A neuf heures un espace placé sur ma route , DE L'ASTROLABE. 127 et marqué par un remous extraordinaire , me fit crain- 18*8. dre qu'il ne cachât un danger. Je revins sur bâbord, Février. et envoyai M. Guilbert sonder en cet endroit; mais cinquante brasses de ligne filées ne lui firent point trouver le fond , et j'en conclus que ce ne pouvait être qu'un effet de courant ou de retour de marée. Peu après, une pirogue qui était sortie à la voile, du grand enfoncement de l'est , sembla , durant quelque temps , se diriger vers nous , et je mis en panne pour l'attendre; mais, après s'être avancée à quelque dis- tance de terre, elle rentra dans les récifs. Cette ma- nœuvre me démontra à l'instant que les sauvages de Vanikoro n'avaient ni l'habileté des peuples de Tonga, Rotouma, etc. , à manœuvrer leurs pirogues , ni leur confiance à se hasarder à la rencontre des Européens. Après avoir renvoyé 31. Guilbert pour éclairer ma marche le long du récif, au moyen de signaux de convention, je continuai à prolonger la chaîne des brisans du sud à moins de deux milles de distance. A onze heures, voyant encore quelques pirogues à la voile le long du rivage, afin d'éviter toute surprise fâcheuse au canot qui n'était point armé, je le rappelai à bord , mais les pirogues ne tentèrent point de sortir des récifs. A onze heures et demie le canot fut renvové sous les ordres de 31. Loltin ; cet officier reçut Tordre de prolonger le brisant d'assez près pour s'assurer s'il n'existait point quelque passage praticable pour la corvette. Nous nous trouvions alors sur la bande méridio- 128 VOYAGE i8ïS. nale de l'île qui offrait un aspect un peu moins sau- Fevner. ya ^ e . pi us j eurs bouquets de cocotiers se montraient çà et là sur le rivage , tandis que l'intérieur était occupé par de hautes montagnes boisées jusqu'au sommet. Du reste on ne distinguait ni cabanes ni même d'autres habitans que ceux qui montaient les deux ou trois pi- rogues que nous avions aperçues , ce qui annonçait une population très-faible. A midi et demie l'île Toupoua, sans doute île Ourry de Carteret, se montra à nos regards dans le N. 49° O. par la pointe occidentale de Vanikoro. Je me flat- tais de pouvoir continuer l'exploration des brisans sur lesquels nous apercevions de temps en temps quelques rochers noirs au-dessus de l'eau , sans découvrir une passe praticable pour notre corvette. Mais , à deux heures et demie , la brise qui , toute faible qu'elle était, s'était soutenue au S. E. et au S., sauta lout-à- coup à l'O. Je rappelai le canot, et profitai de ce changement de vent pour me replacer au vent de l'île, et me mettre en position de reprendre ensuite par le N. l'examen des cotes de Vanikoro. Je laissai donc porter à l'E. J / 4 N. E., afin de revenir sur mes pas : alors plusieurs pirogues naviguaient dans l'intérieur du récif et sem- blaient chercher un passage; cependant aucune ne vint à nous. J'en eus un véritable regret, car j'aurais appris du moins des naturels la position de Païou , Va- nou et Ocili, ce qui aurait pu me guider dans mes opé- rations ultérieures. Pour surcroît de désagrément , à cinq heures et DE L'ASTROLABE. 129 demie nous eûmes calme plat et des grains. Nous n'é- 182S. tions pas à plus de trois milles des brisans, et l'on sent Févrieft bien que c était une perspective peu rassurante que d'avoir à passer une nuit obscure de douze heures , dans un pareil voisinage et livrés à l'action des eou- rans. Aussi commençais-je à concevoir quelques in- quiétudes, quand, à six heures et demie, il s'éleva une petite fraîcheur d'E. qui me permit de faire très-lente- ment deux ou trois milles de plus ai#large. Puis (oui le reste de la nuit , nous eûmes calme plat. Toute la journée, nous avons éprouvé une chaleui accablante due au voisinage de la terre : dans la soirée l'atmosphère était chargée d'un air lourd et étouffant. Cette journée a commencé par des grains et une , , pluie continuelle qui n'a cessé qu'à huit heures. Puis il s'est élevé une faible brise variable du S. (). au S. E. Comme il était impossible par ce temps de poursuivie mes explorations avec la corvette, je me suis décide ;'i envoyer à terre le grand canot armé en guerre et com- mandé par M. Loltin. Hambilton et Brini-Warou ser- viront d'interprètes à cet officier, et il sera accompagné par MM. Gaimard et Paris. M. Lottin se. portera vers le grand enfoncement que nous avons remarqué dans TE. et s'assurera s'il est possible d'y conduire la cor- vette; quoiqu'il ait ordre de ne point descendre à terre, il doit, autant qu'il sera possible de le faire sans dan- ger, communiquer avec les naturels. Tandis que de concert avec M. Paris il recueillera les sondes et les données nécessaires pour guider la corvette au mouil- lage, M. Gaimard interrogera les naturels et. fera en TOME V. (> 130 VOYAGE is?s. sorte d'obtenir d'eux la position exacte d'Ocili , Va- Fcuier. 1]0Uj Païou et Taumako, du mouillage de M. Dillon et du lieu où les vaisseaux de Lapérouse naufragèrent. Enfin Hambilton est chargé de la mission de porter de ma part un présent au chef Nelo qui m'a été signalé a Tikopia par Bushart, comme un homme possédant une grande influente dans Vanikoro , afin de gagner ses bonnes grâces. Pour arriver à ce but , Hambilton est même autorisé à rester à terre s'il le juge à propos. Le canot est parti à neuf heures et demie, et nous sommes restés en panne à deux lieues de la pointe S. E. de Vanikoro, attendant avec impatience les nou- velles que M. Lottin allait nous rapporter. A trois heures, nous avons tous été ravis de le voir repa- raître, se dirigeant vers nous, portant pavillon blanc en tête de mât. C'était le signal dont j'étais con- venu avec M. Lottin, s'il avait trouvé un mouillage praticable. L'embarcation ne rallia la corvette qu'à quatre heures quarante minutes, et elle fut sur-le-champ his- sée. M. Lottin avait trouvé un mouillage peu sur , peu fermé à la vérité , puisqu'il n'était abrité que par un pâté de coraux contre les houles et les vents de l'E. Pourtant il était praticable; d'ailleurs c'était le même où M. Dillon avait d'abord conduit son navire et que Bushart m'avait indiqué sous le nom d'Ocili. De son côté M. Gaimard avait constaté que Païou et Yanou , lieux du naufrage, étaient situés du coté op- pose de l'île, sur ia partie occidentale , et que les ha- DE L'ASTROLABE. 131 bitan£ de Vanou étaient fort mal disposés envers les i8^s. blancs, depuis que leur chef avait été jadis lue par Février. eux. Taumako lui avait été indiqué par les naturels dans le N. N. E. Enfin Hambilton me rapporta que le lieu même du naufrage, nommé Nama, était fort loin d'Ocili ; Dillon avait séjourné un mois sur l'île et avait emmené avec lui trois des quatre Tikopiens établis à Vanikoro. Ces divers documens avaient été commu- niqués par Nelo lui-même qui était venu dans sa pi- rogue au-devant des Français et leur avait manifesté des intentions amicales, sans avoir cet air franc, ou- vert et empressé des hommes de la race polynésienne. Il avait reçu les présens avec plaisir, mais il n'avait rien offert en retour. Brini-Warou a lié promplement connaissance avec les habitans de l'île, mais il s'est re- fusé à la proposition d'aller couchera terre; il a re- nouvelé ses gestes touchant sa crainte de la fièvre , el a mieux aimé revenir passer la nuit à bord. Ces divers rapports commençaient a fixer mes doutes. Bien que je visse avec regret que l'Astrolabe serait assez gravement exposée au mouillage d'Ocili, je ne pouvais être arrêté par une pareille considération; un devoir sacré m'appelait sur ces lieux, et je résolus de conduire la corvette à Ocili, aussitôt que le vent mêle permettrait. Nous passâmes la nuit en panne sans nous éloigner de terre, et tout prêts à donner dans la baie de l'Est au premier souffle favorable. Mais à sept heures du i0. matin, le vent paraissant fixé dans la partie de l'ouest , il me parut utile de profiter de ce contre-temps pour 132 VOYAGE ii>8. courir une longue bordée au N. E. , et cherche^ avec Février. so j n j a position de l'ile Taumako , indiquée par les habitans de Vanikoro, comme par ceux deTikopia, dans leur voisinage commun. Retrouver cette île, fixer sa position , et étudier ses peuples pour la pre- mière fois visités par Quiros , me paraissait une opé- ration digne de tout l'intérêt des géographes. Toute la journée, nous cinglâmes au N. E. */ 4 N. sans avoir autre chose que les terres de Vanikoro derrière nous, terres qui, au coucher du soleil, se montraient à peine au-dessus de l'horizon , éloignées déjà de nous de près de cinquante milles. Nos passagers de Tikopia sont fort tranquilles et d'un excellent caractère; ils passent presque tout leur temps sous une tente qu'on leur a élevée sur l'arrière du grand canot. Deux d'entre eux veillaient ce matin à l'émerillon laissé à la traîne et attaché sur la poupe du navire, et ils ont réussi à capturer un requin ; ce qui les a enchantés. Il était amusant de voir le ravisse- ment peint sur tous leurs traits , et la surprise qu'ils éprouvaient d'avoir pu se rendre maîtres aussi facile- ment de ce monstrueux poisson. t 7 . Malgré le calme et les folles brises, j'ai tenté de continuer à m'avancer dans le N. E. Nous avons eu fréquemment des grains; mais, dans les intervalles , il y a eu des éclaircies qui nous eussent certainement permis de découvrir une terre haute à plus de dix lieues de distance. A six heures du soir, me trouvant déjà à trente lieues au N. E. de Vanikoro, et à la même distance au N. N. O. de Tikopia, sans avoir I»2> DE L'ASTROLABE. 133 rien aperçu , j'ai jugé qu'il était temps de gagner vers le S. Février. Au point du jour aucune terre ne se montrait à nos 18. regards, et la brise s'était rétablie au N. E. De mon infructueuse recherche j'ai conclu queTaumako, dont l'existence ne pouvait plus être révoquée en doute , devait se trouver plus loin vers le nord , et qu'elle pouvait très-bien ètrç la même terre que l'île Ken- nedy, du Nautilus. Cette hypothèse paraît, il est vrai, de prime abord, contradictoire avec la déposi- tion unanime des habitans de Tikopia , qui affirment que Taumako n'est situé qu'à deux jours de marche de leur île, tandis qu'il y en a trois de Taumako à Vanikoro. Mais cette différence de temps dans les deux traversées doit peut-être s'expliquer par la diffé- rence des routes à faire, plutôt que par leur longueur effective. En effet dans le premier cas, ou de Tikopia à Taumako, ce serait à peu près le N. O. qu'on aurait à faire ou vent arrière; tandis que de Vanikoro à Tau- mako ce serait le N. N. E. , route beaucoup plus rap- prochée du vent régnant et beaucoup moins facile pour de simples pirogues. En tout cas, je jugeai qu'une recherche plus exacte de Taumako devait être ajournée après nos opérations sur Vanikoro, et je remis le cap sur celte dernière île. 3Iais le vent fut très-faible, et nous fîmes peu de chemin. A neuf heures quarante-cinq minutes du matin , les sommités de Vanikoro reparaissent à quarante-cinq milles d'éloignement ; et à quatre heures du soir nous £9- 134 VOYAGE iSa8. Février. 20. ne sommes plus qu'à trois lieues de la partie nord-est de cette île. Nous serrons le vent bâbord pour nous soutenir au vent durant la nuit, et le jour suivant , à huit heures du matin, nous venons nous replacer à quatre milles de sa partie orientale. Avant d'engager la corvette dans la baie dont M. Lottin n'avait eu que le temps de prendre une no- tion superficielle , je renvoyai cet pfficier avec M. Gres- sien pour recueillir des données plus exactes sur ses abords et les précautions à prendre pour y parvenir sans danger. A neuf heures ces deux officiers partirent dans le grand canot , et je manœuvrai pour maintenir la cor- vette à peu de dislance de la pointe du sud-est; mais le calme et le courant m'ont insensiblement porté sur les brisans , et il m'a fallu forcer de voiles pour les dépasser. Durant quelque temps nous avions suivi des yeux deux pirogues qui semblaient se diriger vers le grand canot. L'une d'elles était retournée à terre avec lui, et DE L'ASTROLABE. 135 l'autre a courageusement poursuivi sa route vers la iRaâ. corvette malgré la distance où elle se trouvait déjà de Février, la cote. A une heure après midi elle était parvenue , par notre travers , sous le vent et. à trois ou quatre encablures de distance ; j'ai laissé porter de son côté ; puis j'ai mis en panne, ce qui lui a donné le moyen d'accoster le long de l Astrolabe. Cette pirogue n'é- tait composée que d'un tronc creusé intérieurement, pj. clxi, avec une rainure suffisante dans le sens longitudinal , ci pour que les naturels pussent y introduire leurs jam- bes ; elle était pourvue d'un fort grand balancier et d'une voile triangulaire d'une dimension extraordi- naire. Trois hommes seulement la moulaient, et L'un et CCXLI. WENN6 d'eux était le propre (ils du chef Nelo ; ces sauvages avaient fait leur grande toilette , c'est-à-dire qu'ils s'é- taient copieusement oints d'huile ; un morceau de bambou traversait la cloison de leurs narines, leurs 13*; VOYAGE 1828. oreilles , leurs bras et leurs jambes étaient ornés cVan- lévrier. neaux en coquille ou en écaille de tortue. Les oreilles surtout portaient des paquets de ces ornemens, ce qui leur donnait un aspect extraordinaire. Le fils de Nelo monta sur-le-champ à bord en de- mandant \ Ariki. Tout en affectant beaucoup de con- fiance et de courage , on voyait facilement qu'il était vivement ému : un sentiment très-marqué d'inquiétude et d'effroi se décelait dans ses gestes et dans tous ses mouvemens. Je l'accueillis de mon mieux, et lui fis des présens , ce qui parut le mettre plus à son aise et le rassurer complètement sur la nature de mes inten- tions. C'était un jeune homme de vingt-quatre à vingt- cinq ans en apparence , aux formes grêles , à la taille élancée; sa stature était médiocre, et sa peau très-lisse et foncée en couleur sans être lout-à-fait noire; il était d'ailleurs bien pris dans ses petites proportions. Sa figure était agréable, ses manières douces , timides et modestes ; il se montra fort, réservé dans sa con- duite et dans ses actions, tant qu'il fut à bord. Il m'indiqua Taumako clans la direction du nord , ce qui parait indiquer que celte île serait plus près de Santa- Cruz queje ne le pensais, et confirmer son identité avec Kennedy; il me fit comprendre aussi qu'il y avait de l'eau douce et des cochons à Vanikoro. Enfin ce jeune homme m'indiqua les positions des îles Tikopia, Wa- rouka, Nation, Toupoua , Nitendi, avec beaucoup d'intelligence. Je lui aurais encore adressé d'autres questions , si le courant qui continuait de me porter sur les récifs ne m'eût forcé d'augmenter de voiles. DE L'ASTROLABE. 137 Malgré le désir que j'aurais eu de garder plus long- i8?.s. temps mon jeune hôte , je fus obligé de l'inviter à re- Février, gagner son île , à eause de la faiblesse de sa pirogue et des dangers qu'il eût courus , en nous suivant plus au large. Deux aunes d'étoffe à grandes fleurs , dont je lui fis présent à son départ , parurent en faire l'homme le plus heureux du inonde. A trois heures , nous avons commencé à voir le grand canot qui revenait à bord ; mais il était près de cinq heures quand il a pu nous rejoindre , attendu la distance où nous étions de terre. Cette fois, M. Lot- tin a sondé avec soin toute la baie et en a dressé un croquis assez exact ; son travail me mettra à même d'atteindre avec plus de sécurité le mouillage d'Ocili. M. Lottin a même pénétré dans un bassin intérieur qui offrirait un mouillage excellent, s'il ne fallait y pé- nétrer par un canal fort resserré , sinueux et obstrué de coraux. Il s'est assuré que ce bassin intérieur communique aussi à la mer par un canal dirigé vers le nord , de sorte que la partie N. E. de Vani- koro forme une ile distincte, tout-à-fait isolée du reste des terres, mais cernée par le brisant commun. Les naturels ont encore montré des dispositions pacifiques. Brini-Warou est allé diner avec le chef Nelo, mais il n'a pas voulu coucher à terre, et il s'est empressé de rallier le canot dans une pirogue , quand il a vu nos gens reprendre le chemin de la corvette. Déjà les Tikopiens qui étaient restés à bord n'avaient nullement goûté l'invitation que je leur avais faite d'ac- compagner le fils de Nelo à terre : ils n'avaient d'abord 138 VOYAGE 1828. répondu que par une grimace, puis ils avaient ajouté Février. q U 'il s désiraient rester à bord , si je leur en donnais la permission. Durant la nuit, je prolongeai la bordée jusqu'à quinze milles au large pour m'élever au vent; le 2 ! , à midi, je me retrouvais presque au même point que la veille à la même heure, c'est-à-dire à trois milles de l'entrée de la baie. Les circonstances me paraissant favorables , je ré- solus de donner sur-le-champ dans la baie. M. Paris fut expédié dans la yole , avec ordre de se placer sur l'acore nord du banc d'Ocili; le grand canot fut mis à la mer , et chacun se rendit à son poste. Toutes ces dispositions prises , je laissai porter avec une pelite brise d'E. N. E. , en ralliant la partie nord de la baie. Durant près d'une demi-heure , le vent a manqué complètement : nous étions alors près des ré- cifs du N. E., et, si le calme eût continué, nous nous trouvions dans une position funeste. Heureusement la brise s'est ranimée à l'E. S. E. , et nous avons filé tout doucement le long des brisans de Tevai , car la marée qui sortait avec rapidité retardait considérable- ment notre marche. Durant près d'un mille, nous avons prolongé le brisant à quarante ou cinquante toises de distance; du pont de la corvette , nos regards planaient sur toute l'étendue du récif et de la plage, comme s'ils eussent été sous nos pieds. Sans doute, il y avait du péril à raser d'aussi près ces dangereux co- raux, mais cette manœuvre était indispensable , car nous passâmes sur un pâté de coraux très-apparent , DE L' ASTROLABE. t39 et qui ne parut pas être couvert de plus de quatre ou 182S. cinq brasses d'eau. M. Guilbert , placé en vigie sur Février! les barres, en voyait de plus dangereux à peu de distance sur bâbord. Ce fut un instant bien critique ; chacun redoutait un choc qui eût pu causer notre ruine. Enfin je m'écartai de la plage de Tevai, pour rallier celle d'Ocili. Après avoir contourné à huit ou dix toises au large le canot que M. Paris avait mouillé sur le récif, je revins tout-à-coup sur bâbord, et laissai tomber l'ancre à trois heures et demie par vingt-sept brasses, sur un fond de sable vasard. Mais je reconnus tout de suite que la position que je venais de prendre ne valait rien du tout , en ce que la portion du chenal où nous étions mouillés était si resserrée et si profonde, <\\\el\tst)olabe ne pourrait y éviter qu'avec de grands dangers. Sans tarder, je sau- tai dans la yole , pour aller reconnaître la partie de l'anse plus enfoncée vers le sud. Un rapide examen m'eut bientôt convaincu que la corvette y trouverait un espace à la fois plus dégagé et plus abrité contre les lames du large. Cela fait, je débarquai à la plage , auprès d'un ruisseau assez large et assez profond, mais dont l'eau était saumâtre jusqu'à une certaine distance. Ayant suivi un sentier sur la droite , je tra- versai une plantation d'arum et j'arrivai à un joli tor- rent d'une eau fraîche, abondante et pure, qui n'était pas éloigné de plus de deux cents pas du rivage. Celte circonstance me détermina ; sur-le-champ je retournai à bord , l'ancre fut relevée ; au moven d'une ancre à 140 VOYAGE 1828. jet et de trois aussières élongées dans le S. E. , nous Février, fumes bientôt amarrés dans un lieu plus sûr et plus convenable, par vingt-trois brasses fond de vase. Nous restâmes pour la nuit sur trente-cinq brasses de la chaîne et sur le grelin de l'ancre à jet. A huit heures , chacun alla prendre un repos dont il avait grand be- soin , et la nuit se passa très-paisiblement. A peine avions-nous laissé tomber l'ancre que nous avions été accostés par quatre ou cinq pirogues. Nelo, qui se trouvait dans l'une d'elles , monta à bord d'un air assez décidé et nous souhaita la bienvenue ; mais il n'apportait pour toute provision que quelques cocos, taros et ignames d'assez mauvaise qualité. Comme ce chef m'a paru avoir au moins cinquante-cinq ans, j'ai cru d'abord que j'obtiendrais de lui des renseignemens précis sur le naufrage des vaisseaux de Lapérouse et sur le sort de ceux qui avaient survécu à cette catas- trophe. Mais il n'a pu me donner rien de positif. Tout ce qui m'a semblé résulter des questions adressées au- jourd'hui aux naturels par l'organe de Hambilton et de Brini-Warou, serait que les Français auraient tous quitté Vanikoro, après avoir tué quatre chefs et quinze naturels. Du reste , Nelo m'a promis un guide pour le canot, quand je voudrais l'expédier à Païou et à Vanou ; il m'a assuré que Dillon y avait envoyé quatre ou cinq fois son embarcation , et que chaque fois elle avait pu aller et revenir dans la même journée. Enfin £ Astrolabe est mouillée à Vanikoro , les na- turels semblent favorablement disposés à notre égard, et tout présage un heureux succès à nos recher- DE L'ASTROLABE. 141 chcs. Dans tout l'équipage, deux personnes seulement 1828. sont encore légèrement indisposées, M. Sainson et Février. le maître d'équipage. Certes , en quittant Hobart- Town , je n'eusse pu désirer une navigation plus heu- reuse. Voyons maintenant quels seront les résultats d'un début aussi prospère!... 142 VOYAGF chapitrp: xxxiv. SEJOUR DK I. ASTROLABF. A VANIK.ORO. 1828. Mon premier soin fut d'amarrer solidement VAs- '- février, trolabe au lieu où elle devait rester provisoirement , jusqu'au moment où je pourrais la conduire dans un endroit plus sur. Son mouillage devant Ocili occupait un espace tellement circonscrit , que je ne crus pas devoir la laisser libre d'éviter avec la marée ; en con- séquence je l'établis à poste fixe sur trois amarres , savoir : avec trente-cinq brasses de la grosse chaîne , la petite chaîne toute entière, et quatre-vingts brasses du grelin de gomotou. Par ce moyen la corvette se trouvait maintenue à égale distance, environ quatre- vingts brasses, de chacun des trois récifs les plus voisins ; les bords de ces récifs offrent de vraies mu- railles sous-marines , presque verticales , et de trente à quarante pieds de hauteur. Les sauvages sont revenus ce matin, un peu plus nombreux que la veille , et ils ont apporté à vendre quelques cocos, bananes et taros; mais comme ils de- Février. DE L'ASTROLABE. 143 mandent de la moindre chose des prix exagérés , les 182S. marchés ont été peu animés. Il paraît que M. Dillon a versé dans l'île , avec une incroyable profusion , toutes sortes d'articles d'industrie européenne et d'objets en fer. Les naturels en sont complètement rassasiés, et, comme nous ne pouvons déployer de semblables largesses , il en résulte que toutes nos of- fres sont accueillies avec froideur, ou pour mieux dire avec dédain *, Ainsi nous voilà réduits encore à faire maigre chère à Vanikoro , et à nous contenter des ressources que nous offriront la chasse et la pèche pour alimenter nos tables et varier un peu l'éternelle représentation du lard salé et des légumes secs. A dix heures et demie je suis descendu sur la plage d'Ocili, avec plusieurs personnes de l'équipage. J'ai trouvé le sol fertile , les forêts majestueuses , la végé- tation admirable et à peu près semblable à celle de la Nouvelle-Irlande et de la Nouvelle-Guinée; j'ai ob- servé quelques insectes et plusieurs papillons des Moluques. Les oiseaux sont farouches et peu nom- breux. Cependant il y a aussi des colombes qui for- ment un excellent gibier, et des poules d'eau assez maigres. Par malheur l'épaisseur des bois et des fourrés ne permet guère de s'écarter du rivage; un ' Four fixer le lecteur à cet égard , il suffira île lui apprendre que la com- pagnie des Indes avait accordé à M. Dillon, pour distribuer dans la seule île de Vanikoro , une quantité d'objets dont la valeur était égale à celle qui nous était assignée par le gouvernement français (mille piastres) pour une cam- pagne de trois ans, et pour acheter des sauvages les vivres et les rafraichis- sfinens nécessaires à la consommation de l'éqliipage!.... 144 VOYAGE 1827. seul petit espace est dégagé d'arbres et occupé par des Février, plantations tVarum fort mal entretenues. Un grain de pluie copieux a tombé pendant que j'étais à terre. La chaloupe a fait une charge d'eau assez facilement, une fois que le sentier de l'aiguade a été élargi et déblayé des arbustes qui l'obstruaient. Les sauvages ont quitté la corvette de bonne heure, dans la matinée , et n'ont plus reparu que dans la soirée. Comme ces naturels sont en général peu agréa- bles , qu'ils n'apportent rien de curieux ni de bon à manger, et que leurs femmes, d'ailleurs assez hi- deuses, ne paraissent nullement disposées à trafiquer de leurs faveurs , il en résulte que nos matelots font très-peu d'attention à eux; je prévois déjà que je n'au- rai point à craindre qu'aucun de ceux-là ait envie de rester à Vanikoro , tant le pays offre peu d'attraits ! .. . Nos Tikopiens eux-mêmes , tout en allant passer la journée à terre , ont soin de revenir le soir coucher à bord, attendu la peur de la fièvre. Hambilton m'ayant témoigné le désir d'aller au vil- lage de Tevai, sur l'autre côté de la baie, je l'ai chargé de demander à Nelo un guide pour conduire le canot que je compte envoyer demain à Païou. A son retour il m'a présenté un naturel d'un certain âge qui s'est offert avec son fils à piloter le canot, et je leur ai pro- mis en récompense une hache et quelques menus ob- jets en fer. M. Gressien commandera le grand canot armé en guerre, qui se rendra demain sur les récifs du nau- frage, et il sera accompagné par MM. Quoy, Gai- DE L'ASTROLABE. 145 mard, Bertrand et Faraguet. Car mon intention est tiis. que chacun des officiers puisse y aller successive- Février; ment ; moi-même je ferai partie de la dernière expédi- tion qui s'y rendra. Je tiens à ce que toutes les per- sonnes de l'état-major de l'Astrolabe, sans exception, puissent contempler de leurs propres yeux le lieu du naufrage pour en rendre témoignage à notre retour en France. Le grand canot est parfaitement armé, et, comme il. j'ai toute confiance dans la prudence et la bravoure de M. Gressien, je lui donne pleins pouvoirs. Seu- lement je lui recommande beaucoup de circonspec- tion dans ses rapports avec les sauvages, et, sous quelque prétexte que ce soit, de ne point laisser échouer son embarcation. Tant qu'il sera à flot , il sera maître de sa manœuvre, et conservera toujours une supériorité marquée sur les frêles pirogues des insulaires. Le grand canot est parti à quatre heures et demie du matin, avec un beau temps qui s'est soutenu toute la journée. Il a commencé sa tournée par la partie de l'est, et il doit faire le tour entier de la grande ile. Il est venu quelques pirogues à bord; mais, tou- jours exigeans outre raison, les sauvages n'ont pres- que rien vendu. Ils ont apporté aujourd'hui des arcs et des flèches qu'ils se sont obstinément refusés à échanger, à quelque prix que ce fût. Ces hommes continuent de montrer une défiance étrangère aux peuples de la race polynésienne. Cela paraît tenir à une sorted'antipathie naturelle des races noires contre TOME V. IO 146 VOYAGE i8a8. les blancs, antipathie dont une foule de voyageurs Féwier. ont éprouvé les funestes effets. MM. Jacquinot et Lottin ont commencé aujour- d'hui leurs observations astronomiques. Pour moi, j'ai éprouvé un ressentiment d'entérite qui m'a jeté dans un grand affaiblissement. Toutefois j'ai encore erré de six heures à deux heures dans les forêts ombreuses qui environnent l'aiguade. De nouveau j'ai admiré la ressemblance qui existe entre la nature de la végéta- tion, des oiseaux, des insectes et même des planta- tions de cette ile , et ce que j'avais observé à la Nou- velle-Guinée. Les plantations se réduisent à la culture de Vai uni esculentum et du clioscorea sativa, sur des espaces déblayes où les naturels laissent cependant croître, disséminés, des cocotiers, sagoutiers, aré- quiers , arbres à pain , inocarpus et hibiscus tiliaceus. Ce dernier arbre leur fournit sans doute l'écorce avec laquelle ils fabriquent leurs grossières étoffes. Comme à Doreï les fourmis sont partout fort importunes, et les moustiques plus fâcheuses encore viennent nous harceler jusqu'à bord de la corvette. <*\. Malgré la chaleur excessive qui a régné toute la journée, les travaux du bord ont été poursuivis avec activité. Vers midi le grand canot a été de retour à bord, après avoir heureusement accompli sa mission. M. Gressien a pu faire le tour de File en dedans de la ceinture de brisans qui l'environne , et même en suivant la côte de fort près. A Païou, le premier village où il se soit arrêté, tout le monde a pris la fuite; Hambilton , le DE L'ASTROLABE. 147 seul homme du canot qui soil descendu à terre, n'a 1828. trouvé qu'un vieillard et une vieille femme ; ces deux Février, individus, dominés parla frayeur, n'ont pu lui donner aucun renseignement. Plus loin, dans un endroit nommé Nama, où se trouve un village plus considé- rable qu'à Païou, on a communiqué avec les naturels qui ont vendu plusieurs vieux morceaux de fer et de cuivre provenant des vaisseaux naufragés à Païou et à Vanou ; mais personne ne pouvait ou ne voulait donner de détails touchant les circonstances du nau- frage, ni sur le sort des Français qui avaient pu échapper. Un seul, plus âgé, a dit qu'un certain nom- bre d'Européens s'étaient sauvés sur des planches , et que deux d'entre eux s'étaient établis à Païou , mais qu'ils étaient morts depuis long-temps. Les autres , comme s'ils se fussent donné le mot pour garder le silence sur cet événement , protestaient qu'ils n'en avaient aucune connaissance, que ces objets leur ve- naient de leurs païens qui les avaient enfouis en terre il v avait bien long-temps. Lorsqu'on leur objectait les objets recueillis par Dillon sur les récifs, tous assu- raient que ce capitaine, qu'ils nommaient Pi tri cor- ruption de son nom de baptême Peter), n'avait point emporté de canons, qu'il n'avait rien recueilli sur le brisant, et que durant son séjour dans l'île la mer avait été trop grosse pour qu'on put rien pécher sur les récifs. Il était évident que ces insulaires, crai- gnant que nous ne fussions venus chez eux pour tirer vengeance de la mort de nos compatriotes , avaient adopté de concert un système de dénégation absolue 10* 148 VOYAGE 1828. touchant le naufrage des frégates et les événemens qui Février. s ' en étaient suivis. Ni promesses , ni caresses , ni prières ne réussirent à M. Gressien pour vaincre leur obstination, et il fut obligé de les quitter sans en ob- tenir rien de plus satisfaisant. Le grand canot a passé la nuit près du village de Vanou dont les habitans ont aussi apporté quelques débris insignifians du naufrage. Puis ce malin il s'est dirigé vers la passe du nord, par laquelle il est rentré dans le bassin intérieur, et il est enfin revenu à bord par la passe de Test » . A Vanou les deux guides de Tevai parurent fort alarmés de se trouver en présence des habitans de cet endroit; ils se couchèrent à plat-ventre dans le canot , et ne se firent voir qu'après avoir reconnu que les naturels de Vanou ne se montraient point hostiles envers leurs hôtes. Un de ces guides raconta à Ham- bilton qu'outre les deux navires qui avaient fait nau- frage à Païou et à Vanou , un autre avait péri près des îles de sable, nommées Maka-Loumou , au sud de l'île; mais qu'on n'avait pu rien en sauver, attendu qu'il avait été sur-le-champ brisé , et s'était englouti le long du brisant. Ce premier voyage nous a fait connaître le contour de l'île, et nous a confirmé le fait du naufrage; mais il ne nous a procuré aucuns documens sur le lieu précis où il arriva , ni sur les événemens qui l'ont accompagné. Nous serons peut-être plus heureux dans 1 Voyez note y. DE L'ASTROLABE. ii9 les excursions suivantes. En outre je ferai en sorte de 1828. captiver, par des amitiés et des prévenances de tout Fé mer. genre, la confiance de nos soupçonneux hôtes, afin de leur arracher des déclarations plus complètes et plus satisfaisantes touchant la catastrophe qui nous intéresse si vivement tous. Déjà M. Guilbert, en chassant sur les bords de la passe de l'est, a découvert, sur la petite île du bassin intérieur, un village dont les habitans l'ont bien accueilli. Deux des naturels de cet endroit , nommés Tangaloa et Barbaka, lui ont montré un certificat, que M. Dillon leur avait laissé , et que M. Guilbert a pu obtenir moyennant quelques présens. Par cha- cune de ces pièces écrites sur un morceau de parche- min , et datées du 6 octobre 1827, M. Dillon certifie qu'il a été content de la conduite du porteur durant son séjour dans l'île , qu'il y est arrivé le 13 septem- bre 1827, et doit en repartir le jour suivant , 7 octo- bre, pour se rendre aux iles sous le vent , à la recher- che des Français de l'équipage de Lapérouse. Il l'ait aussi mention de cinq canons de bronze , d'un mortier de cuivré et de vaisselle trouvés à Vanikoro. En outre M. Guilbert a apporté de ce village un morceau de cuivre percé de quelques trous, paraissant avoir servi de garniture de bout de vergue. La chaloupe a jeté la seine sur la plage , et a fait une pèche assez abondante. Dans la disette de vivres frais où nous sommes réduits , une pareille capture est un sujet de joie universelle. M. Gressien est parti à cinq heures, dans la vole, 2J. 150 VOYAGE 1828. pour travailler à lever le plan de la passe de lest et de Février. j a j ja j e intérieure ; il a consacré une grande partie du jour à ce travail. Moi-même, à six heures et demie, je me suis em- barqué dans la baleinière avec MM. Gaimard , Guil- bert et Lauvergne , et me suis dirigé vers le village de Tevai : mon intention était de rendre visite au chef Nelo , de le questionner à loisir sur le naufrage, et de lâcher de l'engager à nous fournir quelques cochons. Nous avons eu beaucoup de peine à débarquer, car le récif s'avance assez loin au large , et il est parsemé de trous assez profonds qui rendent l'accès du rivage difficile et dangereux. Les naturels n'ont paru ni sa- tisfaits ni fâchés de nous voir, et cette indifférence m'a frappé. Leur village se compose d'une trentaine de cases groupées assez agréablement sous une touffe de cocotiers et autres arbres , dans un petit vallon au pied de la montagne; sa population peut s'élever à deux cents personnes environ. Le vieux Nelo m'a reçu dans sa cabane d'un air assez bourru , et il a débuté par me demander des ha- ches , en ajoutant que Pita lui en avait donné beau- coup, beaucoup. Je lui ai fait expliquer par Hambilton que nous avions besoin de vivres frais , que les ha- ches nous avaient été données par notre chef pour nous en procurer, et que, si Nelo voulait envoyer à bord des cochons et des poules , nous lui donnerions beaucoup de haches. Alors Nelo a demandé trois ha- ches pour un petit cochon , et une hache pour un petit poulet. Ce dernier marché ne pouvait pas me DE L'ASTROLABE. 161 convenir, mais j'ai consenti au premier, et j'ai envoyé 182S. prendre dans le canot trois haches. Nelo les a exa- Féeries, rainées , puis il a rompu le marché sous prétexte qu'une des haches n'était pas assez grosse. Voyant sa mauvaise foi, j'ai voulu m'en aller; mais il m'a fait tant d'instances que j'ai consenti à me rendre dans la maison de VAtoua, où le marché, disait-il, allait se conclure. Cette maison de l'A loua était une case plus grande et mieux construite que les autres, pourvue dans tout son contour d'estrades de nattes en forme de lits de camp pour s'asseoir ou dormir, et abon- damment pourvue d'armes , cordages et divers usten- siles. 11 m'a semblé que c'était à la fois une salle d'ar- mes et de conseil , plutôt qu'une espèce de temple , puisque je n'y ai remarqué rien qui parût avoir rap- port à un culte quelconque. Quoi qu'il en soit , ce fut là que ?Velo fit semblant de vouloir négocier et d'envoyer chercher des cochons. Mais aucun n'arrivait; et chaque fois que je faisais raine de m'en aller, Aelo m'arrêtait avec humeur, et les sauvages qui nous entouraient semblaient grom- melé]' entre leurs dents et n'attendre qu'un signal de leur chef pour tomber sur nous. Je reconnus que l'intention du brave Nelo était d'avoir des haches sans donner de cochons : nous étions venus sans armes, et il eût été mal avisé de vouloir résister à ces sau- vages alertes, résolus et bien armés. Il était évident que je venais de me fourrer dans un guêpier, et, tout en cédant, je ne songeai plus qu'à me ménager une retraite honorable. 152 VOYAGE is a s. Ainsi, prenant tout-à-coup mon parti, je fis dire à Février. i\ T e lo, par Hanibilton, que je n'avais pas le temps d'at- tendre que l'on amenât des cochons; mais que je lui donnais à compte sur le prix convenu une grosse hache et un beau collier, et que, comme je comptais sur sa bonne foi , il recevrait le reste du prix quand il ferait porter l'animal à bord. Sur cela, je lui livrai les deux objets en question , et , sans attendre sa ré- ponse, je me remis en route pour le canot. Ce dénouement imprévu du marché surprit telle- ment Nelo, ou bien il fut si content d'obtenir la hache pour rien , qu'il ne s'opposa nullement à ma retraite non plus qu'aucun de ses gens. Pour ma part , je m'estimai fort heureux d'être sorti à aussi bon marché de cette espèce de coupe-gorge. Cette aventure me donna la plus mauvaise opinion du caractère des habi- tans de Tevai, et je vis que nous ne pourrions pas être trop sur nos gardes contre leurs dispositions avides et turbulentes et leur perfidie. Le fils de Nelo lui- même, si composé, si timide quand il venait nous voir , se trouvait au nombre des plus insolens. Durant cette entrevue, j'avais cependant profilé de tous les instans où je pouvais fixer l'attention du cupide Nelo pour le questionner au sujet du naufrage. Malgré sa mauvaise humeur, il répondait quelquefois à mes questions. — Suivant lui , les Français qui avaient abordé à Vanou avaient tiré les premiers sur les naturels, et en avaient tué une vingtaine : puis ils s'en étaient allés. Jamais, à sa connaissance, aucun papa langui (blanc) n'avait existé dans Yanikoro, DK [/ASTROLABE. 153 ni dans les îles voisines. Un navire s'était effecti- is*s. vemenl perdu sur les récifs du S. E. ; mais on n'avait Fé vnei. pu rien en sauver, et les blancs qui le montaient n'étaient point descendus à terre. Enfin , Pita n'avait point eu de canons , et n'avait pas même pu pécher sur les récifs Malgré les protestations de Nelo, je voyais facilement que ce chef n'était point sincère, et qu'il y avait beaucoup de réticences dans ses décla- rations. En quittant Tevai, je me dirigeai sur un des vil- pi.clxwh. lages de Manevai , dans le bassin intérieur. Du plus loin qu'ils nous aperçurent, les habitans accoururent au-devant de nous , sans armes , et en témoignant une joie extrême de nous voir. Le vieil ariki Tamanon- gui me prit amicalement par la main , et me conduisit dans une espèce de case publique où l'on préparait des vivres. Nous nous assîmes au milieu de tout le peuple et à côté des chefs des deux villages. 154 VOYAGE 1S2S. Je donnai à chacun d'eux un collier, el M. Guilbert Février. ] es gratifia d'un morceau d étoffe de Tonga : ces présens les comblèrent de joie. Puis je commençai à les questionner. Ils m'écoutaient attentivement, et paraissaient disposés à m'èlre agréables. Néanmoins, comme ceux de Tevai, ils nièrent long-temps avoir eu connaissance de l'événement ; personne ne se sou- venait d'avoir vu les vaisseaux naufragés, ni les étran- gers qui les montaient. Enfin un vieillard, qui parais- sait n'avoir pas moins de soixante-dix ans, confessa qu'il avait vu deux blancs qui étaient descendus à Païou ; mais il ajouta qu'ils y étaient morts depuis long-temps sans avoir laissé d'enfans. Ceux qui avaient abordé à Vanou avaient été reçus à coups de flèches par les naturels : alors les blancs avaient tiré sur ceux-ci avec leurs fusils ( et il faisait le geste d'un homme qui souffle la mort); ils en avaient tué plu- sieurs ; ensuite ils avaient tous péri eux-mêmes , et leurs crânes étaient enterrés à Vanou. Les autres os avaient servi aux sauvages à garnir leurs flèches. Quelques-uns des assistans ont voulu nier ce dernier fait; mais, en définitive, ils ont avoué qu'ils crai- gnaient de voir les habitans de Vanou arriver pour les exterminer, s'ils avaient connaissance que ceux de Manevai eussent fait cette déclaration. Ils firent même retirer le vieillard pour empêcher que je ne l'interrogeasse plus longuement. Pendant ce temps, on m'avait apporté de vieux morceaux de fer provenant du navire naufragé devant Païou ; mais je n'achetai qu'un clou et un morceau DE L'ASTROLABE. 155 de cuivre, les autres pièces n'offrant que des débris i8a8. informes, à cause de leur vétusté ou de leur oxi- ^rier. dation. A Manevai, comme à Tevai, je montrai aux na- turels une croix de Saint-Louis et une pièce d'argent , en leur demandant s'ils avaient déjà vu des objets semblables. A Tevai, personne ne se souvint d'en avoir jamais vu; mais à Manevai, Tangaloa affirma qu'il s'en trouvait de semblables à Vanou. Je négociai ensuite, avec Tangaloa et Barbaka, le prix des mor- ceaux de parchemin laissés par Dillon. Le premier céda volontiers le sien pour un beau collier ; et Bar- baka , après s'être montré d'abord plus exigeant, accepta aussi ce marché. Le chef Tamanongui me fit offrir du poisson, du taro et des cocos; je n'acceptai que quelques cocos, mais je fus très-sensible à son hospitalité, qui con- trastait si fortement avec l'insolente avidité de Nelo et de ses sujets. Ce bon ariki parut enchanté , ainsi que tous ses hommes, quand je lui appris que dans cinq jours le navire viendrait mouiller près du village ; et il répéta plusieurs fois que tout y serait à mon service. J'avais remarqué Tangaloa, tant pour son intelli- pi. clxxvi. gence et ses agréables manières que pour sa connais- sance parfaite de la langue de Tikopia. Aussi lui avais-je fait quelques amitiés , qui l'avaient d'autant mieux disposé à mon égard qu'il était déjà l'ami de M. Guilbert. Jaloux d'acquérir un interprète aussi intelligent . je lui avais proposé de servir de guide au 156 VOYAGE i8is. canot qui allait retourner à Vanou et à Paiou. Il Février, accepta de très-bonne grâce, et parut tout décidé à nous accompagner sur-le-champ à bord ; mais à me- sure que l'instant du départ approchait, il devint rêveur et taciturne , et je m'aperçus qu'il regrettait de s'être autant engagé. Enfin , arrivé près du canot qui nous attendait le long du récif, son courage l'abandonna complètement, et il refusa de nous suivre, en alléguant que Nelo le tuerait s'il se hasardait sur son territoire. Je crus alors que ce motif n'était qu'une défaite pour lui servir d'excuse, et que Tan- galoa n'était arrêté que par sa défiance envers des étrangers qu'il connaissait à peine. Bientôt je devais apprendre que l'autre raison pouvait avoir quelque fondement. Dans les deux villages, les naturels se sont accordés à désigner spécialement sous le nom de Vanikoro l'île du N . E. sur laquelle se trouvaient le village de ce nom et celui de Tevai. Mais ils n'ont point de nom collectif pour la grande ile , et ils font divisée en districts dont les principaux sontTanema , Paiou et Vanou. En con- séquence, pour nous conformer à la désignation des peuples voisins, le groupe entier, suivant nous, por- tera le nom d'il es Vanikoro, la grande île gardera le nom de la Recherche que lui avait imposé d'Entre- casteaux , la petite sera l'île Tevai , de son principal village qui donnera aussi son nom à la baie de l'est. Le bassin intérieur sera la baie de Manevai , et notre mouillage actuel sera le havre d'Ocili ; enfin les deux canaux par où l'on pénètre dans la baie de Manevai , DE L'ASTROLABE. 167 seront les passes de lest et du nord. Deux des pointes 1828. de l'est de l'île de la Recherche ont été nommées Février. Pointe de l'Astrolabe et Pointe Dillon, Les autres baies et caps ont leurs noms des villages voisins ou des districts sur lesquels ils se trouvent '. En traversant deux fois la passe de l'est, j'ai reconnu avec joie qu'elle était moins difficile que je ne l'avais jugée au premier abord. M. Gressien, qui a employé une partie du jour à la sonder , m'en a rendu le même compte. Il a vérifié en outre que le bassin de Manevai offrait un mouillage excellent. Une fois la passe bien balisée, il me sera possible d'y engager la corvette, car je ne puis me dissimuler qu'elle ne serait pas du tout en sûreté sur la rade d'Ocili, si nous étions as- saillis par de forts vents et une grosse mer de l'est. Un dernier voyage de la chaloupe a complété notre provision d'eau. Le coup de seine de la soirée a encore procuré une pèche abondante. Demain M. Jacquinot, accompagné de 3131. Lot- tin, Sainson, Dudemaine et Lesson , partira dans le grand canot pour faire une seconde excursion autour de l'île, et chercher de nouveau le lieu du naufrage. Il était convenu entre Hambilton et moi que cet Anglais resterait à Païou , dans l'espoir d'interroger plus faci- lement les habilans et de mieux gagner leur confiance, quand une fois il serait seul parmi eux ; il devait être repris dans un voyage subséquent du grand canot. ' Plus lard, la pointe orientale de Tevai fut appelée pointe de la Bavon- naise, du nom du navire que commandait M. Le Goarant. 158 VOYAGE 1828. Ayant eu connaissance de cette décision , M. Gaimard Fevner. vmt me p r j er jg [ u j accorder la permission de se join- dre à Hambilton et de rester quelques jours à Païou dans le même dessein. Mon premier mouvement fut de me refuser h ce désir ; cependant, ayant réfléchi d'une part que tout le monde se portait bien, qu'outre M . Gaimard il restait encore deux médecins à bord , qu'enfin M. Gaimard n'exposait que sa propre per- sonne; d'un autre côté considérant que par son zèle , son activité et le crédit dont il jouissait d'ordinaire au milieu des nations sauvages, il pourrait arriver à quel- que résultat important ; je finis par acquiescer à sa proposition , et je lui remis un présent pour le chef de Païou. Je lui recommandai spécialement la recherche des crânes déposés à Vanou et des pièces de monnaie, la découverte du lieu du naufrage, et de celui où les Français auraient construit un petit navire. En même temps , je l'invitai fortement à ne rien emporter sur lui qui put exciter la cupidité des naturels, et à ne conserver autre chose que les effets qui lui étaient strictement nécessaires. Il est fâcheux que M. Gai- mard ne connaisse point l'anglais, ce qui lui rend l'assistance d'Hambilton beaucoup moins utile. 2 6. Dès trois heures du matin, le grand canot bien ar- mé est parti pour remplir sa mission. M. Gressien a encore passé la journée à sonder et lever le plan de la baie de Manevai, avec la yole. Le bot a été mis aux ordres de M. Paris qui a exécuté un travail semblable pour la baie de Tevai. Nous avons observé dans la matinée plusieurs piro- DE L'ASTROLABE. 159 gués qui arrivaient par la passe de lest et semblaient se 182s. diriger sur le rivage de Tevai. De son côté , M. Grès- Février. sien a trouvé les habitans de Manevai disposés à dan- - ser, comme s'ils eussent célébré une fête. Mais le tra- vail dont il était chargé ne lui a pas permis d'en obser- ver les détails. La faiblesse extrême que j'éprouve depuis quelques jours ne me permet pas de m'écarter du navire ; je me contente d'une courte promenade sous les arbres de la plage, et je prends chaque jour un bain qui nie procure un peu de soulagement. A une heure après minuit, comme je dormais sur 27. le bastingage, j'ai été réveillé par le bruit qu'a fait le grand canot en accostant le long du bord. J'ai question- né avec empressement nos voyageurs , et l'on doit juger de la satisfaction que j'ai éprouvée, en rece- vant les renseignemens suivaus. Le grand canot est arrivé ce matin à huit heures n. environ devant Vanou. A son approche , les femmes clxxxiv, se sont enfuies dans les bois, emmenant leurs enfans avec elles et emportant sur le dos leurs effets les plus précieux. Les hommes sont venus au-devant du canot d'un air où léguaient l'inquiétude et l'effroi; à toutes les questions qu'on leur a adressées, ils n'ont fait que des réponses évasives et visiblement mensongères. Tout en persistant dans leur système de dénégation absolue louchant le naufrage des navires et ses consé- quences , ils ont cependant avoué qu'ils avaient eu en leur pouvoir les crânes des matas , mais ils ont ajouté qu'on les avait depuis long-temps jetés à la mer. 100 VOYAGE 1S2S. Seul parmi ces sauvages, Valie, second chef de Février. Y/anou , paraissait plus disposé à la confiance et à la PI CLXYIÏ sincérité. Plusieurs fois il fut sur le point de faire des déclarations plus satisfaisantes ; mais chaque fois il fut arrêté par les gestes et les menaces de ses compa- triotes qui l'empêchèrent de parler. On ne put non plus obtenir deux aucun renseignement touchant le lieu du naufrage. M. Gaimard et Hambilton descen- dirent à terre et visitèrent la maison de l'Aloua où rien d'intéressant ne s'offrit à leurs recherches. pi. Alors le canot se dirigea vers Nama, village situé à clxxxiii. deux milles plus loin. Les Français y furent accueillis d'un air plus ouvert qu'à Yanou; cependant leurs questions, leurs promesses et leurs efforts y furent long-temps aussi infructueux, et M. Jacquinot se pro- posait déjà de continuer sa route vers Païou , lorsqu'il s'avisa de déployer aux yeux des sauvages un morceau de drap rouge. La vue de cet objet produisit un tel effet sur l'esprit d'un de ces sauvages, qu'il sauta sur- le-champ dans le canot et s'offrit à le conduire sur le lieu du naufrage, pourvu qu'on lui donnât le précieux morceau d'étoffe. Le marché fut ausitôt conclu, et nos compagnons furent enfin conduits sur le lieu que nous cherchions avec tant d'empressement depuis notre arrivée. La chaîne de récifs qui forme comme une immense ceinture autour de Vanikoro , à la distance de deux ou trois milles au large, près de Païou et devant un lieu nommé Ambi, se rapproche beaucoup de la côte dont elle n'est guère alors éloignée de plus d'un mille. Ce fut DE L'ASTROLABE. 161 là , dans une espèce de coupée au travers des brisans, 189.S. que le sauvage arrêta le canot et fit signe aux Français Février, de regarder au fond de l'eau. En effet , à la profondeur de douze ou quinze pieds, ils distinguèrent bientôt, disséminés ça et là et empâtés de coraux, des ancres, pi. ccxl Us des canons, des boulets et divers autres objets, sur- tout de nombreuses plaques de plomb. A ce spectacle, tous leurs doutes furent dissipés ; ils restèrent con- vaincus que les tristes débris qui frappaient leurs yeux étaient les derniers témoins du désastre des navires de Lapérouse. Il ne restait plus que des objets en fer, cuivre ou plomb. Tout le bois avait disparu, détruit sans doute par le temps et le frottement des lames. La disposi- tion des ancres faisait présumer que quatre d'entre elles avaient coulé avec le navire, tandis que les deux- autres avaient pu être mouillées. L'aspect des lieux donnait enfin lieu de croire que le navire avait tenté de s'introduire au dedans des récils par une espèce de passe , qu'il avait échoué , et n'avait pu se dégager de cette position qui lui était devenue fatale. Suivant le récit de quelques sauvages , ce navire aurait été celui dont l'équipage avait pu se sauver à Païou , et y construire un petit bâtiment , tandis que l'autre aurait échoué en dehors du récif, où il se serait tout-à-lait englouti. M. Jacquinot fit plonger sur une de ces ancres ; on réussit à l'élinguer, et déjà on avait fortement agi avec les palans pour la soulager, quand on saperçut (pie celte manœuvre allait compromettre le salut du TOME V. I I 162 VOYAGE 1R2S. canot dont l'arrière cédait aux efforts qui avaient été Février, faits ; tant cette ancre était déjà engagée sous la croûte des coraux ! Cette considération décida M. Jacquinot à renoncer à son entreprise , et coïnme il était déjà quatre heures du soir, il jugea à propos de se mettre en route pour le navire. En conséquence , après avoir déposé M. Gaimard et Hambilton au milieu des habi- tans de Nama , qui parurent enchantés de voir ces étrangers s'établir au milieu d'eux , le grand canot se dirigea vers la corvette; il toucha plusieurs fois contre des bancs de coraux ; mais, comme il faisait très-beau clair de lune et calme, ces accidens n'eurent point de suite fâcheuse , et le canot opéra heureusement son retour à Ocili par la baie Manevai et la passe de l'Est. Du reste MM. Jacquinot et Lottin avaient acheté des naturels plusieurs objets du naufrage, dont les plus remarquables étaient un croc de capon , un bout de chaîne de paratonnerre, une mesure à poudre en cuivre , un piédestal d'instrument ou d'un fort chan- delier en cuivre, surtout un vase cubique en cuivre avec une forte doublure en plomb, etc. ; enfin un sau- mon de fer de cent livres pesant. Comme je l'ai déjà dit , ce voyage nous a tous con- vaincus que les bâtimens dont nous recueillons les débris, et dont ces messieurs ont vu les ancres et les canons épars sous l'eau , étaient effectivement ceux de Lapérouse. Je liens cependant à acquérir de nou- velles preuves de conviction , s'il est possible; je tiens du moins à me procurer un canon et une ancre pour les rapporter avec nous en Europe , et les montrer à DE L'ASTROLABE. 163 nos concitoyens comme des monumens authentiques 1S2S. du naufrage des frégates de Lapérouse et de nos ef- Février. forts sur les récifs de Vanikoro. Mais pour cela il faut que la chaloupe elle-même se transporte sur les récifs du naufrage , et je ne veux point qu'elle s'éloigne de la corvette avant que celle-ci soit mouillée dans un lieu plus sur. Dans la journée notre provision de hois à brûler a a 8. été complétée , et M. Paris a terminé son travail rela- tivement à la baie Tevai. Une forte houle entre en rade, et nous fait rouler bord sur bord, tandis qu'elle fait mugir avec force les brisans de la baie et de la passe de l'Est. Cependant la brise est modérée au N. et au N. N. E. ; mais ces grandes lames vien- nent sans doute des parages situés au nord de la ligne, et sont le résultat de quelque coup de vent dans l'hémisphère septentrional. A deux heures et demie, je suis allé prendre mon bain accoutumé, à l'ombre des barringtonia et des calophijllum aux feuilles luisantes et cartonnées. Ces beaux arbres étendent leurs rameaux au large, et forment ainsi sur le rivage même de délicieux om- brages. Sept pirogues de Tevai ont passé près du bord , et ont accosté le long de la plage d'Ocili. La plupart de ceux qui les montaient étaient des hommes, mais il y avait aussi quelques femmes qui allaient chercher des vivres à la plantation voisine de l'ai- guade; car ici, comme à la Nouvelle-Hollande, ce sexe est chargé de tous les travaux pénibles. Ces femmes sont encore plus hideuses que les hommes , ii' i S ï 8. Février. 16 i VOYAGE surtout quand elles ont atteint un certain âge. Leurs mamelles sèches , plissées et pendantes , ressemblent à de vieilles besaces, et comme si elles étaient jalouses d'imprimer plus vile à leur gorge cet aspect dégoû- tant, elles ont adopté la coutume de la serrer forte- ment avec une ceinture au-dessus du mamelon. Leurs cheveux sont laineux , et le plus souvent tondus ras. Un court tablier couvre leurs parties naturelles, et ces malheureuses créatures ont contracté pour la plu- part une attitude gauche et contournée , par l'habi- tude qu'elles ont de porter les fardeaux. Quelque hideuses que soient ces femmes, leurs maris en sont très-jaloux et ne permettent qu'avec une extrême ré- pugnance à nos hommes d'approcher d'elles. Les hommes, qui paraissent avoir fait leur toilette, DE L'ASTROLABE. 166 sont armés de leurs arcs et de leurs flèches. Les pre- 1828. miers , longs de cinq ou six pieds , sont d'un beau bois Février, rougeâtre, fort et flexible. Les flèches sont des bam- pi. bous adroitement travaillés , garnis d'une pointe en clxxvui. os, fort déliée et très-aiguë, soudée au corps de la flèche avec une résine tenace. Ces sauvages affirment d'une voix unanime que ces flèches causent des bles- sures mortelles ; mais les expériences faites à bord sur des animaux n'ont point confirmé cette asser- tion. 11 est vrai que ces mêmes sauvages conviennent que, toutes mortelles qu'elles sont pour l'homme, ces armes ne font point le même effet sur les animaux ni sur les oiseaux , ce qui parait peu croyable. Comme les pointes qui garnissent ces flèches sont faites avec des os humains, il est probable que la superstition entre pour beaucoup dans leur conviction à cet égard. En outre ces pointes étant, comme je l'ai dit, très-déliées, doivent se rompre le plus souvent lorsque la flèche pénètre assez avant, et, en restant dans la plaie, leur présence doit oecasionerdes accidens funestes pour des sauvage» qui ignorent le moyen de les extraire. De là peut-cire le préjugé qui leur l'ail considérer ces flè- ches comme empoisonnées. Quoiqu'il en soit, ils tien- nent tellement à ces armes, que jusqu'à ce moment ils ont formellement refusé d'en céder une seule , même pour du drap rouge dont ils sont si avides ; à toutes les propositions qu'on leur fait à cet égard , ils se contentent de dire qu§ ces armes sont tabous comme nos fusils. On a appris aujourd'hui de ces hommes qu'ils sont 166 VOYAGE 182s. habituellement en guerre avec les habitans du village Février. Sltu ^ sur j a pointe orientale de Me Tevai , village qui porte spécialement le nom de Vanikoro. Ces derniers se serviraient de sarbacanes pour lancer leurs flèches, si l'on a bien compris les gestes de nos sauvages , et ils auraient tué dans ces derniers temps neuf hommes aux habitans de Tevai. Naguère un village se trouvait aussi sur la plage d'Ocili , et l'on en voit encore les ruines. Mais les ha- bitans ont été exterminés à la suite de quelques com- bats , et leur territoire est tombé au pouvoir de la tribu de Tevai. Dans leur grande toilette, les hommes sont ridicu- lement surchargés d'anneaux en coquillages blancs ou en écaille de tortue , entrelacés les uns dans les au- tres , et suspendus aux oreilles , à la cloison des na- rines , aux bras , aux poignets , à la ceinture , aux genoux, et jusqu'à la cheville des pieds; tandis que les femmes portent rarement de ces ornemens et tou- jours en petite quantité. En masse , comme tous ceux de la race noire océanienne, ce peuple est dégoûtant , fainéant , stupide , farouche , avide et sans qualités ni vertus que je lui connaisse. Notre force seule lui impose, et je pense que notre existence serait fort compromise , si nous étions , ou s'ils nous croyaient les plus faibles. Il fut sans doute bien cruel pour notre illustre Lapérouse de succomber d'une manière si malheureuse sur la fin »de sa brillante expédition ; mais s'il eut le temps de connaître les êtres hideux entre les mains desquels son mauvais sort Favait pré- DE L'ASTROLABE. J67 cipilé, avant de périr, son naufrage dut lui paraître 1828. dix fois plus déplorable encore. Partout ailleurs , au l evi!el - milieu des peuples de la race polynésienne, comme à Taï'ti, Tonga, Rotouma, Tikopia, etc., le premier moment d'inquiétude et d'effroi de la part des sau- vages passé , il eût pu traiter avec eux , et en obtenir des égards et même des secours et des vivres. Les anthropophages de la Nouvelle-Zélande se sont eux- mêmes montrés quelquefois hospitaliers envers les Européens naufragés sur leurs plages. Mais à Vani- koro les compagnons de Lapérousc ne durent trouver que cupidité, barbarie et perfidie. Malgré nos offres nous ne pouvons obtenir, des habitans de Tevai , que des noix de cocos et quelques bananes , tant leurs prétentions sont excessives pour les autres produc- tions. Quant aux cochons, ils paraissent décidés à ne pas en céder, quel que soit le prix qu'on leur propose. Malgré les chaleurs étouffantes qui régnent à Vani- koro, et les travaux forcés en tout genre que viennent d'exécuter nos hommes , il est très-remarquable que personne ne souffre ni de la fièvre ni de la dyssen- terie. M. Sainson et le maître d'équipage sont même parfaitement rétablis; je suis le seul dont la santé ne soit pas aussi satisfaisante que celle des autres. Mais mon état paraît tenir à des affections dentrailles qui durent déjà depuis long-temps. La chaloupe a apporté le reste du bois à brûler. Tous les hommes de l'équipage sont allés, en deux bordées , à terre pour laver leur linge et leurs hamacs dans le ruisseau de laiguade. 168 VOYAGE ( 8a8* Aujourd'hui les naturels de Tevai sont venus à Février. j J0rc j en p| us g Tan d nombre qu'ils ne l'avaient encore fait ; ils ont apporté une plus grande quantité de cocos et de bananes que de coutume. Ils ont même amené deux cochons, mais leurs prix ont été si outrés qu'ils les ont remportés à terre. Peut-être, malgré le silence que j'avais recommandé , ont-ils compris que nous allions quitter leur territoire pour nous trans- porter chez leurs voisins ; ils auront senti que c'en se- rait fait de leurs marchés , et ils auront désiré réparer le temps perdu. Dans tous les cas le chef Nelo n'a point reparu-, il n'a point tenu sa parole, et a gardé la hache. J'aurais été bien surpris s'il avait montré plus de probité. Ce matin il soufflait une petite brise de S. S. E. avec beau temps -, la circonstance m'a paru favorable pour conduire la corvette de la rade d'Ocili dans la baie de Manevai. Dès cinq heures du matin le branle- bas fut fait, toutes nos ancres de poste furent succes- sivement levées, et nous commençâmes à nous touer vers la passe de l'Est au moyen de grelins éiongés sui- des ancres à jet. Cette opération souffrit peu de diffi- cultés jusqu'à huit heures; mais en ce moment la brise fraîchit au nord plus qu'elle n'avait fait les jours pré- cédens, et fit chasser une de nos ancres à jet; ce qui nous rejeta à moins de huit ou dix brasses des brisans du rivage. Avec de grands efforts nous pûmes continuer notre manœuvre; cependant une autre ancre à jet ayant en- core chassé, celte fois nous retombâmes près du récif 29- DE L'ASTUOIABE. 169 du mouillage sur lequel la mer brisait avec fureur. i8aS. Durant plus de vingt minutes , la corvette se trouva Février, sur des tètes de coraux situés à moins de quatorze pieds sous l'eau , et avec une houle assez forte : il est fort heureux que, dans les levées de la lame, elle n'ait touché contre aucun de ces rocs acérés dont un seul eut pu la défoncer. Nous réussîmes encore à nous tirer de ce danger ; mais tout le reste du jour nous fumes cruellement contrariés par le vent. Malgré tous nos efforts, nous fûmes condamnés à passer la nuit, à moins d'une en- cablure de ce fatal brisant, sur deux ancres à jet mouillées, l'une par trente-cinq brasses de fond et avec quarante-cinq brasses de la petite chaîne , l'autre par trente-trois brasses et avec soixante-dix brasses d'un grelin peu solide. Dans la journée , il y a eu quinze ancres , tant grosses que petites , mouillées et élongées , souvent avec deux ou trois grelins , au milieu d'une mer assez creuse et par de grands fonds. Accablés de fatigue, tous les officiers et les hommes de l'équipage dormirent du plus profond sommeil. Seul je veillais pour tous; car, dévoré d'inquiétude sur notre position critique , je ne pouvais m'en rap- porter qu'à moi-même pour veiller sur les chances du vent , de sorte qu'il me fut impossible de fermer l'œil un seul instant. A l'exception des affreuses nuits passées sur les récifs de Tonga-Tabou , nous n'en n'avions pas eu d'aussi pénible. Si le vent eût varié à l'E. et eût soufflé avec quelque force, V Astrolabe 170 VOYAGE iSa& eût été perdue sans ressource. Avec des naturels Février, aussi barbares que ceux de Vanikoro , et qui ne res- pectent tout juste les Européens qu'en raison de la crainte que ceux-ci leur inspirent, il est vraisemblable que nous eussions tous péri sous leurs coups. Les habitans de Tevai ont encore apporté aujour- d'hui beaucoup de cocos et de bananes à bord ; ils paraissent très-contrariés de notre déplacement, qui va nous transporter hors des limites de leur terri- toire , et par conséquent les priver de tous les avan- tages qu'ils espéraient retirer de leur commerce ex- clusif avec nous. Dans leurs regrets, il n'y a pas le moindre sentiment généreux : la cupidité seule les excite, i mars. Les travaux recommencèrent dès quatre heures et demie du matin , et nous nous efforçâmes d'atteindre la passe. Malheureusement le vent du N . reprit , et nous contraria singulièrement. Ce ne fut qu'avec des peines et des efforts inouis que nous pûmes donner dans la passe , tourmentés à la fois par le vent et le courant contraires, et obligés de manœuvrer la cor- vette dans un canal quelquefois si resserré, qu'elle n'y eût pas trouvé sa longueur pour se retourner. Cela nous forçait à avoir sans cesse trois ancres en mou- 5 vement , afin que nous fussions toujours retenus au moins par deux d'entre elles, tandis qu'on manœu- vrait la troisième. Tandis que nous donnions dans ce dangereux ca- nal , les naturels de Tevai et de Manevai nous don- naient un spectacle curieux , et dont j'aurais mieux DE LASTKOLABE. 171 joui, si je n'eusse été distrait par les inquiétudes et iSiS. les soins continuels qu'exigeait de moi la conduite Mars - de F Astrolabe, Vers une heure après-midi, M. Gres- sien étant allé élonger une ancre dans la passe , deux habitans de Manevai parurent sur le récif du sud , et se lancèrent à l'eau probablement dans l'intention de se rendre à bord du canot de M. Gressien. Mais cet officier, naturellement tout entier à sa corvée., ne fit point attention à l'action de ces sauvages , et revint à bord dès qu'il eut mouillé son ancre. En ce moment même , cinq ou six pirogues de Tevai se trouvaient encore le long du navire , et commerçaient avec l'équipage. Sur-le-champ deux d'entre elles se détachèrent des autres , coururent avec rapidité vers les deux hommes à la nage, les saisirent malgré leurs efforts pour s'enfuir, et les con- duisirent en triomphe à Tevai. Les autres pirogues les suivirent de près; les hommes qui les montaient descendirent sur le récif du nord, et se dirigèrent vers leur village, en gambadant, poussant des cris et faisant des gestes de joie, comme pour célébrer une victoire. Une demi-heure après cet événement, une pirogue de Manevai traversa le chenal , et il en débarqua un vieillard qui me parut être le chef de Manevai : du reste , il se dirigea seul et sans armes vers Tevai , tandis que ceux qui l'avaient amené reprirent le large. Sans doute le vieillard obtint promptement l'élargis- sement des deux prisonniers , car il ne larda pas à reparaître avec eux. Pendant ce temps, tous les guer- 172 VOYAGE 1828. riers de Manevai , armés de leurs arcs et de leurs Mars. flèches et au nombre de cinquante ou soixante , arri- vèrent successivement sur le récit' situé de leur coté : les uns s'accroupirent pour contempler la corvette, quelques-uns couraient sur la plage , et d'autres s'a- musaient à lancer des flèches sur les poissons. C'était un spectacle curieux que de voir ces corps nus, noirs et grêles , paraître et disparaître alternativement , comme des fantômes , entre les arbres du rivage. Deux pirogues deTevai s'approchèrent encore delà corvette pour reprendre leurs échanges ; mais à la vue de quatre pirogues de Manevai qui s'avançaient à leur rencontre, elles firent une prompte retraite. Quel- ques minutes après , quatre pirogues de Tevai re- vinrent à la charge; mais il s'en présenta sur-le-champ plus de dix de Manevai. Celles-ci s'avancèrent jus- qu'au milieu de la passe , en faisant toutes sortes de menaces et de provocations à leurs ennemis , qui res- tèrent prudemment sur leur récif. Durant quelque temps, ces cris d'insulte et d'aggression , poussés par les habitans de Manevai , retentirent h nos oreilles ; il y eut même quelques flèches lancées de part et d'au- tre, qui me donnèrent un moment d'inquiétude pour nos canots , obligés de passer entre les deux partis pour exécuter leurs opérations. Mais ceux de Tevai, se sentant sans doute les plus faibles , restèrent toujours à une distance respec- tueuse , et finirent par se retirer tout-à-fait. Au mo- ment même où les provocations semblaient être le plus animées, je remarquai, parmi les sauvages de DE L'ASTROLABE. 173 Manevai, un individu sans armes, qui seul et debout 1828. dans une pirogue agitait un morceau d'étoffe blanche, Mars - et par ses signes semblait inviter les habitans de Tevai à se retirer, tandis que ses propres compatriotes les défiaient par les menaces les plus insultantes. Une fois débarrassés de la présence de leurs rivaux , les naturels de Manevai firent leur apparition à bord , et parurent enchantés de l'accueil qu'ils y reçurent. De ce moment, nous ne revîmes plus les habitans de Tevai, dont aucun de nous ne regretta la société l . Il nous fallut encore le reste de la journée pour franchir toute la longueur de la passe , encore est-il douteux que nous eussions réussi sans une double circonstance qui nous favorisa. Après midi , la brise, quoique toujours contraire, mollit beaucoup; et sur les quatre heures la marée , ayant reversé en dedans des îles, nous poussa lestement vers l'intérieur, en nous faisant raser de très-près les dangereux brisans qui bordent cette passe épineuse. Enfin, à sept heures et demie , j'eus la satisfaction de voir la corvette établie sur deux ancres dans l'in- térieur de la baie, sur une mer aussi paisible que l'eau d'un étang, et à l'abri des houles du large. La journée nous avait encore coûté vingt-deux ancres à mouiller et à relever. Toutefois c'était presque un miracle que nous n'eussions touché nulle part , ni per- du d'ancres ou de grelins , par un fond hérissé de co- raux, et ayant eu à lutter contre des circonstances " l'orr; note 10. 174 VOYAGE 1828. aussi défavorables. Le grelin de gomotou acheté à Mars. Amboine nous a rendu les plus grands services; dans cette circonstance critique , j'ai été à même d'apprécier à toute leur valeur ces utiles cordages. Leur extrême légèreté leur donne un grand avantage sur ceux de chanvre , sans rien leur enlever en solidité , ni en flexi- bilité. Je ne saurais trop en recommander l'emploi aux capitaines appelés à faire des voyages semblables à ce- lui de V Astrolabe , et qui auraient l'occasion de s'en procurer aux Moluques ou à Java. 2. Comme il faisait calme plat , à six heures du matin, je partis dans la yole , pour aller reconnaître la partie du bassin où nous serions le mieux placés et, le plus à proximité de toute espèce de ressources. Après avoir franchi une seconde passe formée par les brisans de File Manevai et un récif qui s'étend au large de la côte opposée, je trouvai un havre très-sûr avec quinze à pi. CLxxxi. vingt brasses de fond , derrière l'île Manevai. Le bri- sant opposé défendait ce bassin contre les houles de la baie extérieure , et , pour ne lui laisser rien à désirer, une jolie rivière venait sejeler à la mer précisément en cet endroit. Mon choix fut bientôt arrêté. Je retournai à bord , les ancres furent sur-le-champ dérapées ; et à l'aide des avirons de galères et de trois canots de l'avant, nous atteignîmes en moins de deux heures le mouillage de Mangadai. Toute lente qu'elle était, cette navigation était bien plus satisfaisante que celle des deux journées précédentes; à la joie qui régnait à bord, aux cris d'al- Jégresse des matelots qui nageaient dans les canots , DE L'ASTROLABE. 1 s i .1 on eût dit que l 'Astrolabe exécutait une marche triom- 1828. phale, tandis que les manœuvres des journées anté- Mars rieures semblaient être les tristes et pénibles efforts d'un équipage qui cherche à se soustraire au danger le plus imminent. En ce moment , qui eût pu deviner que la scène changerait si tôt d'aspect!.. Arrivé au poste que j'avais choisi , mon premier soin a été d'y établir de nouveau la corvette sur trois amar- res ; opération qui n'a été terminée qu'à quatre heures et demie du soir. Puis on s'est occupé sur-le-champ de préparer la chaloupe et la baleinière qui seront expé- diées dès demain vers Païou, pour relever quelques dé- bris importans du naufrage , lever le plan de cette par- tie de l'île et ramener M. Gaimard et Hambilton. Après le retour de l'embarcation , je compte moi-même me rendre à Vanou, Nama et Païou, pour interroger les naturels , examiner les localités et parvenir, s'il est possible, à de nouveaux renseignemens sur le sort des Français. La yole a élé envoyée vers la rivière ; après l'avoir remontée jusqu'à une certaine dislance, elle en trouva l'eau potable et très-facile à faire , découverte qui nous a été fort agréable. Au moment où nous avons mouillé , tous les natu- rels qui jusque-là nous avaient paisiblement accompa- gnés dans leurs pirogues, au nombre de quinze ou vingt , ont monté à bord et nous ont de nouveau té- moigné toute leur satisfaction de nous voir sur leur territoire. Les chefs et plusieurs naturels m'ont donné le salut de respect ( qui consiste à baiser le dos de la main), et. je leur ai fait quelques présens. Le vieux 176 VOYAGE 1S28. Mocmbe, premier ariki et chef religieux de Mane- Mars. va j ^ a V0l] j L1 fo re mon am j particulier. Il est âgé de quarante-cinq à einquanteans, d'une très-petite taille et fort laid de sa personne. Les individus qui m'ont paru ensuite les plus influens sont : un homme dans la force de l'âge, robuste, agile et intelligent , nommé Kavali- ki, puis un troisième dont j'ai oublié le nom, enfin notre ami Tangaloa qui se disait frère de Kavaliki et dont j'ai déjà signalé la sagacité. Nous avons cru com- prendre que ces deux derniers se donnaient pour être issus d'un père de Tikopia et d'une mère de Vanikoro, mais nous ne pourrions pas en répondre. Moembe et ses compagnons m'ont exactement in- diqué les gisemens de Nitendi ou Indendi, Taumako, Natiou et Warouka. En outre , Moembe m'a présenté deux naturels de Toupoua et de Nitendi, qui ont pro- noncé les noms de Mantji, Tchikaïna, et de plusieurs autres îles situées au N. et au N. O. de Vanikoro. On doit se rappeler que Tchikaïna est un des noms donnés jadis à Quiros par les naturels de Taumako , ce qui me confirma encore l'exactitude de son récit. Au coucher du soleil , les sauvages nous ont tous quittés pour retourner dans leurs cases , et les cinq Tikopiens sont au contraire revenus dans une piro- gue , afin de passer , comme de coutume , la nuit à bord. Ils paraissent fort contens de l'accueil et des procédés des habitans de Manevai à leur égard. Brini- Warou m'a appris en outre que les chefs allaient leur fournir une pirogue toute équipée pour retour- ne]' à Tikopia , si je ne m'y opposais pas. Non-seu- DE L'ASTROLABE. 177 lement je leur ai assuré que je donnais mon eonsen- i8a§. leinent à leur départ, mais je leur ai promis des vivres Mars pour la traversée et des présens au moment de leur départ ; promesses qui les ont comblés de joie. Pour dire vrai , je serai charmé d être débarrassé de ces cinq naturels, qui ne m'ont jamais été d'une utilité réelle , et que je n'ai gardés à bord que par un senti- ment de compassion et d'humanité. A leur place , j'embarquerai avec plaisir deux ou trois naturels de Manevai pour me guider dans mes recherches sur Nitendi et Taumako. Quelques-uns ont déjà paru souscrire à mes propositions ; d'ailleurs mon ami Moembe m'a promis de désigner d'autorité deux de ses hommes pour me servir de guides et d'interprètes. A trois heures et demie du matin , la chaloupe 3. et la baleinière se sont mises en route pour accom- plir leur mission sur la partie occidentale de Vani- koro. La première de ces embarcations , armée de quatorze hommes et de quatre pierriers , est com- mandée par M. Guilbert qu'accompagnent 31 M. Paris et Sainson: sa destination est de draguer divers articles du naufrage, et surtout de se procurer une des ancres et un des canons aperçus par le grand canot. 31. Gres- sien commande la baleinière , et il doit compléter la géographie de cette partie de Vanikoro, autant qu'il lui sera possible, après avoir prêté à la chaloupe tous les secours nécessaires pour accomplir sa mission. Les deux embarcations emportent deux jours com- plets de vivres pour cette expédition , et des objets d'échange pour s'en procurer en cas de besoin. TOME V. 12 178 VOYAGE i8a8. Sur les sept heures, les naturels sont revenus à Mais. bord ^ en t re autres mon ami Moembe , qui m'a renou- velé ses offres de service et ses protestations d'ami- tié. Très-différent de ses compatriotes sous divers rapports , son caractère est doux , son humeur paisi- ble, et ses manières décentes, réservées et polies. En un mot, l'on peut, assurer que c'est un homme tout- à-fait comme il faut , pour un habitant de Vanikoro. Dès la veille , il m'avait long-temps entretenu de son Atoaa; tout ce que j'avais pu saisir de son dis- cours avait été, qu'il désirait me présenter à cet Atoua, car il était convenable que je lui fisse mon offrande. Aujourd'hui, il a remis la conversation sur le. même chapitre : curieux d'apprendre quel était cet Atoua , et en quoi consistait le culte qui lui était rendu , j'in- vitai Moembe à m'aceompagner à terre avec Wil- liams, et à me conduire devant sa divinité. Nous descendîmes à une centaine de pas au nord de la rivière. Au bord de la plage \ parmi quatre ou cinq cases , Moembe m'en désigna respectueusement une qui, plus chétive et moins bien entretenue que les autres, était, disait-il, la résidence de X Atoua. Pour preuve, il me montra du doigt le trou d'un de ces crabes de terre si communs dans toutes les îles de l'Océanie. Au premier abord , je crus qu'il se mo- quait de moi , et je lui demandai s'il n'existait pas quelque autre Atoua plus puissant, plus considérable. Alors Moembe étendit la main vers la montagne , et je crus qu'il m'indiquait quelque autre endroit plus re- culé dans l'intérieur. Je lui fis signe de me conduire DE L'ASTROLABE. 179 à cet autre Àtoua ; il se mit à marcher devant moi; 1828. j étais suivi par l'Anglais Williams et mon secrétaire Mars - B. Lauvergne. Nous cheminâmes durant quelque temps par de petits sentiers bien battus , au travers de plantations plus étendues et mieux entretenues que toutes celles que j'avais jusqu'alors observées. Ces plantations se composaient surtout de taros et d'ignames ombragées par des cocotiers , des bananiers , des arbres-à-pain , des inocarpus , spondias , etc. Après avoir marché l'espace d'un mille environ, nous arrivâmes sur le bord de la rivière , dont le volume est encore consi- dérable, mais dont le cours est souvent barré par des cascades dans le roc. Là cessaient les plantations, et tous les cocotiers s'effaçaient complètement devant une forêt compacte. Moembe m'engagea à revenir sur mes pas , as- surant que plus avant je ne trouverais que des ar- bres sauvages , et des buissons où je me déchirerais les jambes. Les nouvelles explications qu'il me donna prouvèrent que la résidence du grand Atoua était le sommet même du mont Kapogo suspendu sur nos têtes ; les nuages qui entourent habituellement ce pi- ton sont l'indice de la présence du dieu. Moembe me fit particulièrement remarquer un rocher blanchâtre, nu et escarpé, d'où les eaux se précipitent en cas- cade, à la suite des grands orages. Je ne m'arrêtai que le temps nécessaire pour que Lauvergne dessinât un site éminemment pittoresque au bord de la rivière ; puis nous reprimes le chemin la' 180 VOYAGE 1828. de la plage. De retour auprès des cases dont j'ai déjà Mars. parlé, Moenibe me répéta que l'une d'elles était bien la maison de l'Atoua, tandis que les autres n'étaient que de simples balai ou cases pour manger et dormir. Puis il me fit remarquer, près du trou de Tourlourou, un terrain fraîchement remué , ajoutant qu'en cet en- droit avait été inhumé un grand personnage nommé Loubo, son père ou son parent. Ce Loubo était XAtoua auquel je devais une offrande. Plus jaloux de me concilier l'affection du bon Moembe que celle de son divin Loubo, je déposai en guise d'offrande, sur la tombe de ce dernier, un mor- ceau d'étoffe. Cette action fut en effet très-agréable à Moembe qui , d'un ton très-recueilli , adressa un dis- cours assez long à son dieu Loubo , pour me recom- mander à sa bienveillance, et lui expliquer queVA?ï- ki Mara était son ami et celui de sa famille. Cela fait, sur un des pieux qui servaient de môntans à la cabane, Moembe me montra un nid en terre, d'a- beilles maçonnes, ou de fourmis, car je ne saurais trop affirmer à quel genre d'insectes il a pu appartenir , et il m'assura avec beaucoup de sang-froid, et même avec une gravité respectueuse , que dans ce nid résidait un autre Atoua nommé Banie , non moins révéré que Loubo. Je vis bien qu'il fallait encore m'exécuter généreu- sement à l'égard de ce nouveau dieu. En conséquence, je lui offris un miroir et un collier que Moembe déposa sur le nid en question ; puis il récita à Banie une prière encore plus longue que celle qu'il avait faite à DE L'ASTROLABE. 181 Loubo. Moembe laissa durant quelques minutes les 182& offrandes sur les gîtes de ses deux atouas , puis il les Mars - reprit avec respect, les enveloppa avec soin dans un morceau d'étoffe, et les emporta avec lui , plus avisé du moins que ces hommes qui laissent inutilement pourrir des objets de prix en l'honneur de leurs divi- nités. Du reste, ces preuves authentiques de ma piété envers les Atouas de Moembe achevèrent de me con- cilier toute son affection , et je dois dire qu'en effet je n'ai jamais eu à me plaindre des procédés de l'hon- nête Moembe. Nous traversâmes ensuite les deux bras de la rivière, et nous trouvâmes quatre ou cinq cases que Moembe me désigna comme sa propriété particu- lière. C'était à l'endroit même où notre nouvel ob- servatoire venait d'être établi. Moembe me fit entrer dans la plus vaste et la mieux entretenue de ces cases, et me fit comprendre qu'elle était entièrement à mon service; je m'y reposai un moment avec lui, et je tentai de l'interroger sur le naufrage des Maras, par l'entremise de Williams. A cet égard, Moembe ne put me donner des détails bien satisfaisans; il déclara qu'il n'avait vu ni le navire naufragé, ni les Maras, attendu qu'il n'était alors qu'un très-petit garçon ; seulement il avait entendu dire que les habitans de Vanou allèrent au vaisseau échoué pour le piller , mais qu'ils furent repoussés par les blancs qui firent feu sur eux et leur tuèrent vingt hommes et trois chefs; à leur tour, les insulaires tuè- rent à coups de flèche tous les blancs qui voulurent 182 VOYAGE i Sa8. descendre sur leur territoire. Suivant lui, deux hommes Mars. seulement descendirent à terre à Païou , et n'y vécurent pas plus de trois lunes. Mais l'Atoua des Papalangui, enfans du ciel, vengea bientôt la mort des blancs, et envoya des maladies qui firent périr une quantité de naturels. Depuis les vaisseaux naufragés, ils n'avaient plus revu d'Européens jusqu'à l'arrivée de Pila. Comme la chaleur était suffocante sur cette partie de la plage, je suis revenu à bord. Les naturels de Manevai continuent de se montrer plus confians et plus communicatifs que ceux de Tevai; ils ont ap- porté dans la journée plus de vivres de différentes espèces , que les autres n'avaient fait durant tout notre séjour h Ocili. Pour des colliers, j'ai pu enfin me procurer des arcs et des flèches, et une boîte à conte- nir la chaux qu'ils mêlent avec leur bétel ; mais je n'ai encore pu me procurer aucun de leurs bracelets auxquels ils attachent un prix infini, puisqu'ils ont refusé, pour un seul de ces ornemens , un grand cou- peret et un collier réunis. La seine a été jetée, dans la soirée , devant la plage de l'observatoire , et a ramené une pêche assez co- pieuse. On trouve ici des pinnes marines , des béni- tiers , des spondiles , des cames , moules , arches , venus , et surtout de bonnes huîtres en assez grande quantité; la pénurie de viande fraîche nous force à tirer parti de ces différens coquillages et à les mettre à diverses espèces de sauces. La chasse n'offre que des pigeons, des chevaliers ou des poules sultanes en petit nombre. DE L'ASTROLABE. 18 o Il a fait généralement calme avec une chaleur acca- i8as. Liante ; cependant, de midi à deux heures, il a tombé 4 mars - un grain de pluie très-abondant , qui a subitement donné naissance à de nombreuses cascades, sur le re- vers de la montagne, et fait grossir la rivière d'une manière extraordinaire. Toute la matinée, les naturels ont commercé paisiblement le long du bord. Mon ami Moembe a passé une bonne partie de la journée avec- moi, et m'a raconté que les peuples de Manevai , Va- nikoro , Mambili et Vanou étaient alliés ensemble et ennemis communs de ceux de Tevai, Nama, Païou et Tanema; mais ces divisions ne concernaient point les chefs qui étaient tous amis entre eux. Voici les noms de ces chefs suivant Moembe : à Vanikoro, Valiko ; à Mambili , Moundgi ; à Vanou , Valie et Fonou ; à Nama , Kamaïou ; à Païou , Outaïka ; à Tanema , Naïla ; à Tevai, Nelo ; à Manevai, Kalaï et Moembe. Si le rapport de Moembe est exact, pour des hommes aussi barbares , il faut convenir que c'est une conven- tion bien sage et bien politique de la part des chefs, d'avoir arrêté que les peuples seuls pouvaient se faire la guerre, mais qu'entre eux chefs ils seraient tou- jours amis. Dans notre Europe tant civilisée, les rois n'ont pas mieux fait. Nous voyons de temps en temps les femmes passer dans leurs pirogues près du navire , pour se rendre à la pèche avec leurs filets, ou aller cueillir des racines dans les plantations le long de la rivière ; mais elles évitent toute communication avec les blancs , et les hommes en paraissent fort jaloux. 184 VOYAGE 1828. 5 mars. A cinq heures vingt minutes du matin , la chaloupe et la baleinière sont rentrées à bord, ramenant tout leur équipage et en outre M. Gaimard et Hambilton. Un courant violent contraria beaucoup MM. Gressien et Guilbert dans les opérations dont ils étaient chargés; néanmoins ils en vinrent à bout. M. Gressien recueillit les matériaux nécessaires pour compléter le plan des récifs et des cotes de Vanikoro. M. Guilbert, après de violens efforts qui firent craquer l'arrière de sa chaloupe , parvint à extraire des récifs les objets sui- vans : une ancre de dix-huit cents livres environ sans jas , fortement oxidée et revêtue d'une croûte de co- raux dont l'épaisseur paraît d'un à deux pouces ; un canon court en fonte, également recouvert de coraux, tellement oxidé que le métal cédait facilement, sous DE L'ASTROLABE. 185 l'action du marteau ; un pierrier en bronze et une es- 1828. pingole en cuivre , beaucoup mieux conservés , l'un Mars * portant sur ses tourillons les numéros 548 d'ordre et 144 de poids, l'autre les numéros 286 d'ordre et 94 de poids : du reste nulle autre marque ; un saumon de plomb , une grande plaque du même métal , des fragmens de porcelaine, etc. En outre, on avait acheté à Nama les débris d'une bouilloire. Au lieu du naufrage, on avait remarqué cinq au- tres ancres , deux pierriers , et d'autres canons à demi recouverts par les coraux. Le séjour de M. Gaimard n'avait conduit à aucune découverte utile. Il était revenu très - peu satisfait de l'esprit turbulent, du caractère irascible et des dispositions avides des naturels de Nama. Il avait eu souvent à souffrir de leurs mauvais procédés, et il n'avait pu visiter Païou comme il se le proposait. Les naturels persistaient dans leur système de déné- gation absolue touchant le naufrage des Mai as , et il 186 VOYAGE i8a8. lui paraissait très-difficile d'obtenir désormais de leur Mars. p art aucun renseignement satisfaisant. Ce qu'il y avait de plus fâcheux, c'est que M. Gaimard reve- nait de son voyage avec des furoncles très-doulou- reux , accompagnés d'une fièvre assez violente. Tou- tefois , chacun de nous pensa que son mal n'aurait point de suite, et qu'il avait été occasioné unique- ment par les désagrémens et les privations qu'il avait essuyées durant son séjour avec les sauvages '. A la vue des débris rapportés par la chaloupe , nul de nous ne douta qu'ils n'eussent appartenu aux frégates de Lapérouse. Toutefois , pour écarter toute imputation d'avoir cédé aux illusions d'une imagina- tion prévenue , je rassemblai toutes les personnes de l'état-major de V Astrolabe , et leur demandai tour à tour quelle était leur opinion touchant cet événement. Toutes déclarèrent d'une voix unanime qu'à leurs yeux le naufrage de Lapérouse sur les brisans de Vanikoro leur paraissait un fait établi, et qu'ils étaient convaincus que les objets rapportés par la chaloupe en étaient les restes. Alors je leur fis part du projet que j'avais depuis long-temps conçu , d'élever à la mémoire de nos infor- tunés compatriotes' un mausolée modeste , mais qui suffirait du moins pour attester notre passage à Va- nikoro, nos efforts et l'amertume de nos regrets, en attendant que la France pût un jour y consacrer un monument plus durable et plus digne de sa puissance. Cette proposition fut reçue avec enthousiasme, et i I ores note 1 r. DE L'ASTROLABE. 187 chacun voulut concourir à l'érection du cénotaphe. 1828. Sans doute, nous eussions désiré le placer à Païou Mars - même, le plus près possible du théâtre du naufrage et du lieu où se réfugièrent les malheureux qui purent échapper à la première catastrophe; mais l'exécu- tion de ce projet à une distance aussi considérable du navire , et hors de sa protection , eût entraîné des difficultés insurmontables et de grands dangers. En outre, notre mausolée, placé à Païou, n'eût point été en vue des navigateurs destinés à nous suivre à Va- nikoro. Tout bien considéré, nous arrêtâmes qu'il serait placé au milieu d'une touffe de mangliers situés sur le récif qui cerne en partie notre mouillage du coté du nord. Sur-le-champ , accompagné de plusieurs offi- ciers , je descendis sur le récif, je désignai le local que l'on commença à déblayer, et je chargeai M. Lottin de la surveillance particulière des travaux relatifs au mausolée. Sa forme devait cire celle d'un prisme qua- drangulaire de six pieds sur chaque arête , surmonté par une pyramide quadrangulaire de même dimension. Des plateaux de corail, contenus entre quatre pieux solides fichés en terre , devaient former le corps de l'édifice, et sa cime était recouverte par un chapiteau en bois peint. Je destinai a cet emploi les planches de koudi, achetées l'année précédente à Korora-Reka. Je donnai l'ordre de n'employer ni clous, ni ferrures , pour assembler ces pièces, afin de n'offrir aux naturels aucun objet qui pût les porter à détruire notre ouvrage, pour satisfaire leur cupidité. 188 VOYAGE 1828. Pour la première fois , un naturel a consenti à me Mais. céder deux bracelets pour un grand couperet , et Ka- valiki m'a livré , pour trois haches , un petit cochon pesant au plus quinze livres. Nous avons reçu aujourd'hui la visite de plusieurs habitans du village de Vanikoro, et notamment de Va- liko, premier chef de cette tribu. Valiko est un homme de cinquante à cinquante-cinq ans , au teint très-noir , aux cheveux grisonnans, mais encore vif, actif, et en apparence plus intelligent que tous les naturels de la race noire que j'avais encore remarqués. Par l'entre- mise de Hambilton , je l'interrogeai sur le naufrage des Maras ; voici ce qui résulta de ses réponses , par elles-mêmes assez précises , et en outre développées par les explications de Tangaloa et de Kavaliki. En définitive, aucun navire n'aurait péri devant Vanou; mais l'un aurait échoué devant Païou , à l'en- droit même où sont encore aujourd'hui les ancres et les canons , et de ce bâtiment proviennent tous les objets que les naturels ont livrés à M. Dillon et à l 'Astrolabe y l'autre toucha et s'engloutit devant Ta- nema , en dehors même du récif, sans qu'on pût en rien sauver; presque tous les hommes qui le montaient périrent sans venir à terre. Les Maras du premier navire , en grand nombre ( cependant il n'en désigne que trente , dans l'impossibité où il est d'en énumérer davantage ) , s'établirent à Païou , et travaillèrent à la construction d'un petit vaisseau. Quoique les naturels eussent du respect pour ces étrangers et ne les abor- dassent qu'en leur baisant les mains en signe d'hom- DE L'ASTROLABE. 189 mage, ce qu'il exprime par un geste, il y eut des 1828. querelles où périrent , d'un côté , cinq naturels de Ma,s " Vanou , dont trois Arikis et un homme de Tanema; de l'autre paît, il y eut deux M ara s tués à Païou. Au bout de cinq lunes , les Maras quittèrent l'ile sur leur petit bâtiment. Yaliko me montra un garçon de douze à treize ans pour m'expliquer qu'il avait le même âge que cet enfant à l'époque du naufrage des Maras. Il a été impossible à Valiko de me donner l'origine du nom mara qu'ils assignèrent aux Français ; seu- lement, il dit que quand on demandait à ceux-ci d'où il venaient, ils répondaient : Mara. Peut-être serait-ce une corruption du mot mer que leur prononçaient leurs hôtes? Avant ces deux navires , ils n'avaient jamais entendu parler des Papalangui ', mot qu'ils ont adopté des peuples de la race polynésienne, pour désigner tous les blancs ; mais ils savaient que trois bàtimens de cette nation avaient passé devant les côtes de Nitendi sans y toucher ; sans doute, le navire de Carteret et les deux frégates de d'Entrecasteaux. Ils n'en virent plus jusqu'à l'arrivée de Pila , et F As- trolabe a été le quatrième navire qu'ils aient vu. Tous attestent qu'il n'y a aucun homme du naufrage , ni à INitendi, ni à Toupoua, ni à Taumako, etc. Cepen- dant , il y a en ce moment à Vanikoro des habitans de chacune de ces trois îles. Ravaliki et Tangaloa affir- ment, ainsi que Valiko , qu'à Vanou il y a quantité de pièces de monnaie en cuivre , en argent et même en or. Tangaloa , moyennant une hache que je lui promets, s'engage à me montrer le lieu où les Maras eonstrui- 190 VOYAGE 1828. sirent leur petit bâtiment, et le récif où périt un des Mars. vaisseaux devant Tanema. Suivant Kavaliki et Tangaloa , la grande île se nomme collectivement Vanikoro , et ses divers dis- tricts sont : Vanou, Nama, Païou, Tanema, Nimbe, Temoua et Ocili, dont les habitans ont été récemment exterminés. L'ile du N. E. se nomme Taneanou et ne renferme que les deux villages de Vanikoro et de Tevai. Enfin la petite île Manevai est habitée par la tribu de ce nom. J'ai fait des présens à Valiko et à Kavaliki, qui sont repartis pour leur résidence , très-satisfaits de leurs rapports avec nous. Le dernier a promis de rapporter à bord des cochons , après avoir indiqué qu'il y en avait beaucoup dans son village. Le temps est devenu très-orageux, et dans la soi- rée la pluie a commencé à tomber avec abondance , et a duré presque toute la nuit. Les brisans grondent avec force, et annoncent qu'une grosse mer règne au large. 6# Le temps est tout-à-fait gâté, la brise persiste au S. et au S. O. , et les grains se succèdent avec fré- quence. Néanmoins, M. Lottin est allé à terre pour faire couper le bois nécessaire à l'érection du mau- solée. Les naturels ont aussi commercé toute la journée le long du bord. Moembe m'a apporté des huîtres et des cocos, je n'ai accepté que les huîtres. J'ai revu Valiko qui m'a répété que c'était à Païou que les Ma- ras avaient construit leur petit navire, et qu'eux-mê- DE L'ASTROLABE. 191 mes avaient démoli le grand vaisseau qui, autrement, i« 2 s. eût pu subsister encore très-long-temps. Mars - L'état de M. Gaimard a beaucoup empiré; il garde le lit , et la fièvre s'est déclarée. Moi-même , qui me sentais mieux depuis quelques jours, j'ai éprouvé, dans la matinée , une impression fébrile qui a augmenté dans le cours de la journée, et, le soir, m'a occasioné de véritables frissons. J'ai reconnu l'action de la triste maladie qui, neuf ans auparavant , m'avait tourmenté deux mois entiers dans les îles de l'Archipel grec , que j'avais prise sur les plages de Lemnos et que je ne quittai que sur la cime de Scopelos. La pluie a tombé toute la matinée avec une extrême 7. violence, puis le ciel est resté chargé d'épais nuages, et l'atmosphère est très-humide. On a voulu jeter la seine devant la rivière, mais le courant devenu fort rapide l'a entraînée sur des roches ; elle a été dé- chirée en plusieurs endroits, et l'on n'a rien pris. Vers midi, Hambilton est allé au village de Mane- vai, pour interroger de nouveau le vieillard que j'a- vais déjà questionné sur le naufrage , lors de ma pre- mière visite du 25 février. Ce naturel a déclaré que le premier navire fut vu échoué sur les récifs de Ta- nema, à la suite d'une nuit où il avait beaucoup venté, et le matin suivant on vit l'autre échoué devant Paiou. On ne sauva rien du premier bâtiment , mais il s'en échappa une trentaine d'hommes, qui se réuni- rent à quarante ou cinquante de l'autre navire qui étaient descendus à Païou ; là , ils construisirent un petit bâtiment sur lequel ils s'en allèrent tous , au 192 VOYAGE 1828. bout de six ou sept lunes. Ce vieillard avait vu le Mars. navire échoué à Tanema et les hommes qui en prove- naient, mais il n'avait pas vu ceux qui avaient appar- tenu au navire échoué devant Païou , attendu que sa tribu était en guerre avec celle de ce district. Dans les guerres des blancs avec les sauvages, il y eut deux des premiers tués à Païou , et cinq naturels , dont trois Arikis. Cette version, conforme quant aux points les plus importans à celle de Valiko , m'a paru la plus digne de confiance, d'autant que Valiko, généralement doué d'une intelligence supérieure à celle de ses conci- toyens , semblait être tout-à-fait exempt de passion ou de crainte dans celte affaire. Ma fièvre ayant pris un caractère plus marqué, j'ai commencé à adopter un régime de diète très-sévère, d'après le système que je me suis fait sur ces sortes de maladies. 8- Un ciel très-couvert et une faible brise de nord nous amènent, vers onze heures et demie, des torrens de pluie qui continuent tout le reste de la journée. Ces temps déplorables n'améliorent point l'état des malades , et l'équipage compte déjà deux ou trois hommes attaqués de la fièvre, outre M. Gaimard et moi. Cependant les travaux du cénotaphe sont poursui- vis avec activité , et rien ne saurait me déterminer à quitter l'île, sans avoir payé ce dernier tribut aux mânes de nos infortunés compatriotes. Par l'organe d'Hambilton , je me suis procuré de DE L'ASTROLABE. 103 nouveaux renseignemens de Tangaloa sur les îles 1828. voisines de Vanikoro. Cet insulaire est allé à Tau- Mars - mako, et il affirme que cette terre est à peu près à égale distance de Nitendi et de Vanikoro; elle n'est guère plus grande que l'île Tevai, mais elle est haute, bien peuplée, et a près d'elle une petite île. Nitendi, ou lndendi, car la prononciation de ces hommes laisse des doutes sur le vrai nom (Santa-Cruz des Es- pagnols) , est dix fois plus grande et plus peuplée que Vanikoro; elle est fertile en cochons, poules et productions diverses. Un naturel a donné aussi à M. Guilbert un croquis de ces îles, très-imparfait il est vrai, mais qui annonce déjà une sorte de raisonne- ment de la part du sauvage qui l'a tracé. M. Gressien , parti à cinq heures et demie du matin avec la baleinière, pour reconnaître et sonder la passe du N. , a poursuivi sa tâche avec constance , malgré les flots de pluie qui ont tombé une partie de la journée. Cet officier a reconnu la passe du N. E. et l'a jugée praticable, bien qu'elle fût obstruée par des bancs et des récifs nombreux ; en outre , il faudrait mettre le cap à l'est pendant long-temps, et pour cela il faudrait une brise d'ouest assurée. M. Gressien a cru entrevoir une passe plus étroite dirigée droit au N., et il se propose de l'explorer à la prochaine occasion. La pluie a duré presque toute la journée, le ciel a 9 . été constamment voilé par d'épais nuages , et n'a pas offert un moment de beau temps. Dans ces climats embrasés, on peut juger quelle influence funeste de- tome v. i3 1 9 i VOYAGE 1828. vait avoir celte humidité continuelle, particulièrement Mars. pour des marins confinés entre les planches d'un pe- tit navire , et dans une baie comme celle de Manevai , entourée de toutes parts de hautes montagnes. Vers dix heures du malin, nous avons reçu la visite de nos cinq passagers qui, sur le point de partir, ve- naient nous faire leurs adieux , et réclamer l'effet de mes promesses. Le navire sur lequel ils comptaient franchir les quarante lieues qui séparent Vanikoro de Tikopia , était une frêle pirogue à balancier, et leurs provisions se réduisaient à quelques cocos secs et à un petit nombre de taros. Toutefois , la traversée qu'ils entreprenaient ne paraissait pas leur causer la moindre inquiétude; et bien qu'il fit habituelle- ment un temps sombre et orageux avec les vents d'ouest qui régnaient , ils craignaient bien plus le retour d'un ciel plus serein qui eût ramené les vents d'Est, tout-à-fait contraires à leurs projets. La raison qui engageait ces pauvres sauvages à hâter leur dé- part, c'est que, malgré leur précaution de revenir cha- que soir coucher à bord, l'un d'eux se trouvait déjà en proie aux frissons de la fièvre, et ils nous firent comprendre par signes qu'ils mourraient tous s'ils restaient plus long-temps à Vanikoro. Le malade était étendu près d'un petit feu, sous un abri qu'on lui avait ménagé sur la plate-forme du ba- lancier. Je m'empressai de donner à ces pauvres sau- vages une herminette et une belle hache , acquisition qui les transporta de joie. Plusieurs officiers leur firent des présens , et les matelots eux-mêmes voulu- DE L'ASTROLABE. 195 rent contribuer à leur bien-être, en leur faisant une is?3. large provision avec le biscuit de leurs épargnes. Sen- Mars - sibles à ces preuves d'amitié , ces insulaires ne quit- tèrent l'Astrolabe qu'en témoignant toute leur gra- titude du traitement qu'ils y avaient éprouvé, et en faisant des vœux pour le bonheur de tous ceux qui la montaient. Sur-le-champ, ils prirent le large par la passe de l'E. Bien que ces cinq insulaires ne m'eussent rendu aucun service, et qu'ils ne fussent qu'une charge pour moi , je leur dois néanmoins la justice de déclarer que leur conduite fut parfaite pendant toute la durée de leur séjour à bord. Ils n'étaient ni gênans, ni impor- tuns , et ne se plaignaient jamais. Aussi réussirent-ils à se concilier l'affection et la bienveillance de tout le monde , même des matelots , classe généralement dif- ficile à satisfaire. Ces sauvages nous avaient dit que la murène et la raie prennent rang au nombre des principales divini- tés à Tikopia , et que ce serait un crime que d'en man- ger. ]\Iais le requin, nommé dans cette île MoJigo , ne jouit pas du même privilège , et on se régale de sa chair sans aucun scrupule. La chaloupe est allée sur le récif, avec une corvée sous les ordres de M. Lottin; mais à peine on com- mençait à travailler que la pluie a tombé avec une force inconcevable; il a fallu renoncer h l'ouvrage et revenir à bord. Les naturels, gorgés de fer, de colliers et autres objets d'industrie européenne, deviennent chaque jour 13* 196 VOYAGE 1828. plus difficiles. Jadis le naufrage des vaisseaux de Lapé- Mars, rouse , en les enrichissant au-delà de toute espérance , détruisit presque entièrement leur industrie primitive. Ils avaient cessé de fabriquer aucune hache en coquil- lages ou en pierre : tous leurs instrumens, leurs arcs, leurs ornemens , provenaient , disaient-ils , des îles voisines, et surtout de Nitendi , dont les habitans ve- naient échanger ces objets à Vanikoro contre des mor- ceaux de fer. Cependant cette mine de richesses com- mençait à s'épuiser; il a fallu les deux expéditions du Research et de l'Astrolabe pour la raviver , en leur apportant une foule de haches , couteaux , ciseaux , colliers, etc. Ces objets y sont maintenant si communs , qu'il est de fait qu'en France il n'y a peut-être pas un village où ils soient si peu appréciés qu'à Vanikoro. C'est un inconvénient qui se fera long-temps sentir aux navigateurs qui voudront visiter désormais cette île. La fièvre et le mauvais temps me confinent à bord. Je commence à craindre d'être obligé de renoncer à l'excursion que je complais faire à Païou, attendu qu'il nous faudra profiter du premier vent favorable pour nous échapper des récifs de Vanikoro. 10. La pluie a cessé dans la journée, mais le ciel est resté très-chargé , et il a passé de violentes rafales de la partie du sud-ouest ; il a fallu filer tout le grelin de gomotou pour ne pas l'exposer à rompre. Comme il n'est guère probable que nos Tikopiens aient pu se rendre avant le jour dans leur île , il y a fort à craindre que ces bourrasques n'aient fait cha- DE L'ASTROLABE. 197 virer leur misérable pirogue , et nous avons plaint le iSi$. sort de ces pauvres insulaires. Mars. Les charpentiers ont travaillé à l'érection du mau- solée sous la direction de M. Lottin. M. Quoy dési- rait vivement faire l'acquisition de trois crânes qu'il avait observés au village de Manevai , pour ses obser- vations de physiologie ; mais toutes les propositions qu'il a pu faire aux naturels n'ont pu les amener à se défaire de ces précieuses reliques. La fièvre fait dans l'équipage de-rapides progrès; aujourd'hui l'on compte déjà huit personnes attaquées de cette triste maladie. Nous avons reçu la visite d'un grand nombre de n. naturels dont plusieurs étaient oinls d'huile et noircis, surtout le chef Kalaï, que sa grande toilette rendait presque méconnaissable. On a cru que ces apprêts pouvaient avoir pour motif la mort d'un vieillard dé- cédé avant-hier à Manevai ; et quelques-uns de nos officiers avaient déjà vu les femmes célébrer son deuil par des pleurs et des gémisscmens. Papaki de Manevai nous a conté qu'il avait reçu le tatouage à Mami , petite île voisine de Nitendi , et qu'il avait visité les iles Taumako , JNioukabo, Pileni, Fonou-Fonou, etc., dont il a même nommé les chefs. Nul doute que ces îles n'appartiennent aux groupes du Duff de Wilson et de Mendana, près de File du Volcan ou Tinakora des naturels. A six heures du malin, M. Gressien est reparti dans la baleinière , afin de poursuivre ses reconnaissances sur la partie septentrionale de l'île et de déterminer 198 VOYAGE 1828. quelle serait l'issue la plus favorable pour faire sortir Mars - la corvette de Vanikoro. Il a consacré la journée en- tière à sonder de nouveau la passe du N. E. , qu'il a trouvée praticable , et le plus souvent n'offrant pas fond à cinquante brasses. Mais avec des vents d'Est , il vaudrait encore mieux adopter l'une des deux passes situées près de la pointe de Nanounha. D'ailleurs les naturels s'accordent à soutenir que M. Dillon est sorti avec son navire par un passage situé droit au nord de la baie Manevai. Ces corvées sont très-fati- gantes , et il faut tout le zèle , le courage et l'excel- lente constitution de M. Gressien pour y résister. Cet officier est animé d'ailleurs par le désir de rendre plus exacte et plus complète la belle carte de Vanikoro, qu'il a entreprise sur l'échelle la plus vaste. 12. Vers midi, la pluie a recommencé à tomber par torrens et a duré tout le reste du jour, avec des rafales violentes du N. O., variables àl'O. S. O. et au S. O. Cependant, un détachement de marins a travaillé à élever la maçonnerie de notre monument. Les naturels continuent de visiter notre navire, mais de timides et réservés qu'ils étaient d'abord , ils sont devenus peu à peu exigeans , et même presque aussi insolens que ceux de Tevai. Ces messieurs n'ont- ils pas déjà parlé de tributs à leur payer pour avoir l'autorisation de bâtir notre tombeau!... Sans doute ils sont enhardis par l'extrême douceur qu'on leur a montrée et les prévenances en tout genre dont ils ont été l'objet de noire part. Certainement ils auraient besoin d'une leçon ; mais je préfère temporiser , d'une DE L'ASTROLABE. 199 part à cause des corvées qu'il faut souvent envoyer à t8 ; a g terre , de l'autre, par l'espoir de quitter incessamment Mars. leur ile. D'ailleurs, pour assurer la conservation de notre cénotaphe , il est à désirer que nous ménagions ces barbares jusqu'au dernier moment. Du reste, la fièvre fait d'effrayans progrès ; ce soir, quinze hommes sont déjà frappés, et un avenir sinistre nous menace , si nous ne pouvons quitter bientôt ces plages funestes. La pluie et les vents d'Ouest ont persisté. Néan- i3. moins les travaux du mausolée ont été poursuivis , et ce petit monument a été enfin terminé , malgré les obstacles que nous ont opposés le mauvais temps et la maladie. Parti à six heures et demie du matin avec la balei- nière, M. Gressien n'.est rentré qu'à huit heures du soir. Il a reconnu la passe située à l'E. de l'île JNa- nounha. Bien qu elle soit étroite et offre quelques dan- gers sur sa route , elle est plus sûre que celle du N. E. ; et avec les vents d'Est on peut la tenter avec espoir de succès. Enfin, en cas de malheur , la petite ile Na- nounha offrirait un asile à l'équipage, on pourrait s'y retrancher et s'y défendre contre les attaques des sauvages. Cependant, en pareille circonstance, je ne puis me dissimuler que nous aurions peu de chances pour nous sauver, et. l'expédition serait grandement menacée d'une ruine complète. Vers tr quand ils sont en toilette , sont retroussés et enve- Mars. loppés dans un morceau de loile qui tombe par der- rière en forme de sac arrondi et pointu. Les bords Pi. cxxxvr. de cette espèce de bonnet sont parés de fleurs ou de feuilles vertes. Ces hommes font un grand usage du bétel, ce qui rend leurs dents et leurs gencives fort vilaines. Leur chaux est renfermée dans une petite calebasse fermée avec un bouchon de bois ; l'arec et le bétel dans de petits sacs adroitement tissus. Le kava paraît leur être inconnu. Ils pratiquent le tatouage sur le dos seule- ment , et ses dessins représentent d'ordinaire des poissons, des lézards , des dents de loup , etc. ; mais la couleur de leur peau les rend peu apparens. La nourriture de ces insulaires consiste principale- ment en poisson , tortues, coquillages , taros , cocos, bananes , et dans une espèce de patate douce. Ils ont aussi l'arbre à pain des deux variétés , Xinocarpus cl 210 VOYAGE 1S28. le pandanus dont ils mangent les fruits'; mais leur Mars. ressource principale en végétaux est le taro ou arum. Il est certain qu'ils ont des cochons domestiques, mais le grand prix qu'ils attachent à ces animaux fait présumer qu'ils doivent être rares dans l'île. Nous n'avons observé aucune espèce de volaille apprivoisée. Leurs maisons sont plus propres et moins gros- sières qu'on ne l'attendrait d'un peuple aussi barbare. Elles ont de dix à vingt pieds de longueur, sur six à dix de largeur. Un triple rang de pieux soutient la toiture qui est angulaire et descend d'une hauteur de douze ou quinze pieds à quatre ou cinq pieds au- dessus du sol. Le toit et les murailles sont en nattes fabriquées avec des feuilles de cocotier ; une porte de taille raisonnable est pratiquée à l'une des extrémités, un foyer carré se trouve au centre de la cabane, et les meubles sont déposés sur des plates-formes mé- • nagées dans les angles. Il y a des cases plus spacieuses, avec des espèces d'estrades ou lits de camp, comme celle où nous fûmes conduits par Nelo à Tevai, et qu'on nommait la maison de X Atoua. Ce sont sans doute des espèces de maisons publiques qui servent à la fois d'arsenaux, de salles de conseil , et peut-être de temples pour le culte. Car tout annonce que ces sauvages ont des dieux et une religion ; ce que Moembe et Kalaï me dirent de leurs atouas Banie et Loubo suffît pour ne laisser aucun doute à ce sujet; mais il faudrait un plus long séjour que le nôtre , et des communications plus intimes et plus suivies avec ces sauvages, pour DE L'ASTROLABE. 217 arriver à des notions satisfaisantes sur cette matière. 1828. Ces hommes ont constamment nié qu'ils fussent M:us anthropophages. Mais ils sont convenus qu'ils expo- saient les corps des ennemis , tués au combat , dans l'eau de mer , et les y laissaient assez long-temps pour que la chair se séparât entièrement des os. Ils gar- daient les crânes comme trophées , et se servaient des menus ossemens des extrémités pour former la pointe de leurs flèches. Les blessures faites par les flèches ainsi armées étaient toujours considérées comme mortelles , tandis que celles qui résultaient des flèches ordinaires armées seulement de pointes en bois ne produisaient point le même effet J . La langue de ces sauvages paraît différer essentiel- lement de celle des Polvnésiens. Plusieurs d'entre eux néanmoins comprennent et parlent un peu cette dernière langue qui parait s'étendre jusqu'aux îles Taumako, Pileni, etc., c'est-à-dire jusqu'aux îles basses près de Sainte-Croix. Le dialecte de Vanikoro offre déjà des sons plus composés que le polynésien , ainsi qu'on en peut juger par les mots Itchaou, Ned- fou, Ocili, etc., puisqu'ils supposent les consonnances te/t, dj y ç ou s, inconnues aux Polynésiens. Cepen- dant ce dialecte n'a rien de dur à l'oreille , et n'offre point de difficultés remarquables dans sa prononcia- tion à l'Européen. D'un autre côté les habitans de Va- nikoro répétaient assez exactement les mots que nous leur proposions. C'est ici le cas d'expliquer la différence qui existe 1 Voyez note i3. 218 VOYAGE iBa». entre la manière dont j'ai écrit le nom du groupe qui Mars. nous occupe, et celle qui a été employée par M. Dillon, et même par quelques-uns de mes compagnons de voyage. J'ai adopté le nom de Vanikoro , tandis que M. Gaimard s'en tient à celui de Vanikolo, et M. Dil- lon à celui de Mannicolo. Quant à ce dernier, il est certainement inexact ; à bord de l'Astrolabe , il n'y a eu qu'une voix unanime pour le rejeter. Quant à décider entre Vanikoro et Vanikolo , la question est beaucoup plus difficile , et l'on pour- rait en dire : Adhac sab judice lis est. Il est cer- tain que les naturels n'ont point , à cet égard , une prononciation bien arrêtée; je conviendrai même que le plus grand nombre , surtout parmi les femmes et les enfans, prononçaient plutôt Vanikolo que Vani- koro. Mais il m'a semblé que les hommes faits, ceux dont l'autorité paraissait devoir être suivie de préfé- rence , articulaient presque Vanikoro. D'ailleurs, quand je voulus me déterminer, je puis me rappeler que la plupart des avis furent pour Vanikoro, et que M. Gaimard et deux ou trois autres personnes seule- ment opinèrent pour Vanikolo, Sans doute , pour plus d'exactitude , et pour concilier les deux opinions , il faudrait adopter un caractère de convention qui n'eût ni le son propre de IV ni celui de 1Y, mais un son intermédiaire tenant de l'un et de l'autre, qui rendrait plus convenablement la prononciation des sauvages. Chez nous-mêmes, en Europe , les enfans offrent souvent des exemples de cette anomalie. Pour eux le DE L'ASTROLABE. 219 son de IV se rapproche plus ou moins de celui IV, et 1828. il vient un moment où l'on ne saurait décider à la- Mars - quelle de ces deux consonnes on doit le rapporter. Combien d'en fan s , jusqu'à un âge avancé, disent malteau, lôti,Jlicassée , etc., pour marteau, rôti, fricassée! La même chose arrive exactement pour les hommes enfans de Vanikoro ou Vanikolo. Nous dé- clarons d'ailleurs que nous ne tenons pas le moins du monde à l'une de ces désignations plutôt qu'à l'autre. La même explication doit s'appliquer aux noms de Nelo, Tangaloa, que M. Dillon a écrits plus correc- tement peut-être Nero, Tangaroa. Enfin nous allons terminer celte digression sur Va- nikoro par un tableau offrant la synonymie générale des désignations employées par M. Dillon pour les diverses localités de ce groupe d'iles sur sa carte , et celles que nous avons jugé convenable d'adopter. M. D'URVILLE. M. DILLON. Iles Vanikoro. Iles Mannicolo. Ile de la Recherche. Ile de Lapérouse. Ile Tevai. Ile Amherat. Ile Manevai. lie de la Direction. Ile Nanounha. Ile Combermère. Baie de Tevai. Baie de Bayley. Baie de Manevai. Baie de Lushington. Baie Saboe. Baie Swinton. Baie Nimbe. Baie Trotter. Passe de l'Est. Passe Dillon. Passe du Nord. Chenal Ha) es. Pointe de la Bayonnaise. Pointe Brightman. Pointe Mambili. Cap Hayes. 1 220 VOYAGE i8'28. M. D'URVILLE. M. DILLON. Mars. Ile Bounlia. Pointe Archer. Kayamo. Cap Harrington. Pointe Nedjou. Cap Palmer. Pointe Itchaou. Cap Molony ? Pointe Baoure. Cap Serjeant. Pointe de l'Astrolabe. Cap Wilson. Pointe Uillon. Poiute du Researcli. Rivière Mangadai. Rivière Griffiths. Rivière Tavaïma. Rivière Chaigneau. Mont Kapogo. Montagne Charles X ou Mangonift'a. Mont Guemeli. Mont Kimely. Village Tevai. Village Davey. Village Vanou. Village Whanou. Village Nania. Village Ainmah. Village rayon Village Païoti. Taneina. Village Dennemali. Nimbe. Village Napee. Village Ocili. Village Ouselee. M. Dillon indique sur son plan quatre passages au travers des récifs qui existent probablement , mais que nous n'avons point signalés, attendu que nous ne les avons point reconnus. Ce sont les passes Savage , Adam, Muston et Gullif. Nous ne savons # pas trop néanmoins comment concilier l'existence des passes Adam et Muston, voisines du lieu du naufrage, avec la configuration que nous avons été obligés de donner à cet endroit, lui-même qui s'offre sous la fausse appa- rence d'une passe véritable. Une nouvelle exploration plus longue et plus détaillée de Vanikoro expliquera ces apparentes contradictions. Ce qui paraît certain , DE L'ASTROLABE. 221 c'est que la configuration de la grande île, depuis la i« 2 8. baie Saboe ou Swinton , jusqu'à la pointe Dillon Mars * ou du Research, est fort inexacte sur le plan de M. Dillon. Maintenant nous allons revenir sur le résultat de nos recherches touchant le naufrage de Lapérouse et sur les conjectures les plus probables que l'on puisse former sur son sort. Du moment de notre arrivée, les insulaires de Va- nikoro, naturellement farouches et défians, comme tous les sauvages de la race noire océanienne, sem- blaient avoir adopté de concert un système constant de dénégation louchant cette catastrophe , ou bien ils n'opposaient à nos questions que des réponses éva- sives, comme : Je ne sais — je ri ai pas va — cela est ar- rive' ily a très-long-lemps — nous C avons entendu dire à nos pères , eic. Il est évident que leur conduite à l'égard des infortunés qui échappèrent au naufrage ne fut rien moins qu'hospitalière ; sans doute ils re- doutaient que nous ne fussions venus pour en tirer vengeance, surtout quand ils curent appris des An- glais et des naturels de Tikopia que nous étions de la même nation que les M aras. Cependant, quand ils se furent assurés que nous n'avions aucune intention hos- tile, et lorsqu'ils virent que nous les comblions d'a- mitiés et de présens, leur frayeur diminua un peu; quelques-uns devinrent plus communicatifs, et ré- pondirent plus volontiers aux questions que je ne ces- sais de leur renouveler. Je m'attachais de préférence aux vieillards qui pouvaient avoir été témoins de ce 222 VOYAGE i«a3. funeste événement, et à ceux, qui, plus jeunes, parais- Mars - saient avoir plus d'intelligence, être doués d'une mé- moire plus lucide, et parla susceptibles d'avoir mieux retenu ce qu'ils avaient appris de la bouche de leurs pères. Dans ma narration , j'ai donné les résultats de ces divers entretiens , et l'on a vu qu'au nombre des pre- miers figurent Valiko , premier chef du village de Va- nikoro , un chef très-âgé de Manevai, et Moembe, chef religieux du même village. Parmi les autres , les plus remarquables ont été Tangaloa et Kava-Liki, jeunes chefs très-intelligens , qui se disaient avec or- gueil issus d'un père de Tikopia et d'une mère de Va- nikoro , origine qui les rapprochait de la vraie race polynésienne. En comparant , analysant et discutant leurs différens récils , voici la version la plus vrai- semblable que j'ai pu adopter. A la suite d'une nuit très-obscure , durant laquelle lèvent du S. E. soufflait avec violence, le matin les insulaires virent tout-à-coup sur la côte méridionale , vis-à-vis le district de Tanema , une immense pirogue échouée sur les récifs. Elle fut promptement démolie par les vagues , et disparut entièrement sans qu'on en pût rien sauver par la suite. Des hommes qui la montaient, un petit nombre seulement put s'échapper dans un canot et gagner la terre. Le jour suivant, et dans la matinée aussi , les sauvages aperçurent une seconde pirogue , semblable à la première , échouée devant Païou. Celle-ci sous le vent de File, moins tourmentée par le vent et la mer, d'ailleurs assise sur DE L'ASTROLABE. 223 un fond régulier de douze ou quinze pieds , resta long- 1828. temps en place sans être détruite. Les étrangers qui Mars - la montaient descendirent h Païou , où ils s'établirent avec ceux de l'autre navire, et travaillèrent sur-le- champ à construire un petit bâtiment des débris du navire qui n'avait point coulé. Les Français, que les naturels nommèrent M aras, furent , disent-ils , toujours respectés par les indi- gènes , et ceux-ci ne les approchaient qu'en leur bai- sant les mains, cérémonie qu'ils ont souvent pratiquée envers les officiers de l'Astrolabe durant sa relâche. Cependant il y eut de fréquentes rixes , et dans une d'entre elles les naturels perdirent plusieurs guer- . riers dont trois chefs, et il y eut deux Français tués. Enfin, après six ou sept lunes de travail , le petit bâti- ment fut terminé , et tous les étrangers quittèrent file, suivant l'opinion la plus répandue. Quelques-uns ont affirmé qu'il resta deux M aras, mais qu'ils ne vécu- rent pas long-temps. A cet égard il y a peu de sujets de doute, et leurs dépositions unanimes attestent qu'il ne peut exister aucun Français ni à Vanikoro , ni à Toupoua , ni même à Nitendi , ou dans les îles voisines. Quant aux crânes des malheureux Français qui suc- combèrent sous les coups de ces sauvages , il est pro- bable que ceux-ci les ont long-temps conservés comme des trophées de leur victoire; mais, s'ils les possé- daient encore à l'époque de notre arrivée, il est vrai- semblable qu'ils se seront empressés de les cacher en heu sur pour les soustraire à toutes nos perquisitions. Tout nous porte à croire que Lapérouse, après 224 VOYAGE i3-.i8. avoir visité les îles des Amis , et terminé sa reconnais- sance de la Nouvelle-Calédonie , avait remis le cap au nord, et se dirigeait sur Santa-Cruz, comme le lui prescrivaient ses instructions , et comme il nous l'ap- prend lui-même par son dernier rapport au ministre de la marine. En approchant de ces îles , il crut sans doute pouvoir continuer sa route durant la nuit , comme cela lui était souvent arrivé, lorsqu'il tomba inopinément sur les terribles récifs de Vanikoro dont l'existence était entièrement ignorée. Probablement la frégate qui marchait en avant , et les objets rapportés par M. Dillon ont donné lieu de penser que c'était la ■ Boussole elle-même , donna sur les brisans sans pou- voir se relever, tandis que l'autre eut encore le temps de revenir au vent et de reprendre le large. Mais l'af- freuse idée de laisser leurs compagnons de voyage , leur chef peut-être , à la merci d'un peuple barbare , et sans espoir de revoir leur patrie , ne dut pas per- mettre à ceux qui avaient échappé à ce premier péril de s'écarter de celte île funeste, et ils durent tout tenter pour arracher leurs compatriotes au sort qui les menaçait. Ce fut là, n'en doutons point, la cause de la perte du second navire. L'aspect même des lieux où il est resté donne un nouvel appui à cette opinion ; car au premier abord on croirait y trouver une passe entre les récifs ; il est possible que les Français du se- cond navire aient essayé de pénétrer par cette ouver- ture en dedans des brisans , et qu'ils n'aient reconnu leur erreur que lorsque leur perle fut aussi con- sommée. DE L'ASTROLABE. 225 Bien qu'aucun document positif et direct n'ait dé- 182 s. montré que ces débris ont réellement appartenu à Mavs - l'expédition de Lapérouse , je ne pense pas qu'il reste cependant ta cet égard la moindre incertitude. En effet, les renseignemens que j'ai recueillis de la bouche des naturels sont parfaitement conformes, sous les rap- ports essentiels, à ceux que se procura M. Dillon; et cela sans que nous ayons pu être influencés l'un par l'autre, attendu que je n'eus connaissance de son rapport qu'à t l'Ile-de-France , deux mois après que j'avais déjà expédié le mien au ministre. Ces déposi- tions ont donc tous les caractères de l'authenticité; elles attestent que deux grands navires périrent , il y a quarante ans environ , sur les récifs de Vani- koro, qu'ils contenaient beaucoup de monde; les naturels se sont même rappelé qu'ils portaient le pavillon blanc. Tout cela, joint aux pièces de canon, aux pierriers rapportés, démontre que ces navires étaient des bàlimens de guerre. Mais on sait posi- tivement que , long-temps avant comme après cette époque, nul autre navire de guerre n'a péri dans ces mers que les frégates de Lapérouse et la Pa/i- dora , commandée par Edwards, qui fit naufrage sur les récifs du détroit de Torrès. En outre, la nature de quelques-unes des pièces rapportées du naufrage montre qu'elles appartenaient à une mission chargée de travaux extraordinaires. Enfin , l'unique morceau de bois rapporté par M. Dillon s'est trouvé coïncider avec les dessins qui ont été conservés des sculptures de la poupe de la Boussole. Que de probabilités TOME v. i5 226 VOYAGE 1828. réunies qui doivent équivaloir à une certitude com- Mars - plète!... Comme on s'attendra sans doute à me voir émettre mon opinion sur la route que les Français durent suivre après avoir quitté Vanikoro , je déclarerai qu'à mon avis ils durent se diriger vers la Nouvelle-Irlande, pour atteindre les Moluques ou les Philippines, sur les traces de Carteret ou de Bougainville. Alors c'était la seule route qui offrît quelques chances de succès à un navire aussi faible , aussi mal équipé que pouvait l'être celui qui fut construit à Vanikoro ; car on doit présumer que les Français avaient été singulièrement affaiblis par la fièvre et leurs combats avec les naturels. J'irai même plus loin , et j'oserai dire que ce sera sur la côte occidentale des îles Salomon qu'on pourra, par la suite, retrouver quelques indices de leur pas- sage. Le document suivant me paraît propre à donner quelque poids à ce pressentiment. Comme je cherchais à Hobart-Town tous les moyens possibles de percer le mystère dont M. Dillon avait enveloppé la position de Vanikoro dans sa relation , j'appris avec surprise qu'il existait dans la colonie une personne qui prétendait avoir rencontré, long-temps auparavant, des traces de Lapérouse. Jaloux d'exa- miner jusqu'à quel point ce bruit pouvait être fondé, je fis des démarches près de cette personne , et j'en obtins le rapport suivant écrit en anglais , dont voici la traduction littérale. DE L'ASTROLABE. 227 Extrait du journal de James Hobbs , premier officier du navire 1828. l'Union, de Calcutta {capitaine John Nichols) destiné pour Mn,s - Penang. 14 avril 18 1 1. Comme nous étions en calme sur la côte de la Nouvelle- Géorgie ou îles Salomon , je m'en allai dans le canot avec quatre lascars et un matelot anglais , pour me procurer quelques fruits pour l'équipage, sur une île située par 8° 1 8 ' latitude S. et 1 56° 30' longitude E. , ne pensant pas qu'elle fût habitée, attendu qu'elle paraissait fort petite. Nous étions beaucoup plus loin de terre que je ne le croyais, et avant d'y être rendu le navire fut hors de vue. Quand nous fumes près du rivage , l'île nous parut traversée par un chenal à marée haute ; au milieu de ce passage , je pus observer très-distinctement un grand espars ou bien un mat planté droit debout avec quelque chose qui me parut être le gréement pour le soutenir. Une pirogue montée par un homme et huit ou dix jeunes gens s'avança , en nous montrant une branche d'arbre, pour nous inviter à descendre à terre avec eux. Ils semblaient très-bien dis posés , et je désirais me rendre à leurs vœux ; mais je ne pus y déterminer mes compagnons. .l'eus alors recours à des moyens plus sévères ; ils furent également inutiles , car mes hommes déclarèrent qu'ils se feraient plutôt tuer dans le canot , que de consentir à aller à terre pour y être mangés. Durant ce temps, le rivage s'était couvert de naturels ; ceux-ci voyant que les vieillards et les jeunes gens ne pouvaient réussir à nous amener avec eux , une femme s'avança seule dans une pirogue. Les hommes du rivage voyant que toutes leurs sollicitations étaient sans succès, et le canot étant tout près de terre, en quelques j5' 2-28 VOYAGE is?s. minutes nous fûmes environnés par quarante ou cin- Mars. quante pirogues, qui contenaient chacune depuis un jusqu'à vingt naturels. Alors la femme témoigna par signes le désir que je fisse connaître à ses compatriotes si j'étais un homme ou une femme , ce que je fus obligé de faire , et ils en furent très-réjouis. Les hommes de mon canot étaient tellement dominés par la frayeur, qu'ils avaient à peine la force de tenir l'embarcation au large des rochers. Le navire était encore hors de vue ; mais, à notre satisfaction, il survint un grain violent, et quand le ciel se fut éclairci, le bâtiment se montra à nos regards , ce qui redonna la vie à mes hommes , et nous forçâmes de rames vers le na- vire. Quand nous en fûmes à petite distance, je crus sa perte assurée , attendu qu'il était entouré d'un grand nombre de pirogues, et que son pont était si complète- ment couvert de naturels , que je ne pouvais pas même distinguer un seul des hommes de l'équipage. J'accostai du mieux que je pus , et je me hâtai de dégager le pont; mais je ne pus en venir à bout qu'en ayant recours à la violence, et en blessant au bras un homme qui avait volé tout le fer des pompes. Au même instant , un rocher de corail se montra sous le navire , mais heureusement nous ne touchâmes point. Nous étions alors à six milles environ au S. E. de l'île duN. O. Quelques naturels portaient des morceaux de fer , des barres de ce métal et des étoffes rouges , dont ils semblaient faire un grand cas. Très-peu parmi eux avaient apporté des armes. Ce sont de grands voleurs ; quand ils réussissent à dérober quelque chose , ils sont enchantés , et se sauvent en sautant à la mer par- dessus le bord. James Hobbs. Hobart-Town , 4 janvier 1828. DE L'ASTROLABE. 229 Sur-le-champ , ce rapport me rappela la déposition i» a « du capitaine Bowen, de FAlbermarle, rapportée dans Mais - le discours préliminaire du Voyage de Lapérouse, par Millet Mureau. Le navigateur Bowen avait dû décla- rer, devant le juge de paix de Morlaix, qu'en décem- bre 1791 il avait vu, sur la côte de la Nouvelle-Géor- gie et près du cap Déception, les débris du vaisseau de Lapérouse floltant sur les eaux, et que les naturels lui paraissaient avoir connaissance des Européens et de l'usage du fer. Cette déclaration, accompagnée de détails assez invraisemblables , avait toujours inspiré peu de con- (iance. Cependant, en la rapprochant de celle de James Hobbs, beaucoup plus positive et mieux cir- constanciée, surtout en considérant que le petit bâ- timent construit par les naufragés de Vanikoro dut naturellement se diriger vers la Nouvelle-Irlande , en prolongeant la chaîne des îles Salomon , j'en conclus qu'il était possible que les malheureux Français qui avaient échappé à leur premier désastre fussent allés se perdre une seconde fois sur quelqu'un des écueils situés aux environs de l'espace connu sous le nom de Baie des Indiens, entre les caps Déception et Satis- faction. Prévenu de cette idée en quittant Vanikoro , mon intention était de reconnaître Nitendi , Tinakoro, Pi- leni, Taumako , etc. , puis de me diriger vers la baie des Indiens et de rechercher avec tout le soin possible s'il existait réellement en ces parages quelques ves- tiges ou quelques souvenirs du passage des Français. 230 VOYAGE 1828. Quand bien même nos recherches eussent été inutiles Mars. sous ce rapport, nos observations sur des îles aussi peu connues auraient encore été d'un haut intérêt pour la mission , et nous auraient en partie dédommagé de l'inutilité de nos efforts. Ensuite, profitant des brises variables assez fréquentes sous le vent de ces grandes îles , je serais revenu assez dans l'Est pour me diriger sur la Louisiade et commencer l'exploration des côtes méridionales de cet archipel et de la Nouvelle-Guinée. L'état désespéré où se trouvait l'équipage de l'Astro- labe au départ de Vanikoro ne me permettait point de donner suite sur-le-champ à ce projet. Je bornais alors mes prétentions à reconnaître Nilendi et Taumako, puis à gagner le plus tôt possible Port-Jackson. Dans cette terre hospitalière et sous la salutaire influence de son climat, j'espérais que nos malades se rétabliraient promplement. Puis, si la saison me le permettait en- core , en quittant cette colonie, je comptais me diriger sur le détroit de Torrès , pour rentrer dans l'Océan indien, ou bien, en cas d'impossibilité, je serais revenu en Europe par la route facile du cap Horn, en ache- vant le tour du monde , comme la plupart des navires qui vont d'Angleterre à la Nouvelle-Galles du Sud. DE L'ASTROLABE. 231 CHAPITRE XXXVI. TRAVERSEE. DE VANIKORO A GOUAHAM ET SEJOUR DANS CETTE ILE. _ SSBS- A une lieure vingt minutes après midi, nous pou- 1828. vions déjà contempler sans inquiétude ces funestes i 7 ™* ls - récifs qui, deux heures auparavant, nous causaient encore de si vives terreurs. Nous mîmes en panne pour embarquer le grand canot et saisir à poste fixe les ancres et les embarcations. Les sommités de Tou- poua se montraient alors dans l'O. N. O. à vingt-cinq milles de dislance. Je fis servir , à deux heures quarante-cinq minutes , et gouvernai au nord avec une forte brise d'E. S. E. et une mer assez dure. A six heures, la brume nous cachait déjà les terres de Vanikoro. Nous passâmes la nuit aux petits bords sous les huniers ; le vent continua de souffler avec force à l'E. S. E. , avec des grains , des éclairs et une grosse mer. Toute la matinée la pluie tombe par torrens , mais 18. le ciel s'embellit un peu dans l'après-midi. Je poursuis ma bordée au N . N. E. , dans le dessein de reconnaître 23:2 VOYAGE 1828. Taumako; car mon intention est de pousser jusqu'à Mars. Kennedy, puis de revenir sur Nitendi. Malheureuse- ment l'équipage s'affaiblit de jour en jour. i ; >. De faibles brises d'E. S. E. nous livrent à une houle énorme qui tourmente cruellement les malades , et moi tout le premier. En outre, les torrens de pluie qui reviennent à chaque instant entretiennent à bord une humidité pernicieuse. 20. Les grains sont continuels , la houle fort dure et très-fatigante. De plus , le vent tout faible qu'il est , passe au N. O. Déjà j'étais parvenu par 10° 30' lat. S. , sans avoir rien vu. Mais le mauvais temps et le triste état de l'équipage me forcent à renoncer à mes projets d'exploration sur l'archipel de Santa- Cruz , et à reprendre la roule de Port- Jackson , afin de procurer à nos malades les moyens de se reposer et de se rétablir. En conséquence, à huit heures du matin, j'ai laissé porter à l'E. S. E. Durant les deux journées suivantes, je fis route au S. E., avec une faible brise du nord au N. N. O., sous des torrens de pluie et contre une grosse houle 22 . du S. E. qui arrêtait notre aire. Cependant le 22 au matin, nous aperçûmes Tikopia et nous la conser- vâmes en vue, toute la journée, à dix ou douze lieues de distance , tant la brise était faible. 2J. Grains de pluie par intervalles, calmes ou faibles risées d'E. , une longue houle de S. E. nous fait rou- ler bord sur bord. Quelle pénible situation avec qua- rante malades dont l'état s'aggrave de jour en jour ! a 4. Le vent souffle à l'E. et à l'E. S. E. , ce qui me DE L'ASTROLABE. 233 force à tenir le plus près bâbord, et à faire peu de 1828 route, à cause de la houle. La nuit est mauvaise et Mars très-sombre. Le ciel se charge entièrement, la pluie tombe par 25. lorrens et le vent souffle avec beaucoup de violence à l'JE. S. E. A onze heures, les rafales sont déjà si pe- santes, qu'il faut prendre deux ris aux huniers. Nous continuons notre route au sud. La nuit est détestable, et j'éprouve de sérieuses in- quiétudes à cause des courans qui peuvent m'entrai- ner sur les îles situées sous le vent et dont la position est encore très-vaguement donnée. Bon frais d'E. S. E. et d'E.; rafales très-pesantes, 2 6. chargées de pluie et de vent, mer très-dure. Naviga- tion pénible au-delà de ce qu'on peut exprimer. Les fatigues de cette journée et des précédentes me réduisent à l'état le plus déplorable. Déjà MM. Lot- tin, Faraguet, Paris et Dudemaine avaient cédé à la maladie. Aujourd'hui M. Jacquinot lui-même , second de l'expédition, a été obligé de garder le lit. Il ne me reste plus que MM. Gressien et Guilbert de valides dans l'état-major. Vingt-cinq hommes de l'équipage sont étendus sur les cadres , et parmi ceux qui restent debout, la moitié très-faible encore ne peut rendre presque aucun service à la manœuvre , de sorte qu'il nous reste à peine six ou sept hommes par quart. Cette désastreuse situation me fait faire de pénibles réflexions. Je risque d'être entraîné au travers des Nouvelles-Hébrides, et si je suis obligé de passer sous le vent de ces îles , il me reste peu d'espoir d'atteindre 234 VOYAGE i;s 2 8. la Nouvelle-Galles du Sud, au moins sans être exposé Mars. à une traversée très-longue et à des fatigues inouïes. En outre, en m'obstinant à poursuivre ma route au S., et à lutter contre les vents du S. E., j'expose P As- trolabe à ne pas conserver un seul homme debout, et ce danger deviendra d'autant plus imminent que nous avancerons plus au sud, car les coups de vent de la mer antarctique et ses houles pénibles ne pourront manquer de fatiguer de plus en plus les hommes bien portails et de réduire les malades aux abois. Dans toute cette partie de l'Océan-Pacifique, il n'existe pas un mouillage où je puisse conduire la cor- vette avec quelque espoir de succès , pour améliorer le sort des malades. Toutes les îles qui nous environ- nent sont peuplées par des sauvages barbares , dé- fians, la plupart cannibales ; et presque tous les na- vigateurs qui les ont fréquentés , ont été contraints d'avoir recours à la force des armes pour repousser leurs attaques. D'ailleurs on ne trouve chez eux ni vivres ni rafraîchissemens, et, une fois mouillés, il est probable que nous n'aurions plus la force de re- lever nos ancres. Il est donc préférable de tenir la mer. Après de longues réflexions et de pénibles agi- tations , je me détermine à me diriger sur Gouaham , afin de donner quelque repos à l'équipage épuisé. C'est l'unique port européen à ma disposition , le seul qui me paraisse convenir au but que je me propose. Nous connaissons tous l'accueil obligeant que M. Erey- cinet a reçu il y a neuf ans dans cette colonie , et combien celte relâche lui a été utile pour le réla- DE L'ASTROLABE. 235 blissement de ses nombreux malades. Ces motifs 1S2S réunis me décident à laisser porter au nord, dans 3Vlars la journée du 26 mars , pour rallier les Mariannes. Par celtenouvelle disposition, je me voyais contraint de renoncer définitivement au passage du détroit de Torrès, car de Gouaham je ne pouvais plus songer à revenir vers ce détroit, contre la direction des vents alises. Scrupuleux, comme je l'avais été jusqu'alors, dans l'observation fidèle de mes instructions , j'éprou- vai un vif regret de laisser celte partie de mes travaux; quelquefois même , dans les paroxismes de la fièvre , j'étais tenté de laisser porter à l'O. , pour donner à pleine voile dans ce dangereux passage , et m'y frayer une route plus expéditive vers les Moluques. Mais quand la voix de la raison reprenait le dessus dans mon esprit, outre l'inutilité absolue d'une semblable route pour la navigation, attendu l'impossibilité pbysique où nous étions tous de nous livrer à aucun travail géo- grapliique, je reconnaissais qu'il y aurait dans ce parti à peine une ou deux chances de succès, contre toutes les probabilités réunies d'une perte complète. En effet, avec tout le bonheur possible , il nous aurait fallu quel- quefois louvoyer entre les récifs et mouiller au moins cinq ou six nuits ; manœuvres devenues impraticables avec le peu d'hommes qui pouvaient encore agir. Non- seulement il eût été téméraire, mais même coupable de ma part, d'exposer la corvette, son équipage et ses importons matériaux , à un naufrage presque inévita- ble , auquel probablement personne n'eût échappé. Heureusement ce sentiment prévalut , je m'armai de 236 VOYAGE 182s. patience el poursuivis la route des JVlariannes. Très- Mars heureusement, car la suite des événemens et la téna- cité de la maladie m'ont prouvé plus lard (pie l'expé- dition était perdue sans ressource , si j'eusse voulu la conduire par le détroit de Tonès 1. 27. Vers midi, nous avions aperçu l'île Fataka, et à quatre heures du soir Anouda s'est montrée à toute vue. Dans la nuit, nous passions dans l'E. et à dix milles environ de la dernière. 28, Les grains de pluie recommencent à tomber avec violence , la brise est très-irrégulière et la houle consi- dérable. L'eau pénètre dans toutes les parties du navire et engendre une humidité funeste aux malades. Trente-cinq malades sont étendus sur les cadres. M. Gressien qui, malgré ses courses multipliées sur les brisans , avait pu échapper à la lièvre , est attaqué , et il ne reste debout que MM. Lottin et Guilbert. Le premier, qui ne fait que se relever, est encore très- faible; pour soulager ces deux officiers, je suis con- traint de confier un quart au maître d'équipage Col- linet. Je suis toujours dans le plus grand accablement, c'est une cruelle fatigue pour moi que de descendre dans ma chambre pour faire le point et donner la route. Je passe la plus grande partie du temps étendu sur une cage à poules ou dans ma couchette, sous la dunette. Il y a vingt-deux jours que le mauvais temps dure ; on doit espérer qu'il cessera bientôt , pour faire place aux brises régulières de l'E. et du S. E. Mais, dans les trois journées suivantes, les vents « Voyez noie 14. . DE L'ASTROLABE. 237 sont si mous , que nous faisons à peine vingt lieues en cSaS. route. L'équipage est si affaibli, qu'ayant donné l'ordre Marsl de serrer la grande voile à l'approche d'un grain, cette manœuvre n'a pu s'exécuter, faute de bras. Cela me contraint à ne conserver qu'une voilure légère et facile à manier. Pourtant , à ma grande satisfaction , la maladie de MM. Jacquinot et Gressien n'a pas de suite, et ils reprennent leur service dès le 31 mars. Chez moi , au 3i. contraire, la fièvre , depuis quelques jours , nonobs- tant la diète sévère que j'observe , est accompagnée de ténesme , hémorrhoïdes , dégoût et prostration géné- rale des forces. Je souffre cruellement, et il est des momens où je regarderais comme un véritable bien- fait la fin d'une pareille existence , si elle devait se prolonger. Dans le cas où je succomberais à la force du mal, j'ai tout préparé pour que M. Jacquinot éprouve le moins d'embarras possible à ramener l'ex- pédition en France. Le rapport que je dois lire à l'Aca- démie , à mon retour , pour rendre compte des opéra- tions du voyage , est même tout prêt, et il ne s'agirait que d'y ajouter les événemens qui pourront avoir lieu jusqu'au retour. Aussi, à cela près des souffrances physiques , sous le rapport moral , je suis fort tran- quille , et j'emporterais au moins dans la tombe la conscience intime d'avoir dignement rempli la tâche qui m'était imposée. Comme il conversait avec moi , ce malin, M. Jac- quinot me disait que si j'eusse gouverné vers le détroit de Terres , comme j'en avais quelquefois manifesté 238 VOYAGE iS?9. le désir, tous les hommes qui étaient encore debout Mars eussent tellement été frappés de terreur, que pas un d'entre eux ne serait resté sur le pont. Ces gens sont complètement démoralisés par les dangers qu'ils ont souvent courus : à l'exception de cinq ou six indivi- dus plus fortement trempés, tout le reste était sans énergie, i avril. Depuis deux jours, la mer charriait beaucoup de pierres ponces, et aujourd'hui sa surface en a été continuellement couverte. Cette circonstance identi- que avec celle qu'observa jadis Quiros en ces para- ges semble annoncer l'existence de quelque volcan dans les environs. A midi quarante minutes, je mets le cap au N. O. x \a O. pour gouverner sur l'île Ken- nedy, dont le point ne me place qu'à vingt-sept lieues. ■>. Parvenu sur le parallèle de Kennedy, je laissai successivement porter à l'O. N. O., O. x \u N. O. et enfin à l'O., et nous courons toute la journée dans cette direction . A six heures du soir V Astrolabe se trou- vait précisément sur la position de Kennedy d'après Arrowsmith; comme l'horizon nous aurait facilement permis d'apercevoir une île haute à quinze milles de distance, n'ayant rien vu, j'en ai dû conclure que cette île doit être située plus à l'ouest. Il aurait fallu consacrer encore vingt-quatre heures et courir tout ce temps à l'ouest pour décider cette question; mais avec quarante hommes sur les cadres, je ne crus pas devoir faire ce nouveau sacrifice à la géographie , d'autant plus que celte manœuvre m'aurait souventé considérablement , et je devais me mettre en garde DE L'ASTROLABE. 239 contre les vents du N. E. et les violens eourans de 1828* l'est à l'ouest éprouvés en ces parages par divers navi- Av " 1 * gateurs. Déjà ceux que nous éprouvons s'élèvent à dix-huit milles dans les vingt-quatre heures. Ainsi, à six heures précises le cap a été remis au N. N. O. , avec toute la voilure que la prudence permettait de conserver. Les pierres ponces ont encore passé toute la jour- née le long du bord, mais en moindre quantité qu'hier. Tout bien considéré, je pense que ces pierres viennent de l'île du Volcan ou Tinakoro près Nilendi. Les vents violens du S. O. qui ont régné il y a quelques jours ont pu déterminer des eourans de cette partie capables d'entraîner ces matières volcaniques à soixan- te ou quatre-vingts lieues sous le vent. J'attendais tou- jours le retour des vents alises; mais, durant près de huit jours , nous eûmes à essuyer des calmes déso- lans ou de faibles brises du N. au N. O., qui nous forçaient à tenir le plus près, tantôt sur un bord , tan- tôt sur L'autre, afin de perdre le moins possible en route. D'accablantes chaleurs aggravaient encore notre misérable position. On eût dit que notre corvette, im- mobile au milieu des Ilots , y restait fixée par quelque génie malfaisant , pour nous faire sentir à longs traits les souffrances de la maladie et les privations de toute espèce auxquelles nous étions assujettis. V Astro- labe qui , le mois précédent, n'offrait encore qu'une réunion d'individus satisfaits et jouissant de la santé la plus florissante, venait d'être convertie en une in- firmerie flottante où le petit nombre des hommes va- 240 VOYAGE 1828. lides ne semblaient être que les gardiens des malades el Avril. c j es convalescens. Parmi ceux-ci, les uns comme au- tant de fantômes, pâles, abattus et languissans, em- ployaient un reste de force à se traîner péniblement d'un bout du navire à l'autre , pour distraire leur en- nui et chercher quelque soulagement à leurs maux : d'autres, parvenus au dernier degré d'affaiblissement, restaient étendus sans mouvement là où on les trans- portait , heureux du moins que l'excès du mal leur ôtaten partie le sentiment de leurs souffrances. Dans ces temps de misère et de désolation , l'équi- page dut beaucoup à l'activité sans bornes et au dé- vouement infatigable de l'infirmier Berr. Ce brave homme semblait se multiplier pour se rendre utile aux malades et leur prodiguer tous les soins que réclamait leur état. Les trois médecins étaient frappés à la fois , et il était impossible d'enlever un seul bras à la ma- nœuvre. Berr trouvait le moyen de servir tous ses malades , et de conserver en même temps son imper- turbable gaîté. 6. A sept heures du soir , une bourrasque subite et violente de l'ouest a fait masquer toutes les voiles. Les mâts de hune ont été fortement menacés. Enfin, après de longs et pénibles efforts, nous avons pu remettre lèvent dans les voiles, et nous en avons été quittes pour la vergue de perroquet de fougue brisée en deux au racage. Nous lui avons substitué la vergue du grand perroquet , et celle-ci a été remplacée par la ver- gue du petit perroquet. fi. On a fait monter tous les malades sur le pont pour DE L'ASTROLABE. 241 donner un parfum général au navire. C'était un spec- iSaS. tacle à la fois pitoyable et bizarre , de voir tous ces Av,iL malheureux , comme autant d'ombres chassées de leurs tombeaux , apparaître à la lumière avec plus ou moins de lenteur et d'efforts , suivant le degré de leur affaiblissement. Il en est quelques-uns qu'il faut por- ter à bras, attendu qu'il leur est impossible de faire un seul mouvement. Le maître canonnier, le brave Rav- naud , est réduit à cette extrémité , et les méde- cins craignent pour lui une paralysie définitive et générale. Enfin la brise se rétablit au N. E. ; comme elle est 9 . faible, nous cheminons lentement au N. O. , avec des alternatives de calmes et de grains. Dans la soirée du 17, nous repassons au nord de la ligne, par le 17. méridien de 158° environ à l'est de Paris. Là nous trouvons, durant trois jours, des courans de trente- cinq à quarante-cinq milles à l'ouest par jour, puis ils se réduisent à huit ou dix milles seulement. Un mois s'était déjà écoulé depuis notre départ de Vanikoro, et nous n'avions pas fait plus de quatre cents lieues en ligne droite. 11 nous restait encore trois cents lieues à parcourir jusqu'à Gouaham, et l'état des malades ne s'était pas amélioré ! . . . Il faut convenir cependant qu'il n'empirait pas. En effet, il y avait ba- lance , depuis quelques jours , entre le nombre de ceux que la fièvre attaquait et de ceux qu'elle aban- donnait. Mais pour les manœuvres du bord , il y avait perte réelle, attendu que les convalescens, encore accablés de faiblesse, ne pouvaient remplacer d'une TOME V. 16 242 VOYAGE i8a8; manière utile les hommes restés valides jusqu'à ce Avril. j Qur< 20. Enfin le charme qui semblait agir sur nous cesse ; par le parallèle de 2° latitude N. , et, le méridien de 1 56° longitude E. ,• nous rencontrons les brises régu- lières du N. E., et nous commençons à cheminer d'une marche plus rapide. L'influence d'une température plus réglée se fait aussi sentir sur les malades ; ma fiè- vre s'apaise, et de rémittente qu'elle avait été durant long-temps , elle passe au type intermittent tierce. aa. A midi , je me trouvais sur le parallèle, et à vingt lieues environ dans l'est de la position assignée aux îles Monte-Verde sur la carte d'Arrowsmith. Je m'é- tais mis en latitude avec ce groupe dans l'intention de courir l'espace d'un ou deux degrés dans l'ouest , pour en faire la reconnaissance. Mais justement la brise tomba , et presque toute la journée nous eûmes calme. Celte contrariété me décida à poursuivre ma route au nord-ouest, attendu qu'il m'aurait fallu rester en panne durant la nuit , et perdre peut-être deux ou trois jours, ce qui n'était point praticable dans l'état où nous étions. a3# Dans la matinée la brise de l'E. reprend, accom- pagnée de lorrens de pluie. Mais nous faisons route, 5,4. ce qui nous console. La journée suivante est fort belle , et nous voyons beaucoup de fous qui viennent voltiger dans le gréement, indice infaillible de la proximité des terres. ,5. Pour célébrer le second jour anniversaire de notre départ de France, au dîner je fais distribuer aux DE L'ASTROLABE. 243 hommes en bonne santé une double ration de rhum. ix 2 s. On remarque beaucoup de marsouins , frégates , fous Av,il noddies et phaêtons. Maintenant je dirige ma route de manière à ren- contrer le groupe de Hogoleu, exploré en 1824 par M. Duperrey. Ce navigateur avait tracé d'une ma- nière très-satisfaisante la plus grande étendue de ce petit archipel ; mais le vent l'avait contraint de laisser la partie de l'E. et du S. E. dans le vague. Je me pro- posais de remplir cette lacune. C'est ici le cas de faire une observation dans l'in- térêt de la navigation. A. mon retour en Europe, j'ai été très-étonné de voir que , dans sa carte générale des Carolines, M. Duperrey avait p!acé à quarante milles environ dans l'est d'Hogoleu , une petite île basse à laquelle il avait donné le nom d'île d'Urville. Les deux officiers de l'Astrolabe qui avaient fait avec moi la campagne de la Coquille n'avaient pas eu plus de connaissance que moi de la découverte de cette île. Toutefois , en parcourant mon journal particulier, j'ai vu qu'effectivement le 23 juin 1824, au coucher du soleil, l'homme en vigie sur les barres signala une île basse à toute distance. Si dans le voyage de VAs- trolabe j'avais eu connaissance de cette circonstance , j'aurais combiné ma route de manière à passer près de cette terre , et à vérifier si l'île d'Urville existe réelle- ment. C'eût été alors bien facile, puisque le 25 nous a6i ne dûmes pas en passer à plus de six lieues dans le nord-est '. 1 Le voyage de l'américain Morrell vient de constater l'existence de cellt 16" 244 VOYAGE 1828. Nous filions six nœuds le cap à l'ouest pour appro- Avril. oner C | L1 groupe de Hogoleu , et je craignais qu'une brume assez épaisse, répandue sur tout l'horizon , ne me nuisît dans celte circonstance. Cependant, dès qua- tre heures et demie après midi, M. Dudemaine, au travers de la brume, aperçut les sommets des îles hautes à sept ou huit lieues de distance. Peu après on commença à distinguer, des barres, les quatre petites îles basses qui paraissent être les îles Gaudichaud , Quoy et Gaimard , de M. Duperrey (la quatrième est restée sans nom). Au coucher du soleil, ces îles étaient visibles de dessus le poat. Nous n'étions pas alors à plus de neuf milles au vent de la chaîne des brisans qui environnent le groupe, et je restai toute la nuit aux petits bords. J'avais à me défier de l'action des courans, et je n'é- tais en mesure d'exécuter aucune manœuvre prompte ou difficile en cas de danger. La brise fut inégale , et nous eûmes des grains de pluie durant la nuit. Cependant, quand le jour revint, je vis avec plaisir que nous étions restés à la même distance de terre que la veille au soir. Je laissai porter au N. O. jusqu'à deux milles du brisant. Puis à sept heures du matin une station eut lieu , et M . Guilbert commença son travail géographique. Dès-lors nous avions une vue très-détaillée de toutes les îles occi- dentales du groupe d'Hogoleu. Les quatre îles de île; le 23 février i83o , il reconnut un groupe de trois îlots bas entourés d'un récif commun qu'il nomma groupe de Westervelt et qui est évidem- ment identique avec l'île d'Urville de M. Duperrey. 27. DE L'ASTROLABE. 246 Iros, Dublon, Falang et Chamisso, seules sont foi- i8as: niées par de hautes terres; parmi elles on distingue le Avril - pic délié de Dublon. Toutes les autres, au nombre de dix-huit ou vingt, sont de petits îlots bas, boisés et situés sur le bord du brisant. Le plus grand de ces îlots n'a pas plus d'un mille de diamètre, et il en est quelques-uns longs au plus de cinquante ou soixante toises , qui n'offrent qu'un petit plateau de coraux couronné par un bouquet d'arbres. Nous n'eûmes point fond avec cent brasses de ligne. La station terminée, je mis le cap au S. S. E. pour prolonger à trois milles de distance la longue chaîne de brisans qui s'étend à sept milles au large des îles hautes. Tandis que nous étions rapidement chassés par une brise fraîche du N. E. , celait un spectacle digne de toute notre attention , que de voir ces îles nombreuses changer à chaque instant de forme et d'aspect, et figurer pour ainsi dire, en passant les unes devant les autres, les tableaux d'une lanterne magique. En guise d'orchestre, une longue et creuse lame soulevée par les vents d'E. venait expirer en mugissant contre la muraille de coraux formée par les polypiers , et semblait nous rappeler à chaque ins- tant de nous tenir sur nos gardes. Cependant la direction du récif ayant paru fuir à l'ouest, j'avais laissé porter jusqu'au sud-sud-ouesl. Mais bientôt la vigie annonça que le brisant reparais- sait à deux ou trois quarts au vent , et je m'empres- sai de remettre le cap au S. S. E. , pour ne pas me trouver enveloppé dans ce repli. 246 VOYAGE 1828. A neuf heures quarante-cinq minutes du matin , Avnl - une seconde station eut lieu à deux milles et demi du brisant. Alors les quatre îles hautes que nous avons désignées commençaient à fuir dans le nord-ouest , et sur un plan plus éloigné dans l'ouest-nord-ouest , se montraient déjà les îles hautes de Oudot , Chazal, et surtout la masse plus élevée et plus étendue de Toi. Tout près de nous , et semées cà et là sur le bord du brisant , une dizaine d'îles basses déployaient leur riante verdure. Parmi ces dernières , deux seulement, savoir : les îles Givry et Cerisy, avaient été vues par la Coquille ; les autres étaient restées inconnues. Quatre-vingt-dix brasses de ligne n'ont pas encore trouvé le fond. A midi nous observions la latitude à quatre milles seulement au nord de la partie méridionale du groupe entier. A une heure quarante-cinq minutes, nous dou- blions à deux milles et demi de distance la petite île basse qui termine l'archipel au sud-est , et qui a reçu le nom de l'île du Sud. Elle est située sur le bord du récif, et celui-ci se dirige ensuite brusquement au nord-ouest. Au moment où nous dépassions cette es- pèce de corne , non-seulement nous fûmes certains que là finissaient les îles Hogoleu , mais la vigie des barres n'apercevait même aucune terre à la distance de plus de quinze milles au large. L'île du Sud une fois dépassée, nous gouvernâmes au N. O., afin de reconnaître la portion méridionale du groupe. Nous suivions toujours à deux milles de dislance le brisant : mais désormais il nous protégeait DE L'ASTROLABE. 24 4 I contre les lames du large, et, quoique la corvette cin- .8a8. glât avec une extrême rapidité, elle était si tranquille Avril - que ceux qui se promenaient sur le pont eussent volontiers imaginé que nous étions à l'ancre , dans le bassin le mieux fermé. Une troisième station a eu lieu à trois heures qua- rante minutes du soir, à quatre milles et demi au S. O. de Tile Givry. Près de ces îles , le récif prend la direction du nord et semble laisser une ouverture con- duisant vers les liantes îles du centre. Combien je re- grettai alors que l'équipage .de C Astrolabe fût dans un si pitoyable état ! J'aurais conduit la corvette au mouil- lage et j'aurais consacré une quinzaine de jours à étu- dier les mœurs de cette peuplade et les productions de son territoire. Mais c'est à peine si nous eussions été en état de relever une ancre à jet. Je ne pouvais songer à m'arrèter. Mes compagnons voyaient déjà d'un œil peu satisfait qu'au lieu de gagner immédiatement Gouaham, je m'occupais encore de travaux géographiques '. Je forçai de voiles pour me rapprocher de deux iles basses que je supposai être les îles Bory et Roland de M. Duperrey. A six heures et demie, nous étions à six milles au S. S. E. de l'île Bory, et à douze milles au sud du sommet de Toi. Quatre îles basses, qui doi- vent se rapporter aux iles Bernard , Torrès et de Blois de M. Duperrey, se montraient à toute vue sur la gauche de Toi. La lacune laissée par ce navigateur dans l'exploration du groupe de Hogoleu était donc remplie. Ainsi je remis le cap à l'ouest, pour me diri- i l'oyez note t5. •248 VOYAGE i8»8. ger désormais sur les îles Tamatam et Fanadik , dont Avnl - il était important pour moi de lier les positions à celles d'Hogoleu et de Gouaham. Dans notre journée , nous avons tracé le développe- ment de plus de cinquante milles de brisans , et les positions d'une trentaine d'îles ou îlots. Nous avons eu d'excellentes observations , et nous avons tout lieu de croire que notre travail est aussi exact qu'on puisse le faire sous voiles. Cependant en le comparant à celui de M. Duperrey qui eut lieu en trois jours difïérens , dans lequel on ne faisait pas de stations , et où l'on employait tout sim- plement le compas au lieu du cercle pour les relève- mens des terres , on ne trouve aucune différence sen- sible, si ce n'est pour les points dont une des deux ex- péditions se trouvait trop éloignée pour assigner avec précision leur position. N'en serait-on pas disposé à conclure que , pour la plupart du temps , l'usage du compas serait en effet suffisant pour les reconnais- sances opérées à la voile? Pendant tout le temps que nous avons été en vue de ces îles , une seule pirogue s'est montrée au dedans des brisans , tandis que nous étions sur la bande orien- tale. Là , nous n'étions pas en position de mettre en panne pour l'attendre. J'attribue à la fraîche brise et à la brume l'isolement où nous sommes restés pendant notre exploration. D'après la marche bien établie de ma fièvre, c'était aujourd'hui même à midi que devait avoir lieu l'accès. Comme je ne voulais point quitter le pont dans un DE L'ASTROLABE. 240 moment aussi critique, à onze heures je m établis dans 1828. l'embarcation suspendue en porte-manteau du côté du Avnl - vent, et je fis apporter mon manteau, décidé à le jeter sur mes épaules, afin de rester à mon poste , jusqu'au moment où le frisson serait passé. Mais ayant entendu piquer quatre heures, je descendis dans ma chambre pour faire un frugal et rapide repas ; ce ne fut qu'en ce moment que je m'aperçus que l'accès n'avait point eu lieu. De ce jour j'en fus délivré. Sans aucun doute, je dus cette heureuse crise à la fatigue et à la tension continuelle d'esprit que me causa la reconnaissance d'Hogoleu. Cet événement était d'autant plus heureux pour moi , que je recouvrais par là toutes mes facultés et l'espoir de vaquer librement à mes occupations, durant la relâche de Gouaham. Du reste, j'avais bien payé mon tribut à la fièvre, puisqu'elle m'avait tenu cinquante-deux jours entiers , et que pendant la moitié de ce temps elle m'avait, pour ainsi dire, réduit à l'extrémité. Grâce à une belle brise de N. L\. qui nous a cons- 2 s. tamment accompagnés , les cent vingt milles qui sé- parent Hogoleu de Tamatam furent rapidement fran- chis. Dès deux heures cinquante minutes après midi, la vigie des barres apercevait les îles de Tamatam , Ollap et Fanadik ; une heure après , nous faisions une station à dix milles dans l'est de ces îlots. Puis nous gouvernâmes au N. O. et passâmes à trois milles au N. E. de Ollap. Ces trois îles forment un petit groupe de sept milles d'étendue, du N. au S. La plus grande partie 2Ô0 VOYAGE 1828. de l'intervalle compris entre les premiers est occupé Avril. p ar un r éci f . Ollap et Tamatam , les deux plus consi- dérables, n'ont pas plus de six à sept cents toises détendue dans leur plus grande dimension, et Fana- dik est au moins deux fois plus petit. Cependant, malgré leur modique surface , ces ilols sont couverts de bois , et nourrissent une population robuste , active et intelligente. Au moment où nous prolongions Ollap, sept ou huit pirogues se détachèrent et voguèrent vers nous. Mais comme je ne jugeai pas à propos de mettre en panne pour les attendre , deux seulement , montées chacune par cinq hommes , poursuivirent leur route jusqu'à nous. Ces sauvages nous suivirent une heure environ , et nous appelaient de temps en temps pour nous montrer de petits modèles de leurs pros , qu'ils désiraient échanger contre du fer , riant et dansant comme des hommes charmés de nous voir. En ce moment, la corvette filait six nœuds au plus près du vent et avec une mer assez creuse. Cependant Pi. ccxl Ms. les pros des naturels nous suivaient sans avoir l'air d elre fatigués par la mer , et il était facile de voir qu'au besoin ils auraient pu aller jusqu'à sept ou huit nœuds ; c'en est assez pour donner une idée de la bonne qualité de ces embarcations. Sur les dix sauvages qui montaient ces deux pi- rogues , aucun ne m'offrit les formes déliées, sveltes et gracieuses, propres aux Carolins de la belle race. Ceux-là étaient vigoureux et avaient un air de santé remarquable; mais leurs traits étaient grossiers, et l'ensemble de leur personne n'avait rien d'agréable. DE L'ASTROLABE. 261 A six heures , nous passions à quatre milles à l'ouest 1828. de l'endroit où M . Freycinet indique une terre aperçue Avril - du haut des mâts , à bord de V Uranie , et par consé- quent à dix milles plus près qu'il ne l'avait fait. Nous avions un bel horizon , et nous ne vîmes rien. L'on doit en conclure que cette terre n'existe certainement point. Nous ne fûmes pas plus heureux , le jour suivant , 29. à l'égard de Lamurrek. A six heures du malin, nous passions sur la position qui lui est assignée dans la carte d'Arrowsmith , et nous ne remarquâmes au- cun indice de terre. Du reste, les travaux du capi- taine Lûtke ont démontré qu'il y avait eu erreur pour le groupe de Lamurrek, ou plutôt JNamourek , et qu'il existait bien plus loin dans l'O. S. O. de cette position , très-près de la petite île Satawal. Les courans nous portant désormais de l'immense quantité de trente à trente-cinq milles par jour dans le S. O. , j'eus soin de me placer de bonne heure sur le parallèle de Gouaham , afin de ne pas manquer celte île, manœuvre qui nous eût forcés de poursuivre notre route jusqu'à Manille , et eût retardé long-temps le soulagement que chacun des malades attendait de son séjour aux Mariannes. Enfin, le 2 mai, à quatre heures quinze minutes du 2 mai matin, M. Gressien aperçut dans l'O. N. O. les terres de Gouaham, et, à cinq heures du matin, je reconnus que nous nous trouvions à peu près à dix milles dans l'E. de la partie septentrionale de celte île. Je laissai par conséquent porter à l'O. S. O. et au S. O. pour 252 VOYAGE 1828. doubler la pointe méridionale en filant six ou sept MuN nœuds, avec une jolie brise d'E. et un temps superbe. ISous avons remarqué quatre grandes pirogues qui venaient de la partie de l'E. ; deux d'entre elles ont passé fort près de nous ; nous avons alors reconnu qu'elles étaient montées par des Carolins qui allaient faire une visite à Gouaham. Vers dix heures et demie , nous prolongions l'île aux Cocos, à un ou deux milles de distance, et à onze heures nous doublions la pointe S. O. du récif à une encablure au plus au large. Ensuite , nous avons serré le vent sous toutes voiles pour atteindre Umata. Nous apercevions déjà un navire anglais mouillé sur la rade. Plein de confiance dans le vent qui me paraissait favorable , je me flattais d'atteindre à la bordée le bon mouillage, pour éviter à l'équipage des manœuvres pénibles. Mais en arrivant devant la pointe Tonguen, la brise mollit et refusa en même temps ; de sorte qu'il me fallut laisser tomber l'ancre par quatorze brasses. En outre , les voiles n'ayant pas été serrées assez promptement , bien qu'on eut filé sur-le-champ qua- rante brasses , l'ancre chassa dans une risée , et je vis le moment où V Astrolabe allait être obligée de re- mettre à la voile, sans savoir quand elle pourrait revenir au mouillage. Ce moment lut bien douloureux pour tout le monde, et particulièrement pour les ma- lades qui, les yeux tendus avec avidité sur le rivage , ne semblaient attendre leur salut que de leur séjour sur cette terre tant désirée. DE L'ASTROLABE. 253 Heureusement l'ancre s'arrêta par dix-huit brasses, 1828. à quatre cents toises environ du mouillage que je de- Mai - vais occuper. La chaloupe et le grand canot furent mis à la mer, et le premier élongea une ancre à jet vers le havre avec trois grelins pour nous louer , dès que le vent le permettrait. Joseph Flores, alcade d'Umata, vint nous adres- ser les questions d'usage , et nous fumes tous bien satisfaits d'apprendre que le gouverneur actuel des Mariannes était de nouveau ce noble et généreux Mcdinilla, qui accueillit et traita avec tant de magnifi- cence et de désintéressement M. Freycinet et tous ses compagnons de voyage en 1819. Je lui écrivis sur-le- champ pour lui annoncer notre arrivée , et lui deman- der l'autorisation de mettre les malades à terre et de me procurer, par ies habitans, tous les vivres qui m'é- taient nécessaires pour de l'argent ou des objets d'é- change. Je ne voulais pas tn'adresser directement à lui pour cette fourniture, de peur qu'un sentiment de libéralité poussé à l'excès ne L'entraînât de nouveau dans des dépenses extraordinaires, comme celles qu'il lit pour l'Uranie, et dont il ne voulut point accepter de remboursement. Flores, en nous quittant, nous promit de nous en- voyer sur-le-champ quelques rafraîchissemens pour nos tables, et des cochons, dès le lendemain, pour l'équipage. Il était grandement temps d'arriver au mouillage ; îe nombre des fiévreux n'avait pas sensiblement dimi- nué, et l'état de plusieurs d'entre eux avait gravement 2 M VOYAGE tSaS. empiré; mais si nous eussions été obligés de tenir la Mai. mer quelques jours déplus , la mortalité se serait sans doute déclarée d'une manière effrayante I . 3. Je profitai du beau temps pour mettre tout le monde à l'ouvrage, dès cinq heures du matin. Nous nous touâmes sur les grelins , et à midi nous étions amarrés sur quatre ancres ; savoir : une grosse ancre avec un câble au milieu du canal par dix brasses , une autre grosse ancre avec la chaîne moyenne par sept brasses vers le fort Sant- Angel , l'ancre bâtarde avec la petite chaîne par neuf brasses vers la pointe Tongouen ; enfin le câble de gomotou était élongé de l'arrière sur la grosse ancre à jet, mouillée par douze brasses. Les Pi. cxcxi. trois ancres de l'avant devaient soutenir V Astrolabe contre les efforts des vents d'E. , tandis que le câble de l'arrière était destiné à nous empêcher de tourner sur nos ancres avec la marée. Les malades une fois débarqués , et le peu d'hommes valides pouvant être employés en corvée hors du bord , la corvette pouvait être exposée à n'avoir quelquefois que quatre ou cinq personnes : il fallait donc aviser à la mettre à l'abri de tout accident de la part des vents et des courans. Relevemens du mouillage. La roche isolée. — N. 6 o O. — Fort San-Jose. — N. 26° E. — Fort Sant- Angel. — N, 45° E. — Église d'Umata. — N. 70° E. — Fort de la Soledad. — S. 70° E. Sans doute j'aurais pu, comme M. Freycinel, aller mouiller sur la rade d'Apra, où je n'aurais eu rien à craindre de la part des élémens ; mais d'abord il était > l'oyez note 16. DE L' ASTROLABE. 25 a douteux que cette manœuvre eût été praticable pour i8*s. moi , clans l'étal déplorable où se trouvait l'équipage ; Mai - d'ailleurs il aurait fallu envoyer les malades à l'hôpi- tal d'Agagna, à plus de deux lieues de distance, ce qui eût entraîné des frais considérables et des inconvéniens sans nombre pour le service, car mon intention était de rester à bord , comme je l'avais constamment pra- tiqué dans tous les mouillages. Enfin, et c'était la rai- son la plus décisive , je ne voulais point rester à Goua- ham trois mois entiers comme avait fait M. Frevcinet. Umata seul pouvait m'éviter ces divers inconvé- niens, et j'y trouvais en outre une aiguade abondante et facile, et un pays plus agréable et plus tempéré que celui des environs d'Apra et d'Agagna. Tout me don- nait sujet d'espérer qu'une relâche de vingt ou viiîgt- cinq jours suffirait pour remettre sur pied la plus grande partie des valétudinaires. Le brave gouverneur ne fil pas attendre sa réponse, car elle arrivait à bord au moment même où l'amar- rage de la corvette venait d'être terminé. Après les complimens d'usage, Don José ÏMedinilla mettait à ma disposition son palais d'Umata et le vieux couvent pour mon propre usage et celui des malades , et il don- nait à l'alcade d'Umata l'ordre de nous fournir tous les objets dont nous aurions besoin. En même temps , il me prévenait que les ressources du pays étaient pres- que épuisées, d'une part par les trafics illicites de toute espèce qu'avait faits son prédécesseur avec les balei- niers anglais, de l'autre part par quatre mois d'une sécheresse épouvantable. 250 VOYAGE i S ■>. 8. Mai. L'essentiel était l'autorisation de déposer nos ma- lades à terre et l'offre des bâtimens propres à les re- cevoir. Je me hâtai d'en user , et sur-le-champ la cha- loupe porta à terre les malades dont voici les noms : Imbert. Maille. Reynaud. Fabry. Gossi. Grassa. Castel. Aubry. Ooux. Bélanger. Caravel. Della-Maria. Hambilton. Williams. Ricbard. Vignale. John. Jacques. Mediola. Quemener. Escale. Cbarles. Sper. Deleuze. Martin. Docbe. Cannac. Lauvergne. Croc. Bertrand. Jacon. Lisnard. Condriller. Spire. Vigneau. Rey. Et MM. Gaimard, Paris, Lcsson et Faraguet. Les deux premiers de cette liste étaient à l'extré- mité; les sept suivans étaient fort.aecablés par la ma- ladie , et tous les autres se trouvaient plus ou moins mal. Qoique loin encore d'être rétablis, MM. Quoy, Lottin, Dudemaine et Bertrand , et Chieusse , Ni- vière, Boutin et Guérin aimèrent mieux rester à bord. En outre on devait compter une dizaine de personnes en convalescence et dans un grand état de faiblesse. On peut juger par là quelles suites funestes et opi- niâtres avaient eues les malheureuses fièvres de Vani- koro. Du reste, on doit observer que, parmi tous ces hommes, il ne se trouvai! pas un seul scorbutique. DE L'ÀSTROIABE. 257 Dans la soirée, nous avons reçu la visite d'un Fran- 1828. çais, originaire du Havre, nommé Baptiste. C'est un Mai * ancien marin qui s'est établi dans cette île, où il a épousé la nièce de l'alcade Flores. Cet homme qui ne manque pas d'intelligence m'a dit que le peuple de Gouaham était en général très-misérable , mais qu'il devait en grande partie sa misère à sa lâcheté et à son inertie. Néanmoins il se montre difficile et exigeant dans ses marchés avec les personnes qui veulent ache- ter des vivres et des provisions. En ce moment , il y a sur la rade d'Apra deux na- vires capturés sur les indépendans d'Amérique par les bàïimcns du roi d'Espagne. Ils sont destinés pour Manille, mais on attend des bras pour les y conduire. J'ai trouvé que la chair du cerf était un excellent mets. Il a fait toute la journée beau temps, et, dès qu'il vient un souffle de vent, la température est déli- cieuse, principalement à bord de la corvette. A six heures et demie du malin, je suis descendu 4. à terre avec l'alcade, M. Jacquinot et le maître voilier. D'abord j'ai visité l'hôpital que j'ai trouvé très-conve- nable pour l'objet que nous nous proposions. Ce lo- cal est propre, vaste, aéré, et les malades y ont été pi, cxcix. distribués par les médecins en diverses chambrées, suivant l'intensité de la maladie. S'ils doivent se réta- blir, je pense qu'ils seront là mieux que partout ailleurs. De là , je me suis transporté au Palais qui dut être jadis un endroit fort agréable , mais qui parait aban- pi. donné depuis fort long-temps et qui ne conserve plus clxxxviii. TOME V. ' 7 i8a3. Mai. 258 VOYAGE que de faibles vestiges de son ancienne splendeur. Toutefois c'eût été pour moi un logement fort com- mode , si j'eusse voulu m'établir à terre. On y jouit d'une vue charmante, d'un très-bon air, et les appar- tenons en sont très-vastes. Nous allâmes ensuite au fort Sant-Angel; c'est tout pi. CXCIII. simplement un rocher isolé et couronné par une petite plate-forme qui a reçu deux petits canons en bronze. Flores nous dit que les deux autres forts étaient désar- més. Nous comptions d'abord y établir notre obser- vatoire; mais M. Jacquinot m'ayant fait remarquer que le vent s'y faisait fortement sentir , et qu'en outre il n'y avait point d'endroit propre à recevoir les ins- trumens , il fut arrêté que les observations seraient faites au Palais. L'alcade Flores se rapelail bien avoir vu les bâti- mens de Malaspina à Umata, et ce capitaine fit ses DE L'ASTROLABE. 259 observations au fort Sant-Angel et dans la batterie i8a«'. près de l'Eglise. Mai; Pl CXCI. En allant au fort et en revenant, nous traversâmes le village composé d'une centaine de cases , alignées sur deux rangs, de chaque côté de la route , et agréa- blement situées à l'ombre de beaux cocotiers. Ces ca- ses sont en bois, assez proprement tenues, couvertes de feuilles de palmier et exhaussées de deux ou trois pieds au-dessus du sol pour les garantir de l'humi- dité. Quoique pauvres , ignorans et fainéans, les ha- bitans paraissent en général joyeux, paisibles et con- tens de leur sort. Umata compte, dit-on, 298 habi- pi. cxcv. tans , et Merizo , située à deux milles au sud , sur la pointe méridionale de Gouaham , 303. A neuf heures, je suis retourné à bord et n'en ai plus bougé. Malgré le plaisir que j'éprouverais à me promener dans l'île, je me trouve beaucoup trop faible pour m'y livrer, et je me sens très-faligué, après avoir fait quelques centaines de pas. Le baleinier anglais avait appareillé la veille dans la soirée, sans que j'y eusse fait attention. Aujourd'hui l'on m'a raconté qu'il avait hâté son départ , dans la crainte d'être atteint par la maladie contagieuse que nous venions d'apporter avec notre corvette, et Flo- res paraissait lui-même disposé à concevoir quelques appréhensions. J'ai fait en sorte de lui persuader que notre maladie n'avait rien de contagieux, et les méde- cins ont appuyé mes assertions de toute la force de leur raisonnement. Un des Anglais que nous avions embarqués a Ho- •7* 4&. 2fJ0 VOYAGE 182s. bart-Town, nommé Jack, a demandé à débarquer, et M "- je lui ai donné mon consentement. 5. Flores nous a apporté, de la part de dom José Me- dinilla,un cochon, une douzaine de volailles, des œufs et des fruits. Puis il m'a raconté qu'en 1 824 une flottille espagnole , partie de Cadix , vint mouiller à Umata. Elle se composait de la frégate VAsia, d'une corvette el de deux bricks, et était destinée à agir con- tre les Etats indépendans de l'Amérique méridionale; mais les équipages se révoltèrent, brûlèrent la cor- vette , maltraitèrent le commandant , et le chassèrent à terre avec les officiers et une centaine d'hommes qui restèrent fidèles à la cause royale. Le gouverneur Ganga se rendit à bord-, il tenta vainement de ramener les rebelles dans le devoir; ceux-ci le renvoyèrent avec mépris, et firent sur-le-champ voile vers le Pé- rou, pour aller se joindre aux indépendans *. Ce même gouverneur, Ganga, se permit de faire assassiner, peu de temps après, par ses gens, un ca- pitaine baleinier anglais qui lui avait parlé avec inso- lence. Cette action le fit d'abord exiler à Merizo , puis il fut destitué , conduit à Manille , et enfin remplacé par Medinilla. 11 est vrai que Ganga faisait vendre à son profit , aux baleiniers, tout le bétail du gouvernement; mais il laissait aussi les habitans libres de trafiquer tout à leur aise avec les étrangers, ce qui leur était fort agréable. Medinilla , a son retour, a été obligé de re- 1 Voyez note i 7. DE L'ASTROLABE. 261 mettre les anciennes lois en vigueur, et d'interdire 182s. toute espèce de commerce. Aussi les habitans, fort Mai indifférens au fond à l'égard des motifs qui ont pu at- tirer sur Ganga la disgrâce de son gouvernement, re- grettent bien sincèrement son administration. Le grand canot et la baleinière ont été tirés à la 6. plage et abrités sous deux tentes. A bord ces embar- cations nous étaient inutiles, et elles seront plus en sûreté à terre. Vers quatre heures après midi, nous avons vu passer trois pirogues de Carolins qui revenaient d'A- gagna à Umata. Dans Tune d'elles nous apercevions un Européen en veste blanche, et je soupçonnai que ce devait être un envoyé du gouverneur. En effet une heure après il revenait à bord avec Flores, et il se trouva que cet individu était le capitaine dom Manoel Tiburcio Garrido qui m'apportait , de la part du gou- verneur, dix beaux cochons, soixante-deux poules ou poulets , soixante-dix œufs , deux paniers de patates, une caisse de thé,- une caisse de sucre pesant 48 liv. , une corbeille de dix-sept bouteilles de bierre, et deux flacons d'anisette. Je fus pénétré de reconnaissance pour cette marque d'intérêt de la part du bon gouver- neur , et ces objets furent sur-le-champ distribués entre les diverses personnes de l'état-major et de l'é- quipage. Un certain nombre de cochons fut seulement réservé pour notre départ, afin de nous servir de pro- visions de campagne quand nous reprendrions la mer. Les pirogues des Carolins sont très-utiles au gou- pi. cciij verneur pour les messages qu'il veut envoyer à une el C1 x> l 262 VOYAGE 1828. Mai. certaine distance d'Agagna , car les bateaux du gou- vernement sont lourds , grossiers , et naviguent fort pi, cxcvm. mal. Il est bien surprenant qu'ayant sous les yeux les charmans et rapides pros des Carolins , les habilans actuels des Mariannes ne puissent construire que d'aussi méchantes barques. imnm Sur les dix heures , les trois pirogues des Carolins» ont repris la route d'Agagna avec dom Tiburcio , que j'ai chargé d'une lettre de remerciemens pour le gou- verneur. Dans l'après-midi , l'alcade a commencé à nous envoyer le bois à brûler. Il consiste presque en- tièrement en petits rondins L'état de ma santé est toujours à peu près le même , c'est-à-dire douleurs vagues et pesanteur dans le bas- ventre. Cet état par lui-même ne serait pas capable de m'arrêter ni de mïnquiéter, mais je crains une rechute. Ce motif, joint au vent d'Ouest, me détermine à ajour- ner à demain mon retour à bord. Cependant, douze DE L'ASTROLABE. 279 des malades les moins souffrans sont retournés sur 1828. V Astrolabe avec leurs effets. Mai - M. Quoy m'a remis, de la part du gouverneur, l'aperçu des reconnaissances tout récemment opérées dans les Carolines par le capitaine Lùtke de la marine russe ; en outre une note relative à la découverte de deux groupes dans le même archipel, faite par le capitaine Jaymes Duncan du baleinier V Eclipse. L'un de ces groupes est évidemment celui d'Hogoleu , re- connu par la Coquille et V Astrolabe , et l'autre en est distant de cent dix milles au N. O. M. Medinilla a donné des ordres pour qu'on mît à ma disposition le nombre d'hommes que je demande- rais pour m'aider à relever les ancres et à mettre à la voile ; mais j'espère ne point avoir besoin de secours étrangers. A six heures du matin, je me suis rendu à bord, 2 s. où , d'après mes ordres , on travaillait déjà à relever les ancres. A dix heures , les deux ancres d'affourche et leurs chaînes étaient déjà à poste ; mais, quand on a voulu virer sur le câble , on s'est aperçu qu'il avait été coupé près de l'étalingure. Alors nous avons levé l'an- cre à jet du grelin de gomotou , et nous avons laissé retomber en place une ancre de poste , pour nous te- nir au mouillage jusqu'au moment où nous avons pu reprendre l'ancre du cable coupé. La chaloupe a fait deux voyages à terre, le premier pour ramener à bord tous les malades avec leurs effets, le second pour rapporter les nombreuses pro- visions envoyées par le gouverneur et consistant en 280 VOYAGE 1828. neuf beaux cochons , une caisse de quatre-vingts livres Mai - de sucre , une caisse de biscuits de sagou , dix sacs de riz frais , un sac de farine de sagou , vingt bouteilles de vin de Madère , six douzaines d'œufs , et une quan- tité de courges , pastèques , bananes , ananas , pommes d'amour, pourpier, etc. C'était encore le capitaine dom Manoel Tiburcio qui était chargé de cet envoi. Je lui ai remis pour le gouverneur deux médailles de l'expé- dition , l'une en argent et l'autre en bronze, avec quel- ques objets qui pouvaient lui être agréables , entre au- tres le portrait du célèbre voyageur A. Humboldl, qu'il avait eu jadis l'occasion de voir et même de recevoir en Amérique , et dont il ne parlait jamais qu'avec une grande considération. Je fis aussi présent à dom Ma- noel , à l'obligeant Anderson et au bon Flores de quel- ques objets d'habillement des manufactures d'Europe , qui parurent leur faire un vif plaisir , malgré leur peu de valeur intrinsèque. Sur les six heures du soir , j'ai envoyé M. Guilbert pour essayer de découvrir l'ancre au fond de la mer ; mais l'eau était agitée : il est revenu sans avoir rien vu. 29. La mer étant très-calme , M. Guilbert est retourné de bonne heure à la découverte de l'ancre , et il est encore revenu au bout de deux heures d'inutiles re- cherches. A neuf heures, j'y suis allé moi-même avec le maître d'équipage ; la mer était si paisible et l'eau si limpide , que je pouvais facilement reconnaître sur le fond des morceaux de vaisselle jetés du bord, et même les sillons creusés par les chaînes , mais d'ancre point. DE L'ASTROLABE. 281 Le maître a long-temps dragué sur cçtle place et n'a 1828. rien rencontré. • Mai - Renvoyé sur les deux heures et demie , Collinet a été plus heureux. A quatre heures l'ancre a été accro- chéepar la chatte, et à six heures elle était replacée au bossoir. Sur-le-champ , la chaloupe et le grand canot ont été embarqués , en sorte que tout est prêt pour mettre le jour suivant à la voile, si le temps le permet. MM. Anderson et Tiburcio sont venus prendre congé de moi, et je leur ai remis une lettre d'adieux et de remerciemens définitifs pour le généreux Medinilla. J'ai fait embarquer à bord une ample caisse de coquilles qu'il adresse au ministre de l'intérieur en France. On sera sans doute curieux de connaître l'effet qu'a pu produire sur l'équipage de l'Astrolabe une re- lâche de vingt-sept jours , dans un pays où nous n'a- vions rien à désirer, sous le rapport de la salubrité du climat , de la nature des alimens et de la tranquil- lité. Voici l'état qui m'en a été remis ce matin par le médecin. Au poste des malades, et par conséquent plus ou moins privés de rations , on compte encore : John. Cannac. Doche. Imbert. Aubry. Gossi. Maille. Castel. Grasse Martin. Charles. Rey. Richaud. Croc. Spire. Williams. Deleuze. La relâche a produit très-peu d'effet sur ces dix- 282 VOYAGE 1828. sept personnes.. Les sept premières sont dans un état Mai - très-fâcheux, et je plains vivement le jeune Cannae qui est un excellent sujet. En outre , ceux dont les noms suivent ont été remis à leurs plats , mais ne font point de service : Vignale. Lauvergne. Bertrand Moreau. Escale. Denis. Reynaud. Divol. Goux. Jacon. Sper. Enfin, dans l'état-major , MM. Gaimard, Bertrand, Lesson, Faraguet, Paris et Dudemaine ne sont pas encore débarrassés de la fièvre. M. Quoy lui-même en éprouve de temps en temps des accès. En définitive, la relâche n'a produit que quatre ou cinq guérisons complètes et une mort. J'ai déjà expli- qué que ce triste résultat devait s'attribuer aux excès que les malades faisaient sous le rapport des alimens , et à l'impossibilité de les assujettir à un régime convena- ble ' . D'un autre côté, le séjour de Gouaham a été très- favorable à ceux que la fièvre avait épargnés ou aban- donnés ; le bon air et la bonne qualité des vivres ont corroboré les forces des uns et rappelé promptement celles des autres. Tout bien considéré, Umata est un excellent point de relâche pour les navires qui mouillent à Gouaham dans cette saison , et pour quelques jours seulement. Autrement , il vaut mieux aller sur la rade d'Apra , 1 y oyez note 19. DE L'ASTROLABE. 283 où l'on peut tirer d'Agagna tous les objets nécessaires, 1828. car ils sont dans cette ville en plus grande abondance Mau et à meilleur compte. Les mouchoirs d'indienne à carreaux rouges ou bleus , la poudre à canon et la toile bleue ont été les seuls objets que les habitans aient voulu recevoir en échange à Umata. Il est vrai que tout le reste était de si mauvaise qualité , que les sauvages eux-mêmes n'en voulaient point. Mais que pouvait-on se procurer pour la misérable somme de cinq mille francs qui avait été assignée à cet objet, lors de l'armement de V Astro- labe?... Après le grand travail de M. Freycinet sur les îles Mariannes , il serait lout-à-fait déplacé de vouloir m'é- tendre, avec quelques détails, sur ce sujet. Aussi vais-je me contenter d'ajouter deux mots touchant l'état actuel de cette colonie espagnole. Tout l'archipel des Mariannes obéit à un seul gouver- neur qui doit être nommé par le Roi et renouvelé tous les cinq ans. Celui qui s'y trouve aujourd'hui est dom José de Medinilla y Pineda, le même qu'y trouva l'U- ranie en 1819, et qui accueillit avec tant de noblesse et de grandeur M. Freycinet et ses compagnons. Il paraîtrait qu'à l'époque où le parti constitutionnel triompha en Espagne, Medinilla fut remplacé par Ganga Herrera qui rendit le commerce extérieur libre aux habitans , et dont la mémoire leur est restée chère pour ce motif. Ganga fut destitué pour le meurtre qu'il commit sur la personne d'un capitaine baleinier anglais, nommé Estevan, et peut-être pour des raisons 284 VOYAGE x8 2 8. politiques, quand les Absolu tos d'Espagne eurent le Mau dessus. Medinilla revint prendre à Gouaham son an- cien poste , et y rétablit en même temps le monopole et les prohibitions abrogées par son prédécesseur. Un magasin général établi à Agagna , pour le compte du gouverneur, et pourvu de tous les objets d'indus- trie européenne , fournit à tous les besoins des insu- laires, mais à des prix exorbitans. Jadis la métropole fournissait, pour l'entretien de cette colonie, dix-huit mille piastres, qui se trou- vaient en majeure partie absorbées par le commerce du gouverneur. Aujourd'hui cette somme cessant d'ê- tre payée , ou l'étant fort irrégulièrement , les profits du gouverneur seraient fort minces , ou se réduiraient à peu près aux objets en nature, comme cochons, volailles , et produits du sol , si les baleiniers qui pa- raissent assez souvent sur les côtes de Gouaham n'y versaient bon nombre de piastres et de schellings , qui retournent lot ou tard au trésor du gouverneur. Mais s'il arrive une fois que les baleiniers apportent à Goua- ham plus de marchandises que d'argent , ce monopole tombera pour ne plus se relever , et c'est probable- ment ce que le gouverneur fera en sorte de prévenir par tous les moyens en son pouvoir. En cela, ses vues seront secondées par le caractère routinier, l'es- prit borné et la stupidité des insulaires , qui préfèrent payer à des prix exagérés des objets d'une qualité mé- diocre pris dans les magasins du gouverneur , à ceux que leur offrent les étrangers à meilleur compte et d'une qualité supérieure. Peut-être aussi ces malheu- DE L'ASTROLABE. 286 reux savent-ils qu'ils seraient exposés à des vexations de la part de l'autorité , si elle apprenait qu'ils se fus- sent approvisionnés ailleurs que dans ses magasins. Le gouverneur entretient une ombre de milice de cent à cent cinquante hommes mal habillés , qu'il paie en étoffe de ses magasins , et qui seraient incapables d'opposer la moindre résistance à la plus petite force régulière. Sans aucun doute , une frégate prendrait facilement possession de tout l'archipel des Mariannes. Les principaux produits de l'île sont les cochons , les poules , le riz , le tabac , l'arrow-root , les bananes , les patates , le sagou et quelques autres fruits. L'ex- trême indolence des habitans , d'accord avec la forme du gouvernement, s'oppose atout développement de culture ; mais entre les mains d'un peuple industrieux, l'excellent sol de Gouaham se prêterait à toute espèce de culture, comme sucre, café, coton, et peut-être girofle et muscade. 1828. Mai. GWE.V«B C'est un spectacle qui fait peine au voyageur , que celui d'un aussi beau pays entre les mains d'une popu- Ma 286 VOYAGE DE L'ASTROLABE. 1828. lation aussi apathique. Pour preuve de cette excessive paresse, nous dirons seulement qu'à Gouaham la terre n'a de valeur positive qu'autant qu'il s'y trouve des cocotiers qui sont estimés à une piastre le pied. Tous les autres terrains sont à la disposition du premier venu qui veut les cultiver ; il suffit d'en faire la de- mande au gouvernement qui les accorde , sans prix de vente et même sans redevance annuelle. Les contribu- tions levées sur les habitans de la ville sont fixées par des réglemens ; mais celles des habitans des campagnes sont au caprice du gouverneur et des alcades , c'est-à- dire discrétionnaires. On compte quatre mille âmes sur l'île entière de Gouaham , dont mille dans la ville seule d'Agagna. Cette population n'est pas la dixième partie de ce qu'elle pourrait être , si le sol était convenablement cultivé , et si ces insulaires étaient soumis à une admi- nistration plus libérale et plus éclairée. La lèpre, les ulcères et les goitres exercent d'horribles ravages sur les individus des deux sexes. FIN DE T. A PREMIÈRE PARTIE DU CINQUIEME VOLUME. NOTES. NOTES. Extraits des Journaux des Officiers de l'Expédition. page 5. J'envoyai le grand canot à terre avec les naturalistes , et plusieurs officiers pour vaquer à leurs observations. Une course que nous fîmes à terre, le 18 décembre 1827 , sur la partie de l'île Van-Diémen , qui avoisine l'île du Satel- lite , nous procura quelques Oscabrions et la Siphonaire de Diémen , espèce nouvelle qui abonde dans le canal de d'Entre- casteaux, où elle vit sur les roebers à la manière des Patelles. Ces dernières coquilles y sont assez rares. (Extrait du Journal de M. Gaimard.) page g. Reprit d'une manière plus claire et plus positive le récit du pilote. Le même jour, en remontant la rivière du Nord, de d'Entre- casteaux , que les Anglais ont nommée la rivière Derwent , nous apprîmes par le pilote, M. Mansfield, que le capitaine Dillon , après avoir obtenu des renseignemens importans sur tome v. 19 290 NOTES. le lieu du naufrage de Lapérouse , avait été envoyé à Malli- colo par la Compagnie des Indes, qui avait fait les frais de eette noble mission. Il nous était bien difficile de ne pas porter envie au bonheur du capitaine Dillon. {Extrait du Journal de M. Gaimard.) page i3. J'allai rendre visite au gouverneur. Le 19 , nous allons avec M. d'Urville rendre visite au gou- verneur, M. le colonel Arthur, à qui j'avais envoyé de la baie des Iles une lettre d'introduction , qui m'avait été remise à Londres, en 1825, par M. Macaulay père, à la recomman- dation de M. l'abbé Grégoire. Il n'était pas présumable , lorsque nous étions à la Nouvelle-Zélande, que nous vien- drions relâcher à Hobart-Town , après avoir fait le tour de la Nouvelle-Guinée et de la Nouvelle-Hollande. M. le colonel Arthur nous apprit la mort de Canning, de Talma et de La Rochefoueauld-Liancourt. ( Extrait du Journal de M. Gaimard. ) page i4- J'y gagnai un refroidissement assez grave , bien que j'eusse eu soin de conserver mes vêtemens de drap. Le 20, MM. d'Urville, Sainson et moi , nous allons assister, sur les bords du Derwent, à une fête champêtre que le gou- verneur donnait aux dames de la colonie et aux officiers de la e-arnison. Nous dînons dans un cabinet de verdure élégam- ment disposé. La température était très-froide; il tombait même de la pluie, et tout le monde grelottait. Very pleasant , me disait mon voisin, à qui je répondais à voix basse : Very NOTES. 291 coule/. En effet, c'est bien le dîner le plus froid que j'aie jamais vu ; et cependant, depuis lors, j'ai parcouru la Fin- lande et la Russie. Dans la soirée, des sauvages simulés font semblant de nous attaquer. Quelques danses eurent lieu, et nous vînmes en ville prendre le thé chez le gouverneur , où nous trouvâmes une température véritablement charmante. Nous eûmes beaucoup à nous louer de la complaisance de M. Pedder, grand-juge de la colonie , et de celle de M. Bur- nett, secrétaire du gouvernement. Ces messieurs, qui nous donnèrent sur l'établissement de Van-Diémen des renseigne- mens fort curieux, ne paraissaient pas avoir une grande con- fiance dans les récits de M. Dillon. D'ailleurs, tout le monde s'accordait à blâmer la conduite de ce capitaine à l'égard du docteur Tytler, nommé par la Compagnie des Indes pour être le médecin et l'historien de cette expédition philanthropique. (Extrait du Journal de M. Gaimard. ) PAGE 17. Ce qu'il y avait de fondé dans les dispositions du marin anglais. C'est par les trois journaux de la ville que nous apprîmes que le capitaine Dillon avaitsu,par des renseignemens positifs, que Lapérousc avait péri aux îles du Saint-Esprit, et que la Compagnie des Indes de Calcutta avait expédié un navire , que commandait Dillon , pour recueillir les débris de cet il- lustre naufrage. La Compagnie anglaise avait mis, comme historien à bord, le docteur Tytler , avec vingt mille francs d'appointemens. De nombreuses altercations, survenues entre lui et le capitaine , le firent débarquer lorsque le navire toucha à Hobart-Town , et comme ce capitaine parut avoir abusé de son autorité, il fut condamné, par un jugement que nousavons vu imprimé, à deux mois de prison et quarante louis d'à- Vf 292 NOTES. mende. Nous apprîmes encore que le navire de Dillon , après avoir pris aux îles du Saint-Esprit des armes, une cloche, des canons, etc., de Lapérouse , avait été empêché, par le mau- vais temps, de rechercher si trois Français, qu'on disait échappés au naufrage, y étaient encore. Ces détails prove- naient de la Nouvelle-Zélande , où le capitaine Dillon était allé se ravitailler. , Ces faits, plus positifs que tous ceux qu'on s'était plu à faire courir de temps en temps sur Lapérouse, modifièrent un peu le plan de M. d'Urville , le déterminèrent à ne point achever la Nouvelle-Zélande et à se porter tout de suite dans l'Archipel du Saint-Esprit pour s'assurer de la vérité de ce qu'on disait , et chercher, s'il était possible, les trois vieux malheureux Fran- çais, qu'un Lascar- disait avoir vus il y a quelques années. En conséquence, nous séjournâmes un peu plus que nous ne comptions pour faire des vivres et prendre divers agrès dont nous avions besoin. Le temps de Noël nous retint aussi un peu ; on sait que, pendant cette époque, les Anglais cessent leurs travaux et se réjouissent entre eux en famille. Presque tout le bas peuples'enivre. Nousreçûmesun accueil très-bienveillant de la part des autorités et des personnes qui pouvaient être utiles à l'expédition. Toutes s'empressèrent de fournir au comman- dant les documens qui étaient en leur pouvoir pour assurer le succès de ses recherches. (Extrait du Journal de M. Quoy. ) page 17. Car ceux du pays sont peu propres à servir d'orne- ment. Hobart-Town est une jolie ville assise au bord de la mer, sur un terrain ondulé qui dans plusieurs positions permet d'en voir tout le développement. Elle a derrière elle des montagnes dominées par une beaucoup plus élevée, souvent couverte de NOTES. 293 nuages, quelquefois de neige, même en été, et que son som- met aplati a fait nommer la Table, par similitude avec cette montagne qui domine le cap de Bonne-Espérance. On peut ajouter qu'il en descend des rafales qui font qu'Hobart-Town est comme placée à l'embouchure d'un soufflet, ainsi qu'on l'a dit également de la ville du Cap. Les maisons ont la gentil- lesse, la propreté et l'agrément des maisons anglaises. Elles ont ici, de plus qu'au Port-Jackson, l'avantage d'avoir des jar- dins; quelques-unes même en ont de magnifiques. Nous trou- vons qu'on s'est trop empressé de couper les arbres aux alen- tours, ainsi que dans la ville ; ce qui rend cette dernière trop nue, et donne aux collines avoisinantes un aspect aride auquel ne contribue pas peu la couleur blafarde de la végétation. Le ruisseau qui traverse la ville est presque à sec dans l'été. On en économise infiniment l'eau afin de servir aux besoins de plusieurs moulins à farine. Les babitans disent que cette eau est malsaine. La rade est vaste, saine, et offre une bonne tenue pour les vaisseaux sur un fond de vase. On a pratiqué dans la mer une longue et large jetée pour faciliter le débarquement des marchandises qui peuvent immédiatement être logées dans de grands magasins construits à son extrémité. Ces édifices de première nécessité , joints à l'église, au tribunal et à la maison du gouverneur, sont les seuls que présente Hobarl-Town. Les fermes sont très-belles; et tel est le goût qu'apportent les Anglais dans leurs constructions, qu'elles paraissent de loin dans la campagne autant de petits châteaux. Toutes les productions d'Europe peuvent y venir, aussi ne manque-t-on pas à la ville d'excellens vivres de toute espèce. L'île est tra- versée par une grande route qui fait communiquer les établis- semens qui donnent dans le détroit de Bass, avec ceux de l'ex- trémité Sud. Une diligence facilite ces communications. Après Hobart-Town , Launceston et Georges-Tovvn sont les villes les plus considérables. La première paraît ne s'occuper que de commerce, tandis que les autres, par leur position intérieure, doivent se livrer davantage à l'agriculture. 294 NOTES. Les naturels , assez peu nombreux , ont abandonné les bords de la mer et sont maintenant refoulés dans l'intérieur. Une sorte de guerre à mort , qu'auront sans doute provoquée les convicts échappés , est déclarée entre les Anglais et les na- turels ; guerre dans laquelle ces derniers , moins nombreux , succomberont et finiront par disparaître tout-à-fait de l'île ; de sorte qu'il n'y en a que très -peu qui aient pris part à la civilisation. Nous en vîmes un qui voulut même s'embarquer avec nous, et qui montrait assez d'intelligence sous la gros- sièreté de ses traits noirs. Les désertions des condamnés, qui mènent une vie sauvage dans les forêts, sont un grand fléau pour la colonie. Ils s'as- semblent quelquefois en assez grand nombre pour piller les fermes isolées , en massacrer les habitans , et se livrer à toute sorte de vengeances avant qu'on ait pu envoyer les troupes nécessaires pour les réduire. Pendant notre séjour , aux fêtes de Noël , un riche négociant nous apprit qu'on venait de dé- vaster une de ses habitations. Cependant, on ne ménage pas ces malfaiteurs, déjà condamnés en Angleterre, puisque dans la seule année 1827 , il y en eut environ cent cinquante d'exé- cutés. {Extrait du Journal de M. Quoy.') La ville de Hobart-Town est assise sur la côte occidentale de la rivière Derwent. Elle a beaucoup de rapports avec Sydney, et peut-être qu'elle est encore mieux pourvue que cette dernière de denrées et de vivres frais, propres aux navi- gateurs. Derrière elle , est une assez haute montagne, nommée comme au cap de Bonne-Espérance, la Table. Il en descend, en effet, des rafales d'une violence extraordinaire qui font fortement incliner les navires à l'ancre , et qui enlèvent de la surface de la mer des tourbillons de vapeurs d'eau semblables à des tourbillons de poussière. Nulle part, nous n'avions encore vu ce phénomène. Les environs d'Hobart-Town sont moins beaux que Tinté- NOTES. 295 rieur, où l'on trouve quelques autres villes et de très-belles fermes. A notre arrivée, il n'avait pas plu depuis neuf mois. Les naturels sont en guerre avec les colons; mais ils sont peu à craindre et relégués dans les montagnes. Ils diffèrent, étonnamment des indigènes de la partie de la Nouvelle- Hollande dont ils ne sont séparés que par le détroit de Bass. (Extrait du Journal de M. Gaimard.) page 34- D'autre idée de distance que celle d'un retard habituel de cent cinq jours. Quoique les Anglais s'enorgueillissent de leur patrie et en parlent avec fierté, ils la quittent cependant facilement , habi- tent long-temps leurs colonies, y meurent même avec de très- grandes fortunes. Ils ont cette différence avec nous qu'ils ne s'y considèrent point en passant , qu'ils s'y donnent toutes les com- modités, et qu'ils y recherchent le même bien-être qu'ils trou- veraient dans leur pays natal. De là, pour ces colonies, le grand avantage d'avoir des habitans qui , loin de chercher ù amasser pour s'en aller le plus promptement possible, em- ploient leurs capitaux à élever des fermes, agrandir l'agricul- ture et faciliter le commerce. El il y a beaucoup de ces indi- vidus. Bien entendu que je ne parle pas de ceux qui , sous l'influence de quelque culpabilité, sont condamnés à demeurer toute leur vie dans la colonie. Qu'on me cite une colonie quel- conque qui, après vingt-cinq ans de fondation, aurait compté parmi ses habitans un homme riche de près de trois millions , et qui y passerait volontairement ses jours , comme M. Kcmplc en est un exemple à Hobart-Town. A-t-on jamais vu , même des Français avec cinq ou six milles livres de rente, aller s'éta- blir dans nos colonies? La plupart des fortunes qui s'y sont faites n'appartenaient-elles pas à des aventuriers qui se sont hâtés d'abandonner le pays, et de le priver de l'influence de 296 NOTES. ces grands crédits si utile à toute colonie? Aussi , une colonie anglaise de ving-cinq ans de date l'emporte-t-elle en tout et pour tout sur une des nôtres, qui compte plus d'un siècle et demi d'existence. ( Extrait du Journal de M. Quoy. ) page 38. Puis nous continuâmes notre route le long du fleuve. Le 5 janvier, nous appareillâmes du détroit de d'Entrecas- teaux. Quel ne serait pas l'étonnement de MM. de Rossel , La- billardière , Beautems-Beaupré , tous de l'expédition de cet habile général , si , revenant dans des lieux qu'ils ont vus jadis déserts, arides et couverts de forêts, ils voyaient, devant une jolie ville, de grands vaisseaux à l'ancre, une population nom- breuse, étendue dans un grand espace; des fermes charmantes couvrant la campagne; des voitures, des journaux, tous les agrémens de l'Europe enfin transportés dans un lieu où ils n'eurent que des privations ^ supporter dans l'important tra- vail qu'ils y firent! Cet étonnement serait pour eux ce que nous éprouverions nous-mêmes , si dans dix ans nous retour- nions au Port-du-Roi-Georges, que nous avons vu désert et que les Anglais viennent également de coloniser. C'est peut- être , sur la Nouvelle-Hollande , le dernier point qui mérite d'être colonisé : il nous convenait très-bien , et peut-être que trop de lenteur et d'incertitude nous l'ont fait perdre. Lorsqu'on a vu de près ces beaux élémens de civilisation partielle , dans la civilisation générale, on ne peut s'empêcher de dire qu'une puissance qui, en temps de guerre, cherche- rait à les détruire, commettrait un crime contre l'humanité et contre l'intérêt de plus d'un peuple. ( Extrait du Journal de M. Quoy. ) NOTES. 297 Le 23 , je fais à cheval une course très-rapide à New-Nor- folk avec MM. Guilbert, Sainson et Dudemaine. Le 27 , j'éprouve des coliques assez vives ; le 28 , elles devien- nent intolérables, et je vais rr/installer à terre. Je souffris des douleurs atroces pendant quatre à cinq jours ; et je ne pourrai jamais reconnaître les soins pleins de bienveillance et d'amitié que je reçus, en cette circonstance, de l'excellent docteur Scott, chirurgien principal de la colonie. Je ne dois pas oublier non plus M. le docteur Jones , chirurgien-major du 4o e régi- ment de S. M- B. Dans l'hôtel où j'étais , les égards que l'on avait pour moi et une table d'hôte bien servie, hâtèrent ma convalescence. Depuis lors, j'ai visité le nord de l'Europe , et bien certaine- ment je ne pourrais le croire, si je ne l'avais éprouvé moi- même : à Hobart-Town , dans une colonie qui n'existait point encore au commencement de ce siècle, j'ai trouvé, en 1827, un hôtel infiniment supérieur, pour toutes les commodités de la vie et pour les attentions dont les voyageurs sont l'objet, aux premiers hôtels de Saint-Pétersbourg, en 1 83 1 . Dans cette dernière et superbe capitale, où il n'existe ni commissionnaires , ni petite poste, ni almanach des adresses, j'ai été également malade, et si la mort était venue me surprendre pendant la nuit , elle m'eût constamment trouvé seul et sans aucune espèce de secours. Je dois peut-être ajouter que l'un des convicts qui me ser- vaient à Hobart-Town me déroba quelques livres sterlings , qui me furent rendues par le maitre de la maison. La promptitude de mon retour à la santé me combla de joie , car j'aurais été profondémentaffligé d'être forcé de quitter /' Astrolabe au moment où elle allait se diriger vers cette île, si vainement recherchée depuis quarante ans, où Lapérouse avait succombé, et que, depuis dix ans, j'appelais de tous mes vœux. Je ne quittai Hobart-Town, le 5 janvier 1828, qu'à l'ins- tant où l'Astrolabe tira le coup de canon pour appeler le pi- 298 NOTES. lote. Notre navire était sous voiles lorsque je le rejoignis. {Extrait du Journal de M. Gaimard. ) Le 16 décembre 1827, à six heures du soir environ, l'As- trolabe se reposait dans le beau canal d'Entrecasteaux des violentessecousses qu'elle avait éprouvées dans la mer Australe. Le lendemain nous parcourûmes les contours du canal pour gagner l'établissement anglais d'Hobart-Town. Nous n'attei- gnîmes cependant ce port que le 20 du mois, tant les rafales qui tombaient du haut des montagnes avaient mis obstacle à notre marche. La cérémonie du salut accomplie , M. d'Urville se rendit à terre, et je l'accompagnai, ainsi que plusieurs officiers, dans sa visite au gouverneur. L'aspect de la ville, avec ses vastes rues et les jolis édifices qui commencent à remplacer les cases des premiers colons, nous offrit dès l'abord un spectacle agréa- ble. La maison du gouverneur, élevée au milieu de jardins élégans dont les plantations paraissent récentes, brille d'une propreté qui fait valoir encore le bon goût de sa construction. Nous fûmes introduits dans un salon où le gouverneur, S. E. le lieutenant-colonel Arthur , ne tarda pas à paraître. Son ac- cueil poli, mais empreint de toute la dignité britannique, mefit in volontairement jeter quelques regards en arrière et penser aux bons Hollandais d'Amboine, qui nous avaient reçus comme de vieux amis attendus depuis long-temps. Après avoir parlé d'af- faires, M. Arthur nous invita à nous rendre hors de la ville à son jardin de plaisance où se préparait une fête en l'honneur du jour de naissance de son fils aîné. Cette galante invitation fut acceptée, et à cinq heures, le commandant, M. Gaimard et moi , nous remontâmes en canot la rivière Derwent jusqu'à une anse pittoresque, où la présence d'un détachement de troupes nous annonça le parc du gouverneur. Nous fûmes reçus par un jeune aide-de-camp , M. Franck- land, dont nous ne pûmes assez admirer, durant notre séjour NOTES. 290 à Hobart-Town, la politesse , les talens et les excellentes ma- nières. M. Franckland nous présenta à madame Arthur et aux dames réunies en assez grand nombre sous une tente. Ce qui nous frappa d'abord, ce fut de voir que toute l'assemblée était vêtue de légères étoffes d'été, tandis que nous, sous nos habits de drap , nous grelottions aux rayons de ce pâle soleil austral près de disparaître sous l'horizon. La transition entre les cha- leurs de la zone torride et ces climats tempérés avait été trop brusque pour nous laisser le temps de nous acclimater; aussi faisions-nous des vœux pour voir arriver le moment où le dîner réunirait les convives dans un lieu bien clos et inacces- sible à cette jolie brise d'été , qui semblait réjouir ces dames. Notre désappointement fut grand: au signal donné , la société se rendit, par de longs détours à travers le parc, dans une grande salle de feuillage fraîche et parfumée, mais ouverte à tous les vents. Je dois avouer que le festin me parut d'une longueur ex- cessive, malgré l'agréable composition de la société. La plu- part des dames étaient jeunes et jolies; leur mise était pleine de goût. Les toasts furent fréquens et accompagnés d'airs nationaux exécutés par la musique militaire; enfin, la séance se prolongea assez pour que nous vissions que chacun désirait comme nous un salon moins accessible au froid. Les calèches et les canots transportèrent les convives à la maison de ville du gouverneur, et un bal termina la soirée. Pendant cette jolie fête, le grand-juge de la colonie me fit l'honneur de m'entretenir des nouvelles les plus récentes, reçues par les journaux de l'Europe. C'est de cette manière que j'appris un événement qui avait jeté la consternation dans notre patrie , et dont les Anglais eux-mêmes ne parlaient qu'avec un profond chagrin. La mort du respectable duc de La Rochefoucauld et les odieux attentats qui avaient accompa- gné ses obsèques avaient ému de douleur et d'indignation jusqu'à cette colonie qui semble perdue au bout du monde. Je recueillis avec une bien douce émotion ces témoignages 300 NOTES. d'estime pour des vertus que j'avais eu le bonheur d'admirer de bien près. Tous ceux d'entre nous que le service du bord ne réclamait pas absolument reçurent la permission de s'établir en ville , et la plupart en profitèrent. Hobart-Town renferme plusieurs hôtelleries tenues avec décence , et où la dépense n'est pas aussi forte qu'on pourrait s'y attendre dans une colonie presque naissante. Je transportai, ainsi que plusieurs de nos Messieurs , mon quartier-général à Ship-Inn , hôtel assez modeste, où les soins des hôtes venaient sans cesse au-devant de nos désirs. Ce séjour à terre me permit de me livrer en- tièrement à mes occupations; aussi mes excursions pittores- ques furent-elles fréquentes dans un rayon de quatre à cinq milles aux environs de la ville. A une si petite distance, je retrouvais rarement la nature dans son abandon primitif ; la main de l'homme avait presque partout ouvert des routes, planté des moissons, élevé d'élégantes habitations, et le moin- dre courant d'eau était mis à profit pour faire tourner les mou- lins qui triturent le blé ou qui débitent en planches légères les beaux madriers d'eucalyptus. Curieux de visiter la ville à peine fondée d' ' Elisabeth-Town, située à vingt-deux milles d'Hobart-Town , sur les bords du Derwent , nous partîmes un jour de grand matin. Un tilbury et deux bons chevaux de selle servaient à transporter le doc- teur Gaimard, Guilbert , Dudemaine et moi. Nous avançâmes d'abord rapidement sur une route parfaitement entretenue, unie comme l'allée d'un jardin , et bordée tantôt de cultures et de jolies fermes, tantôt de forêts où la cognée et le feu avaient déjà pratiqué de vastes clairières. A dix milles environ , nous trouvâmes une auberge où nos montures prirent quelque repos. Ce point une fois dépassé , nous côtoyâmes long-temps le fleuve, dont la vaste et paisible nappe coulait à notre droite , tandis qu'à gauche nous étions ombragés par des bois jusqu'alors respectés par les détriche- mens. Ils servaient de retraite à des milliers d'oiseaux dont NOTES. 301 les cris variés animaient ces solitudes. Après quelques heures de chemin à travers des sites toujours majestueux et sauvages, les champs bien cultivés, une église, quelques maisons plantées cà et là à de grandes distances, nous annoncèrent que nous foulions le sol que la ville d'Elisabeth-Town doit couvrir un jour de ses édifices. Nous dirigeâmes notre course vers une maison de briques brillante de propreté , qui s'élevait au mi- lieu des arbres et des barrières blanches; là une enseigne nous apprit que nous arrivions au logis de mistress Bridger, qui tenait l'hôtel le plus fashionable de cette ville , qui n'a pas encore de rues. Nous fûmes reçus avec un empressement tout aimable, et pendant qu'en compagnie des demoiselles Bridger, nous admirions la maison , les jardins qui descendent jusqu'au fleuve, et les sites ravissans des environs , la bonne hôtesse s'occupait de nous préparer un repas qui devait di- gnement couronner notre intéressante excursion. En effet, lorsqu'une table où la propreté du service allait jusqu'au luxe nous réunit tous les quatre, nous fûmes vérita- blement étonnés que dans un tel lieu et en si peu de temps, on pût improviser un pareil festin. Nous fîmes honneur sur- tout à une profusion de légumes dont l'excellent goût et le développement extraordinaire attestaient la fécondité du sol vierge qui les avait produits. Le soir approchait quand nous remontâmes à cheval. Au moment de partir , le docteur Gai- mard, qui se sentait fatigué, manifestait un vif désir de passer la nuit à Elisabeth-Town; nous le sollicitâmes tous de rentrer avec nous en ville, où nous voulions retourner le soir pour ne pas inquiéter les propriétaires de nos montures. Le docteur céda à nos avis, et malheureusement il eut à s'en rep< ntir. La fatigue qu'il éprouva durant la course de vingt-deux milles qui nous restait à faire détermina une maladie inflamma- toire. Pendant le reste de notre séjour, M. Gaimard souffrit de vives douleurs , que l'assistance de toute la faculté colo- niale parvint à peine à calmer. Je visitai aussi avec intérêt Neiu-Tmcn, canton voisin d'Ho- 302 NOTES. bart-Town , remarquable par ses fermes magnifiques et les jo- lies maisons de campagne qui bordent la rivière. Les moissons qui mûrissaient dans ces immenses vallons avaient la plus riche apparence. Jamais la vue de ces ondes dorées que sou- lève le vent dans les champs ne m'avait paru si agréable; il me semblait que ce spectacle , familier à ma jeunesse, me rapprochait de mon pays, et mes jeux, depuis deux ans ac- coutumés aux teintes sombres et menaçantes de l'Océan , se reposaient avec délices sur ces scènes de bonheur et de paix. Le cinq janvier, à 4 heures du matin, l'Astrolabe était sous voiles et quittait la belle colonie d'Hobart-Town , d'où nous empi rtions d'agréables souvenirs. {Extrait du Journal de M. Sainson. ) page 3g. Pour la mission que nous nous proposions de remplir. Une nouvelle campagne semblait s'ouvrir pour nous; nous oubliâmes et ce que nous avions fait et tout ce qui nous était survenu , pour ne plus penser qu'à reconnaître les lieux où s'étaient terminés , par une dernière catastrophe , tous les mal- heurs de l'expédition de Lapérouse. Aux détails circonstanciés que nous pouvions obtenir sur cette infortune, qui a fixé pen- dant long-temps l'attention de l'Europe, nous espérions encore pouvoir trouver et ramener quelques-uns de nos compatriotes que l'âge et la misère auraient épargnés et qu'on disait exister encore. {Extrait du Journal de M. Quoy-^ NOTES. 303 PAGE lOl Qu'il aurait de quoi effrayer l'imagination qui essaie- rait de s'en former une idée. Dans ces parages , nous observâmes un grand phénomène de la mer jaune produit par des bacillaires, petits corps agglo- mérés, presque microscopiques, qui nous paraissaient plus appartenir aux végétaux que tenir des animaux. Pendant tout un jour, nous en traversâmes des surfaces immenses. Cinq jours après, en vue du volcan Mathew , par un assez gros temps, nous en vîmes encore, mais qui simulaient tellement des hauts-fonds, que, ne pouvant envoyer une embarcation pour les reconnaître positivement , on fut obligé , dans le doute, de s'en écarter. ( Extrait du Journal de M. Quoy. ) page io4- Il est probable que cette teinte sale était encore pro- duite par la présence d'animalcules microscopiques. M. d'Urville tenait beaucoup à reconnaître l'existence du rocher Mathew , dont la position sur les cartes était fort douteuse. C'est un rocher volcanique d'environ deux ou trois milles de tour , fendu et déchiqueté dans tous les sens , et lan- çant des tourbillons de fumée de presque tous ses points , sans (xplosion ni apparence de flammes. La plus basse de ses divi- sions offre un effet très-pittoresque, en ce que sa base, au niveau de la mer, était entourée d'une foule de petits soupi- raux lançant des spirales de fumée , dont la blancheur contras- tait avec le fond noir des laves. Dans plusieurs endroits, on découvrait de larges plaques de soufre, passant du jaune au rougeâtre. Sous le vent de cette île, pendant plus d'une lieue et flans un large espace, la mer avait une couleur vert-clair 304 NOTES. (glauque), comme lorsqu'il y a peu de fond. Cependant , il y en avait beaucoup dans ce lieu-là, et aucun animalcule ne con- tribuait à lui donner cette teinte, que nous ne savons à quoi rapporter. (Extrait du Journal de M. Quoy. ) page i i4- Et depuis cette époque ils n'ont plus voulu en nourrir. Tikopia, petite île située par 12 latitude Sud, n'a que sept à huit milles de tour; elle est élevée, montueuse , volcani- que, etc., bien boisée. EUe n'a point de port. On l'approche d'assez près. Sur le bord de la mer, dans le S. E., est un étang d'eau saumâtre, peuplé de canards sauvages. Ses habi- tans , grands et robustes , sont au nombre d'environ cinq cents , ce qui est beaucoup pour une aussi petite étendue. Us ont quatre grands chefs qui paraissent égaux en pouvoir. Au rapport des Anglais, les femmes y ont beaucoup de retenue. Cette race appartient ù la Polynésienne , comme celle des Sandwich, des Tonga, etc. Les habitans ne se coupent point les doigts et ne se distendent point outre mesure le lobe de l'oreille. Ils sont gais, confians, de bonne foi, ne paraissent point avoir d'armes offensives , et vont les premiers à bord des navires. Ils aiment beaucoup avoir des Européens avec eux. Ils retenaient vivement les Anglais qui les abandonnaient, en montrant l'ennui qu'ils avaient de s'en, séparer. Il était curieux de leur voir faire ouvertement de douces instances à nos matelots pour les décider à s'en aller avec eux. Ces insulaires ont pour tatouage plusieurs barres transver- sales sur la poitrine et quelquefois trois longitudinales sur toute la longueur du dos. Ils portent, comme les Carolins , leurs cheveux longs et flottans sur les épaules ; mais ils eh gâtent la couleur par de la chaux qui les rend d'un roux désagréable. Un petit nombre avait des anneaux d'écaillé de tortue aux NOTES. 305 oreilles et dans la cloison du nez. Quelques-uns avaient la lèpre. Ils ne se nourrissaient que de végétaux. Il est vrai qu'ils ont détruit les cochons et les poules qui ravageaient leurs plantations. Quelques individus , si ce n'est pas tous, adoptent un dieu qu'ils prennent parmi les animaux. C'est ainsi qu'une murène, considérée par eux comme le dieu de la mer, faisait reculer un chef devant lequel elle était placée. Les personnes du bord, qui allèrent à terre, y furent reçues avec les céré- monies communes à toute cette race, quelle que soit la dis- tance qui sépare les îles les unes des autres. (Extrait du Journal de M. Quoy.^ Accompagnés du Prussien Martin Bushart et du Tikopien Bréatafou, fils de Tafoua , l'un des quatre grands chefs , MM. Guilbert, Sainson , Lesson et moi, nous fîmes une course inté- ressante à Tikopia , le 10 février 1828. Ayant quitté l Astrolabe à trois heures et demie du soir, nous abordions à cinq heures au village de Laven-ha. La ré- ception qui nous est faite est extrêmement gracieuse : deux naturels viennent prendre chacun de nous par la main , pour nous conduire à terre au milieu de la population de Laven-ha et auprès des deux chefs Kaféka et Fan-haréré. On s'empresse autour de nous; on nous présente des cocos, des fruits à pain , des évis, etc. Notre introducteur, Martin Bushart, nous en- gage à ne pas trop nous approcher des deux principaux chefs. Un grand cercle est formé autour de nous; les femmes, dont plusieurs sont jolies et bien faites, se tiennent à quelque dis- tance. On dirait que leur modestie est plus grande encore que leur curiosité. Cependant la femme du Prussien , moins fa- rouche que les autres, vient nous examiner de près. Son mari lui annonce qu'elle l'accompagnera sur notre navire ; elle verse quelques larmes , et bientôt elle paraît tout-à-fait con- solée. Après avoir fait quelques cadeaux aux chefs, nous parcou- rons le village , dont les cabanes sont dans le genre de celles tome v. 2 ° 306 NOTES. de Tonga-Tabou, mais beaucoup moins élégantes. IN ous arri- vons par un joli sentier à un lagon d'eau saumâtre , nommé Déroto, sur lequel nagent des canards. M. Guilbert, qui leur fait la chasse en pirogue, en a tué cinq en fort peu d'instans. Cette île, dont la végétation est fort belle, est élevée , mon- tueuse et volcanique. Elle n'a point de port: sa circonférence n'est guère que de sept à huit milles. Elle est peuplée d'environ cinq cents hommes de la belle race jaune du Grand-Océan , c'est-à-dire des mêmes indi- vidus qu'on trouve à la Nouvelle-Zélande, à Tonga-Tabou , aux îles Sandwich , etc. La bonté, la gaîté , la confiance des Tikopiens nous rappelaient les bons insulaires des îles Caroli- nes. Comme ces derniers, ils se tatouent la poitrine et le dos, et comme eux encore ils portent les cheveux longs et flottans sur les épaules. Quelques-uns d'entre eux , imitant les hom- mes de la race noire , mettent des anneaux d'écaillé de tortue à leurs oreilles et dans la cloison du nez. Ils sont grands , forts et bien constitués ; leurs membres musculeux prouvent bien que la nourriture animale n'est pas indispensable pour le dé- veloppement des forces physiques. En effet, le régime des Tiko- piens est presque entièrement végétal , car ils ont détruit les cochons et les poules qui ravageaient leurs plantations. Les femmes sont, en général , assez jolies; elles portent leurs en- fans dans une natte derrière le dos. J'ai vu quelques exemples de lèpre. La population est répandue dans quatre villages, qui sont: Laven-ha , Namo , Outa et Faca. Les quatre principaux chefs , dont l'autorité est presque égale , sont cependant placés dans l'ordre suivant : i°. Kaféka, chef de Laven-ha; il a sept enfans de deux femmes. 2°. Tafoua, chef de Namo, a huit enfans d'une seule femme. 3°. Fan-haréré a quatre enfans d'une seule femme. 4°. Taoumako a cinq enfans d'une seule femme. Le premier chef demeure à Mapsanga , village de Laven-ha. NOTES. 307 Le second chef demeure à Arniéra, village de Faéa. Le troi- sième, à Lan-ha-téatou , village de Namo. Le quatrième, à Rarou-niou, près de Mapsanga. Le premier chef, Kaféka, a fait à Vanikoro , il y a plus de quinze ans, un séjour de quinze mois. Les Vanikoriens ne voulurent point le ramener à Tikopia; il fut obligé d'attendre que les siens vinssent le chercher. Il m'a parlé de deux navires naufragés; mais il ignorait à quelle nation ils avaient ap- partenu. Kaféka rapporta à Tikopia des morceaux de fer, dont il fit divers outils. Il n'a vu aucun Français pendant son séjour à Vanikoro. Cette dernière observation , faite par un homme tout-à-fait désintéressé, me paraît extrêmement importante. Le lascar Joe, qui est à Tikopia depuis treize ans, a visité Vanikoro deux ans avant le Prussien. Ily a vu beaucoup de piè- ces d'or et d'argent, qu'il nommait gourdes jaunes et gourdes blanches. Il a reçu plusieurs blessures pendant son séjour à Vanikoro. Il n'y a pas de petits chefs à Tikopia. Le grand-prêtre, nommé Taoura-doua , est le ministre du premier chef. Il a trois autres prêtres sous ses ordres ; ces derniers font les mêmes gestes que le grand-prêtre dans les cé- rémonies religieuses , mais ils ne peuvent pas parler. Chaque chef a son dieu; un poisson , dont je n'ai pu con- naître le nom, est le dieu de Kaféka. La murène est le dieu de Taoumako ; c'est , d'après les Tikopiens , le dieu de la mer , qu'ils nomment Atoua de tàî. Le dieu du ciel , nommé seule- ment Atoua, est le dieu de Fan-haréré. La roussette (chauve- souris) est le dieu de Tafoua : on la nomme aussi Atoua tapou. Tikopia renferme une maison consacrée aux esprits. Les chefs offrent des fruits aux esprits avec des cérémonies particu- lières ; ils rapportent ensuite ces fruits dans leurs maisons. Avant de manger , les Tikopiens jettent par terre une petite portion de leurs alimens , qu'ils offrent aux Dieux. A la mort d'un de leurs parens , ils se déchirent quelquefois 20* 308 NOTES. la peau jusqu'au sang. Les chefs sont enterrés dans leurs maisons. Le vol, qui est très-fréquent , est puni par une simple répri- mande , quelquefois suffisante pour forcer le coupable à chan- ger de canton. Atoua, disent-ils, punira les voleurs et les fera mourir. Dans les cérémonies religieuses , les femmes reçoivent des hommes leur nourriture. Ceux-ci la leur donnent derrière le dos. Il y a dans l'île plus de femmes que d'hommes. Les hommes aiment beaucoup mieux avoir des garçons que des filles. A la naissance d'un garçon, on vient les féliciter et leur faire des cadeaux. On ne fête pas la naissance d'une fille. La pluralité des femmes est permise: on peut en avoir jus- qu'à quatre. Lorsqu'il s'agit d'un mariage, l'homme va voir sa future le soir; le lendemain, la femme va trouver le chef et lui dire qu'elle est contente; le chef consent au mariage , et les époux lui apportent un panier de fruits. Les jeunes Tikopiens ne veulent pas se marier avec les veu- ves. Les veufs du pays se marient avec les jeunes filles, tandis que les étrangers ne peuvent épouser que des veuves. Le lascar Joe a épousé une veuve , qui a de grands enfans de son premier mari; il allait souvent chez cette femme qui lui demanda un jour s'il voulait se maiùer avec elle; le lascar ne répondit ni oui ni non; aussitôt la veuve le barbouilla de rouge, et le mariage eut lieu. A Tikopia , les femmes sont fidèles. Dans le cas extrêmement rare d'infidélité , il n'existe pas de punition. Cependant, si le mari le veut , il peut tuer sa femme. Le fait-il quelquefois? Ja- mais, me répondait-on. Les jeunes filles s'abandonnent quelquefois ; celles-là seule - ment se rendent parfois coupables de la mort de leurs enfans. Le suicide est très-rare à Tikopia. Les Tikopiens n'ont point de guerre entre eux ni avec leurs NOTES. 309 voisins. Si des disputes surviennent parmi ces bons insulaires , ils sont grondés par les chefs, qui leur disent que les esprits les feront mourir. Leur nourriture ordinaire consiste en fruits à pain , ignames, laros, cocos, bananes, évis, poissons-volans, etc. Il paraît qu'ils préfèrent le requin aux autres poissons. Les cocos appartiennent à tout le monde: cependant les chefs en ont la plus grande partie. Les Tikopiens font cuire leurs alimens sous la cendre qu'ils recouvrent de pierres brûlantes. Ils font un repas cuit par jour, de quatre à cinq heures du soir ; le lendemain , ils en mangent les restes froids , et tout le long du jour, ils consomment des cocos et des bananes. Ils ne prennent point le kava ; le prêtre seul goûte cette li - queur dans les cérémonies religieuses : il la répand sur la terre en l'offrant à Dieu. Un Tikopien presque centenaire disait que notre navire, F Astrolabe , était le huitième qu'il avait vu. On ne voulut point permettre à l'équipage du premier de ces navires de descendre à terre. Le second navire qui visita Tikopia leur donna des cercles de banques, dont ils firent des haches et des couteaux. Jusqu'alors, ils ne s'étaient servis que de pierres. Les insulaires n'ont point eu de querelles avec les divers étrangers qui les ont visités. Le centenaire racontait que, du temps de son père , des pirogues de Tonga-Tabou venaient leur faire du mal. On conserve , comme autant de trophées , à Tikopia , dans la mai- son des esprits, quelques fragmens des pirogues de Tonga- Tabou , dont, à cette époque, ils étaient parvenus à s'em- parer. Le nombre ordinaire des enfans dans chaque famille varie de trois à huit. Il existe quelques exemples de stérilité dans l'un et l'autre sexe. Les accouchemcns sont extrêmement faciles; on ne connaît pas d'exemples de femmes mortes en couche. Les avortemens n'ont jamais lieu. La durée de la lactation est de trois ans. 310 NOTES. La lèpre est à peu près la seule maladie qui règne parmi eux. Il y a un médecin à Tikopia, dont l'huile de coco , ad- ministrée en frictions, est le remède universel. Ce médecin se nomme Brinotaou ; il a une maison dans chacun des villages suivans : Outa , Namo et Faéa. Les travaux de l'homme et de la femme consistent surtout à aller chercher des alimens: les femmes travaillent plus que les hommes. Les hommes construisent les pirogues. Le grand charpentier, Béré-Ciaki, dirige tous les travaux de ce genre; il réside à Namo. Les Tikopiens travaillent la terre avec des instrumens de bois. Ils se servent pour la pêche de lignes et de filets. Un homme qui n'a rien à manger peut aller dans le champ d'autrui; personne ne lui dit rien. Il y a très-peu de femmes publiques; ce sont exclusivement des veuves ; et ce genre de commerce se fait ordinairement la nuit. Les Tikopiens croient à une vie future : ils sont persuadés que toutes les âmes vont dans le ciel. Je demandai à l'un d'eux s'il croyait à la punition des méchans et à la récompense des bons. Il n'y a pas de méchans parmi nous , me répondit-il très- naïvement. Ils n'ont ni augures ni devins. — Avant d'enterrer les morts, ils ont soin de les peindre en rouge. Les chefs ne sont pas autrement tatoués que les hommes du peuple. Le tatouage se pratique avec une arête de poisson , fendue en cinq parties, qu'ils frappent avec une longue ba- guette. Deux espèces de tatouage existent parmi eux: celui de Tikopia et celui de Rotouma. Dans aucune circonstance , ils ne sont assez fous pour se couper un doigt , se casser une dent, etc. Ils se baignent très-fréquemment. Ils dansent quelquefois toute la nuit, quand il fait clair de lune. NOTES. .311 Les colliers, les bracelets, les pendans d'oreilles, sont les pa- rures ordinaires des hommes et des femmes. Ils divisent l'année par lunes. Ils désignent les quatre points cardinaux par les noms suivans : Fagatiou répond au nord. Parapou , au sud. Ton-ha , à l'est. Rahi , à l'ouest. Ils ont des manufactures d'étoffes de mûrier-papier. Ils n'ont point d'instrumens de musique ; dans les danses , ils battent la mesure avec deux bâtons dont ils frappent une planche qui leur sert de tambour. A la mort d'un chef, c'est le fils qui succède : à défaut, c'est le frère. C'est encore le frère, si le fils est trop jeune. Les naturels, avant de parler à leurs chefs quand ils vont leur demander quelque chose, embrassent la terre devant eux. A l'époque du départ du capitaine Dillon , beaucoup de Tikopiens furent pris d'une toux épidémique. (C'était peut- être la grippe .') Ils s'imaginèrent que le capitaine Dillon leur avait apporté cette maladie. Quinze à vingt jours après le dé- part de ce dernier, voici ce qu'ils firent pour mettre un ternie à cette affection : ils construisirent une petite pirogue, la gar nirent de bouquets ; les quatre fils des premiers chefs la por- tèrent sur les épaules tout autour de l'île. Toute la population de Tikopia assistait à cette solennité. Les uns frappaient sur les broussailles ; d'autres jetaient de grands cris. Revenus au lieu du départ, à Faéa, ils lancèrent la pirogue à la mer. Cette cérémonie a lieu lorsque quelque épidémie exerce ses ravages à Tikopia. Les Rats et les Roussettes sont les seuls Mammifères de Tikopia. Nous avons trouvé , dans cette île, des Colombes, des Perroquets, des Canards et fort peu d'Insectes. Les Mol- lusques, plus nombreux, nous ont offert des Néritcs, des 312 NOTES. Cônes, des Buccins, des Mitres, des Colombelles, des Pour- pres, des Fuseaux , des Strombes, etc. {Extrait du Journal de M. Gaimard.) Lorsque le commandant eut entretenu quelque temps le Prussien Martin Butchert , il fil armer un canot pour le re- conduire à terre, et je fus désigné avec MM. Gaimard, Guilbert et Lesson, pour l'y accompagner. La corvette se tint sous petites voiles , et nous portâmes sur le point le plus rap- proché de la côte. Après plus d'une heure de traversée , nous rencontrâmes le banc de corail qui s'avance à une grande distance dans la mer, et le canot s'y trouva arrêté. Beaucoup de naturels s'étaient assemblés sur ce récif , et, dès que nous sautâmes à l'eau, chacun de nous se trouva environné et sou- tenu par trois ou quatre indigènes. Cette politesse empressée nous fatigua d'abord ; mais nous en ressentîmes bientôt les bons effets. Le corail était fort inégal, et les eaux cachaient çà et là de grands trous qu'il était difficile de distinguer à travers les couleurs éblouissantes du fond. Malgré la précau- tion de nos guides, nous ne laissâmes pas de tomber quelque- fois avec eux dans ces pièges sous-marins , et chacun s'en retirait avec de grands éclats de rire. Lorsque nous touchâmes le sable delà plage , ce fut au- tour de nous une véritable foule, curieuse, empressée, mais dont tous les visages respiraient la joie et la douceur. C'était à qui nous toucherait la main en signe de bienvenue, à qui surtout remplacerait nos officieux gardes-du-corps qui, mouil- lés comme nous des pieds à la tête, n'avaient pas abandonné leur poste et nous soutenaient toujours avec la même solli- citude , bien que notre marche sur le sable uni fût alors très- assurée. Au détour d'une roche immense qui s'élève à pic sur la côte , nous nous trouvâmes au milieu de quelques cases , sur une petite place de verdure autour de laquelle une riche végétation répandait un agréable ombrage. Les chefs de l'île, NOTES. 313 rassemblés en ce lieu, étaient assis, les jambes croisées, sur de longues nattes, et la population se tenait respectueusement derrière eux. Arrivés à quelques pas de ce vénérable conseil, nous fûmes invités à nous asseoir; nous obéîmes aussitôt et formâmes devant l'assemblée un cercle dont Butchert, en qua- lité d'interprète , occupa le milieu. Le Prussien déposa nos présens aux pieds des chefs : c'étaient des haches et des étoffes; puis il entama un assez long discours qui fut écouté avec un calme parfait. Les chefs nous firent répondre qu'ils souhai- taient que notre navigation fut heureuse et qu'ils nous re- verraient avec plaisir si nous revenions à Tikopia. Celte céré- monie de présentation accomplie, nous devînmes libres de nous promener et nous nous levâmes à notre grand contente- ment; car le Prussien s'était laissé entraîner un peu loin, en traduisant notre courte harangue. Autant que nous le permit l'heure avancée , nous parcou- rûmes les environs et nous fûmes ravis de la fraîcheur et de la richesse des ombrages à l'abri desquels ces peuples paisibles ont bâti leurs simples habitations. L'île paraît être un ancien cratère , dont un des côtés se serait éboulé dans la mer ; c'est par cette brèche qu'on y aborde. L'intérieur du cratère est couvert d'une admirable végétation ; vers le milieu de l'île , un lac limpide et que les naturels disent très-profond oc- cupe la place où probablement bouillonnait le volcan. Nous vîmes dans cette course rapide très-peu d'oiseaux, une char- mante espèce de canards sur le lac , et sur le récif différentes variétés de poissons faciles à saisir , mais que les naturels fuyaient avec horreur. Ces poissons étaient des Dieux, des atouas qui piquent impitoyablement les pieds de leurs adora- teurs, quand ils vont sous les eaux du récif chercher quelques coquillages pour leur nourriture. Les indigènes qui nous escortaient nous rappelaient , par leur douceur et leur prévenance, les mœurs paisibles des îles des Amis. Nous étions étonnés de voir des hommes si bien constitués, d'une si haute taille, donner carrière à leur joie à 314 NOTES. la manière des enfans ; ils la témoignaient par des rires , des gambades et des cris enfantins , et secouaient leur longue che- velure comme les jeunes chevaux agitent leur crinière. Ils cueillaient des fleurs , s'en faisaient des guirlandes et nous en affublaient aussi. Tout enfin chez eux respirait l'innocente gaîté d'une nature jeune et insouciante ; en effet, le monde est pour eux si petit et la vie si simple, ils sont si heureux sur le coin de terre ignoré qui suffit à leurs besoins, que l'on comprend comment ils n'ont point encore les passions qui désolent le reste du monde. Il faudrait parmi eux bien peu d'Européens pour changer cette douce existence. La race de Tikopia est belle ; sa couleur est peu foncée. Les hommes sveltes et grands paraissent agiles et dispos ; les traits de leur visage sont généralement agréables. On rencon- tre même parmi eux quelques types défigures d'une beauté parfaitement régulière. Ils ont peu de barbe et portent leur chevelure longue et pendante sur le dos; une ceinture et une petite étoffe composent tout leur vêtement. Ils y ajoutent , pour se délivrer des insectes, de longues feuilles de vacois, qui leur battent le corps par leur élasticité, et dans cet accou- trement ils ressemblent assez à un fleuve de la mythologie. Le tatouage bleu-noir qui couvre leur poitrine figure un plastron du dessin le plus élégant ; sur le visage, ils se contentent d'in- ciser quelques petites images de poissons. Si nous ajoutons qu'ils se frottent le corps et les cheveux d'une substance d'un jaune safran , nous aurons esquissé le portrait en pied d'un indigène de Tikopia. Les femmes sont plus blanches que les hommes , si l'on en juge par les parties du corps où l'enduit jaune a disparu. Leur taille est plus haute et surtout plus élancée que celle des autres femmes de l'Océanie. Elles portent les cheveux ras, et leurs formes n'offrent rien de désagréable. J'ai remarqué chez quel- ques-unes un sein fort développé sans que les contours en fussent altérés. Au reste , il faut convenir que nous avons vu peu de femmes dans notre courte exploration ; on peut aussi NOTES. 31ô se permettre de penser que celles qui se sont offertes volon- tairement à nos regards avaient, malgré toute l'innocence pos- sible, la conscience de leur mérite. Enfin , nos amis nous reconduisirent jusqu'au canot et res- tèrent long-temps à nous suivre du regard. La nuit ne tarda pas à tomber, et bientôt nous ne vîmes plus cette île hospita- lière. Le fanal que V Astrolabe avait hissé pour nous guider brillait seul au large comme une petite étoile ; c'était cepen- dant tout pour nous que cette bienfaisante lueur. Vers huit heures, nous atteignîmes la corvette qui depuis long-temps était en panne pour nous attendre. {Extrait du Journal de M. Sainson.) PAGE l46- Et il est enfin revenu à bord par la passe de l'Est. Un canot bien armé fut envoyé pour faire le tour de l'île et saisir quelque indication sur le lieu du naufrage , selon ce qui en avait été rapporté par Dillon. Nous avions avec nous un naturel pour guide, interprété par un Anglais qui entendait sa langue. Nous naviguions dans une mer calme en dedans des récifs. Des naturels vinrent au devant de nous et échangè- rent des taros, des cocos et du fruit de l'arbre à pain; mais ne sachant pas le chemin que nous avions a faire, nous ne cédâ- mes point aux instances de visiter leur village, qui se nomme Tanema. A la moitié du jour, nous étions dans le village de Payou, qui toujours fut indiqué comme un des lieux où l'un des navires avait péri; nous ne pûmes avoir aucun renseigne- ment, parce qu'à notre approche les habitans effrayés prirent la fuite. Notre guide , un Tikopien et l'Anglais Hambilton furent les seuls qui allèrent à terre en se mettant à l'eau. Ils portaient des cadeaux pour les chefs. Ils ne trouvèrent que deux vieilles gens qui apparemment n'avaient pas pu s'enfuir. Il fallut continuer à contourner l'île. Bientôt après, nous 316 NOTES. fûmes joints par trois pirogues moins défiantes; un des chefs comprit enfin ce qu'on désirait avoir, ets'offrit de nous conduire à un village où nous trouverions des débris du naufrage. Nous arrivâmes à Nama, situé sur le bord de la mer, et composé d'une douzaine de maisons qu'habitaient une cinquantaine d'individus environ. Ils vinrent tous vers nous, sans armes, et tant que le récif leur permit d'avancer. Quelque bonnes que parussent leurs intentions , nous ne nous hasardâmes point à descendre, nous avions appris à nos dépens à nous défier de tous ces peuples en général. Plusieurs vinrent dans leurs piro- gues le long du canot, et là commença un échange d'objets sauvés du naufrage, qu'ils allaient chercher à leur village. C'étaient des plaques de plomb , des crochets de fer, des mor- ceaux de cuivre de pompe , une petite pompe presque entière, une poulie, etc. ; tous objets rouilles par leur séjour sous les eaux. Nous adressâmes aux plus vieux des naturels, dont deux pouvaient avoir au moins soixante ans, des questions sur l'époque où s'était perdu le navire qui avait fourni ce qu'ils nous vendaient; ils ne purent rien nous dire , si ce n'est qu'ils indiquaient constamment Payou comme le lieu où s'était passée la scène. La nuit venue, nous mouillâmes sous une pointe qui, sans nous en douter, était celle où se trouvait le village de Vanou. Le lendemain même, nous nous en éloignions sans le voir. Nous rétrogradâmes un peu et communiquâmes avec les natu- rels qui échangèrent quelques objets de métal du naufrage. Aucune de ces pièces ne put nous fournir de renseignemens positifs sur le nom , ni même la nation du navire d'où elles provenaient. Nous allâmes déjeuner sur l'îlot, appelé Nanounha , et, quelques heures après, nous rentrâmes à bord de la cor- vette. (Extrait du Journal de M. Quoy. ) NOTES. 31 PAGE I72. De ce moment, nous ne revîmes plus les habitans de Tévai, dont aucun de nous ne regretta la société. Ce fut au tour des habitans de Manévé à venir trafiquer avec nous, ce qu'ils s'étaient interdit tant que nous demeurâmes sur le territoire de ceux de Tévé , avec lesquels ils étaient en guerre , quoique à se toucher presque. Tandis que notre navire était dans le plus étroit de la passe, ces deux villages furent sur le point de nous donner le spectacle aussi curieux que peu meurtrier d'un combat naval. Leurs pirogues s'approchaient de part et d'autre, sans que nous fussions pour elles un obsta- cle, car elles rodaient autour de nous; les hommes qui les montaient se défièrent long-temps et par de longs discours, en agitant leurs flèches, mais sans en venir à portée du trait. Ils paraissaient avoir autant de peur d'un côté que de l'autre ; enfin , après qu'ils furent fatigués de crier , ils se séparèrent et allèrent probablement racontera leur village qu'ils avaient été vainqueurs; comme ceux de Tévé, deux jours avant, nous dirent qu'ils avaient tué dix habitans de Vanikoro , village situé à l'opposite du leur, sur la même île; ce qui aurait fait le quart ou le cinquième de sa population. Bien entendu qu'ils n'avaient perdu personne. Nous nous dîmes : C'est abso- lument comme chez nous. Avec une perfection de plus seule- ment, c'est que les chefs ont eu l'art de se rendre inviolables et comme sacrés. Ces guerres, auxquelles ils n'assistent point , ne semblent pas trop les regarder, si ce n'est comme pacifica- teurs; ils les abandonnent au menu peuple, seul chargé de se faire tuer. Pour en finir sur ce sujet qui se trouve commencé , nous dirons que ces misérables peuplades de cinquante à cent individus au plus, loin de vivre en bonne intelligence dans un aussi petit espace , sont presque constamment dans un état d'hostilité 1rs unes envers les autres. Les limites de territoire 318 NOTES. sont très-bien fixées; les dépasser dans certaines circonstances suffirait pour déterminer la guerre , surtout lorsqu'il s'agit de commercer avec un navire. Les naturels vont toujours avec une poignée de flèches et un arc à la main , seules armes dont ils paraissent se servir ; mais elles sont redoutables par leur force et leur dimension. Dans notre voyage en canot autour de l'île, nos guides ne descendirent jamais qu'armés et avec la plus grande défiance , incertains de la manière dont ils seraient reçus. Cependant, malgré cet état d'hostilité, il faut de gran- des raisons pour en venir à se battre avec acharnement. Si ce n'était ainsi , la population serait bientôt réduite à rien. {Extrait du Journal de M. Quoj.~) page 186. Et qu'il avait été occasioné uniquement par les désa- gréraens et les privations qu'il avait essuyés durant son séjour chez les sauvages. On envoya la chaloupe et une autre embarcation à Payou , afin de recueillir le plus d'objets possible. Elles revinrent en effet avec un grand canon de fer, une grosse ancre de bossoir, des pierriers de cuivre , des saumons de plomb , etc. , et des fragmens d'instrumens qui ne pouvaient appartenir qu'à une expédition scientifique , enfin de grandes preuves physiques et toutes les preuves morales que ces débris étaient ceux de l'expé- dition de Lapérouse , quoique sur aucun d'eux il n'y eût le mot France indiqué d'une manière ou d'autre. Les pierriers , parfaitement conservés , sont bien évidemment de manufacture française , et surtout la forme des chiffres qui indiquent leur poids. M. Gaimard revint aussi avec ces embarcations. Il lui avait pris envie d'aller parmi les naturels avec l'Anglais Ham- bilton,dans le but d'en tirer leplus de renseignemens possibles sur la manière dont le naufrage avait eu lieu. M. Gaimard revint avec la fièvre, chose toute naturelle à tous ceux qui NOTES. 319 couchent à terre, comme nous l'apprend le capitaine Dillon. Il n'apprit autre chose qu'à connaître des hommes turbulens, colères , courant à leurs armes pour la inoindre chose et la moindre préférence que l'on donne à l'un d'eux. {Extrait du Journal de M. Quoy.) PAGE 2o3. Et qu'ils traiteraient en ennemi quiconque tenterait d'y faire quelque dégradation. M.d'Urvillese proposait d'aller lui-même faire un quatrième voyage , afin de rechercher, dans les objets submergés, s'il ne s'en trouverait point quelques-uns qui indiquassent péremptoi- rement qu'ils avaient appartenu à l'expédition française. Une semaine entière de pluie continuelle empêcha ce dessein , et les maladies qui commençaient à se montrer à bord le firent tout-à-fait échouer. Nous n'eûmes plus qu'à nous préparer à partir le plus promptcment possible pour ne pas courir les risques de ne pouvoir appareiller le navire et traverser une passe étroite faute de bras. Mais auparavant rien ne fut négligé de la part du comman- dant et de L'état-major pour obtenir les renseignemens les plus complets sur le dernier malheur arrivé à Lapérouse. Quelque- fois ces insulaires marquaient de la défiance à nos questions, s'empressaient de parler les uns les autres, en paraissant crain- dre quelques représailles de notre part pour une chose dont ils étaient cependant innocens, et dont les plus vieux seuls avaient été contemporains. Les hommes faits rapportaient ce qu'on leur avait dit ; quelques-uns des plus âgés seulement se souvenaient parfaitement d'avoir vu des hommes blancs en petit nombre, et qui étaient morts depuis long-temps. Voici , disaient-ils, ce qui avait eu lieu il y avait bien long- temps. Par un assez mauvais temps , deux navires s'étaient perdus sur les récifs qui environnent l'île; l'un corps et bien»- 320 NOTES. sur les petites îles de sable qui sont devant le district de Ta- néma ; l'autre devant le village de Payou. De ce dernier navire , il se sauva beaucoup de monde. Les uns se dispersèrent dans les îles environnantes; les autres, en plus grand nombre, avaient bâti un petit navire des débris du grand, et auraient quitté l'île. On n'en entendit plus parler. Us se seront pro- bablement dirigés vers le détroit de Torrès et auront péri sur les récifs qui précèdent ce passage. Soit que ceux qui de- meurèrent dans l'île le firent volontairement ou ne purent être emmenés, ils durent nécessairement vivre bien peu de temps sur un sol aussi malsain. D'autres naturels, au contraire, disent que c'est devant Vanou et non à Tanéma que se perdit complètement le pre- mier navire , et ils accusent les habitans de ce village d'avoir tué le peu de malheureux, échappés au naufrage, à mesure qu'ils arrivaient à terre". Cette version différente n'offre qu'un changement de scène , sans rien détruire du principal fait, la perte de deux navires. Il est possible que Dillon ait en son pouvoir des preuves irréfragables que ces deux bàtimensétaient ceux de Lapérouse; un mot de plus de lui sur le billet qu'il laissa entre les mains d'un naturel du village de Manévé et dans lequel il indiquait le nombre de canons qu'il emportait, eût fait cesser nos doutes et nous eût empêchés de faire les conjectures que nous donnons ici. Sur la manière dont la catastrophe a dû avoir lieu , rien de plus simple qu'apercevant une île élevée, qu'ils ne suppo- saient pas avoir des récifs si étendus au large , les deux navires aient voulu la reconnaître ; que le mauvais temps les ait surpris auprès des brisans, et que l'un d'eux se soit perdu dessus. Le second , en prenant le large , n'aura cependant pas perdu l'es- poir de sauver quelques malheureux qui auraient pu gagner la terre sur des débris , et sera revenu pour chercher un mouil- lage. Apercevant une eau paisible en-dedans du récif, il aura donné dans la première coupure qui se présentait et se sera échoué sur un des côtés, ainsi que le montrent les objets de NOTES. 321 fer étalés assez régulièrement au fond de l'eau. On pourrait même supposer que ce ne serait que les mauvais temps subsé- quens qui auraient détruit le navire. Cependant , cette opinion ne serait pas la mienne dans toutes ces circonstances. J'admettrais plutôt un mauvais temps pas- sager et les navires tombant à l'improviste sur l'île. L'un en périssant indique le danger à l'autre, qui, après avoir lutté contre le vent pour s'élever des brisans, n'aura eu d'autre ressource que d'entrer dans la coupure du récif qui lui présen- tait encore une chance de salut. En effet , l'eau y est profonde et l'on pourrait y mouiller dans un temps calme ; mais ici le vent maîtrisait le navire qui fut jeté sur un des côtés de la passe avant que d'avoir pu mouiller; et puis il eût fallu avoir des chaînes pour tenir sur un fond madréporique. Toutefois, si la mer venait briser jusque-là et compromettait le na\in.' échoué, une grande partie de l'équipage put se sauver pour donner lieu à ce que nous racontèrent les naturels sur la cons- truction d'un petit bâtiment. Par tout ce que nous venons de dire, on ne peut savoir quel équipage survécut à l'autre, et si le chef de l'expédition n'échappa à tant de malheurs, que poul- ies voir se prolonger un peu plus et finir misérablement quel- ques mois plus tard. D'après toutes ces données, le commandant ayant recueilli les avis de l'état-major sur ce que nous pensions des navires naufragés , comme nous fûmes unanimes sur ce que c'était ceux de Lapérouse, il proposa d'élever un petit monument à la mémoire de nos compatriotes morts pour la science. L'état dans lequel nous nous trouvions par les maladies ne nous permettant pas d'aller le construire au village de Payou , c'est-à-dire à six lieues de notre mouillage , il fut élevé sur un récif de la rade de Manévé. Ce fut une pyramide quadrangulaire dont la base était en pierre et le sommet terminé par une boîte en bois de même forme. Une plaque de plomb , clouée dans l'intérieur , indiquait le motif. On y joignit des monnaies françaises et une médaille de notre expédition. Le jour de son érection, un dé- T0.ME V. 21 322 NOTES. tachement fit autour plusieurs décharges de mousqueterie pen- dant que la corvette saluait de vingt-un coups de canon. Les habitans effrayés se retirèrent dans leurs villages et s'armèrent de leurs arcs. Mais bientôt les deux principaux vinrent à bord, non sans avoir quelques craintes qui furent promptement dis- sipées. Ils s'avancèrent d'un air soumis, prirent la main du commandant qu'ils flairèrent en signe d'amitié et semblaient dire : Que voulez-vous de nous? M. d'Urville leur fil dire par l'interprète que ce petit édifice était en l'honneur de notre Dieu , Atoua. (Jamais on ne put leur en faire concevoir le vrai but); qu'il le plaçait sous la sauve-garde des chefs du village, et que, s'il était détruit, on viendrait les punir de cette mau- vaise action. {Extrait du Journal de M. Quoy.} Le i5 février 1828, à neuf heures et demie du matin, V Astrolabe naviguant paisiblement en vue de Vanikoro , M. d'Urville expédia sur cette île le grand canot, armé en guerre , sous les ordres de MM. Lottin et Paris. Le comman- dant me chargea spécialement de prendre des renseignemens sur la position précise de Vanou, de Payou, et du mouillage d'Ocili , dans la baie de Tévai , où était venu le navire du ca- pitaine Dillon. Il me recommanda également de m'informe!' du lieu du naufrage de Lapérouse et de la direction dans la- quelle se trouvait l'île de Taumako. A midi et demi , nous étions au milieu de l'entrée de la baie. Lorsque nous eûmes pénétré plus avant, une pirogue vint vers nous, en agitant un pavillon blanc. Nous répondîmes de la même manière , et bientôt six pirogues , chargées de cocos , de bananes, de taros , etc., et montées chacune par trois ou quatre hommes armés d'arcs et de flèches , vinrent nous îrouver. Nous avions pour interprètes l'Anglais Hambilton et Brini- Warou , natif de Houvéa, île située près de Tonga-Tabou. A peine la première pirogue nous a-t-elle accostés, qu'un vieil NOTES. 323 insulaire , dont la tête était couverte de feuillages, nous dit être le chef de Vanikoro, et se nommer Néro. M. Lottin et moi nous lui fîmes présent de deux mouchoirs; il en mit un à son cou, et l'autre autour de sa tête. Nous lui donnâmes aussi des hameçons., des pendans d'oreilles et une hache que le commandant lui envoyait. Il nous dit que le village de droite, nommé Tévai, était le lieu de sa résidence. Nous l'en- gageons à venir dans notre canot, ce qu'il fait sans difficulté. Où est Ocili? lui demandai-je aussitôt. Il nous indique une petite anse , à notre gauche. Où a mouillé le capitaine Dillon? A gauche, dans ce même endroit, nommé Ocili. Il ajoute que le second mouillage a eu lieu dans le fond d'une baie, à droite. Où estPajrou? De l'autre côté, en nous montrant la mon- tagne du fond, nommée Mon-ha-Néfou. Où est Vanou? Même réponse : de l'autre côté de la mon- tagne, sur la partie occidentale de l'île. Où est Taumako? Il dirige sa main vers le N. N. E. La réponse à ces diverses questions était on ne plus satis- faisante. Elle prouvait que nous étions arrivés dans le vérita- ble mouillage du capitaine Dillon. Le vieux Néro nous donne encore quelques renseignemens. Il nous montre à gauche les montagnes de Miroua et de Néri ; celle-ci est la plus voisine de Mon-ha-Néfou. La montagne, qui est à droite, est désignée par lui sous le nom de Tan- haroa. Il nous dit de plus qu'autrefois le chef de Vanou a été tué par les blancs, et que depuis lors on n'aime pas les blancs dans cette île ; que Dillon a trouvé des débris du naufrage à Vanou ; qu'il existe sur l'île trois chefs, nommés Boa, Valié et Oumou. L'Anglais et Brini-Warou ayant demandé en riant au vieux Néro s'il y avait beaucoup de femmes à Vdnikoro , celui-ci répondit aussitôt d'un air très-grave et presque fâché : Tabou — c'est défendu. 21* 321 NOTES. Des quatre insulaires de Tikopia qui se trouvaient à Vani- koro , il n'en reste plus qu'un seul: les trois autres, nous dit Néro , ont suivi le capitaine Dillon. Le 2.3 février, à quatre heures et demie du matin, MM. Quoy , Bertrand , Faraguet et moi , nous partons dans le grand canot, commandé par M. Gressicn, pour aller visiter les villa- lages de Payou et de Vanou. Nous avons pour interprètes Hambilton et l'indigène d'Ou- véa , et pour guides deux Vanikoriens qui nous ont été donnés par Néro, et dont l'un a fait les cinq voyages du capitaine Dillon sur le lieu du naufrage. Nous commençons à faire le tour de l'île par le sud. Nous laissons à notre gauche une petite île de sable , nommée Noungna, et plus loin une seconde , nommée Makaloumou. C'est tout près de ces îles de sable qu'un navire s'est perdu il y a long-temps. Nos guides l'ont entendu dire, mais ne l'ont pas vu. La montagne pointue, qui esta notre droite, se nomme Guéméli. C'est la même que l'on aperçoit du mouillage de l'Astrolabe. A huit heures moins un quart, nous sommes à l'ouverture de la baie de Naépé, qu'un espace de terre assez étroit sépare de la baie d'Ocili. A neuf heures, nous déjeunons sur l'îlot Makaloumou, près du village de Nécungoulou , situé à gauche de l'entrée delà baie Naépé. Nous voyons trois pirogues montées cha- cune par trois ou quatre hommes. Plus loin , près de la baie Saboé , nous communiquons avec le chef Ouaré. A midi et demi , nous arrivons à Payou. Pas un seul indi- vidu ne se montre sur la côte. L'Anglais et les naturels des- cendent à terre , où ils ne trouvent qu'un vieillard et deux vieilles femmes. Tous les habitans ont quitté Payou à notre approche; ils ont eu peur, et tout ce qui a pu marcher s'est sauvé au village de Nama. Le chef lui-même a pris la fuite. Il est vrai que nous avions été obligés de mettre en panne pour NOTES. 325